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Full text of "L'esprit des femmes de notre temps: par Camille Selden [pseud.]."

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L'ESPRIT 



DES FEMMES 



DE NOTRE TEMPS 



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PARIS. — IMP. S1M0K BAÇOît ET OOMP., RUE u'eRFURTH, 1 







L'ESPRIT 



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DES FEMMES 



DE NOTRE TEMPS 



PAB CAMIliliB SBIiDBK 

AUTEUR DE DANIEL LP MUSICIEN 



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EUGENIE DE GUERIN 

CHARLOTTE BRONTË 

RAHEL DE VARNHAGEIS 



PARIS 

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 



S8, QUAI DK l'JSCOI.K 



1865 



Tous droits rés«rvéc«. 






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PUELîC LIBRARY 

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ABTOfi, LëNOX and 



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PRÉFACE 



5^ 



On se plaint souvent de notre temps, et ce qu'on 
nous reproche le plus vivement, c'est ce mélange 
singulier d'ambition et de mollesse qui fait nos désirs 
très-grands et notre volonté très-faible. Depuis Wer- 
ther et René, la littérature a pris pour héros des per- 
sonnages qui , prétendant au bonheur parfait et ne vou- 
lant s'imposer aucune contrainte, ne savent que nous 
étaler le spectacle de leurs aspirations et de leurs 
impuissances. En ce moment encore, nous voyons, 
^ dans les livres et sur la scène, des créatures orgueil- 
leuses et débiles, occupées à s'indigner contre leur 
C**^ condition, et incapables de faire un effort suivi pour 
^ l'améliorer. Après avoir peint ce misérable état avec 
-^ émotion et sympathie, on l'a décrit avec précision et 
sang-froid; après l'avoir célébré dans un sexe, on 
vient de l'analyser dans l'autre, et l'un des roman- 
>^ ciers les plus âpres de ce temps-ci a cru représenter 

î^ la femme moderne, telle que la façonne notre éduca* 



VI PRÉFACE. 

tion, et telle que la présente notre démocratie, en 
traçant le terrible portrait de Madame Bovary, 

11 me semble que si ce jugement est vrai en plu- 
sieurs cas, il ne Test pas dans tous. L'art exagère, 
c'est son habitude ; il prend volontiers pour sujets les 
exemples violents et tragiques. Ce ne sont pas les plus 
communs, et Ton ne doit pas juger d'un temps par 
l'exception, mais par la règle. Si Ton prend la règle, 
on trouve beaucoup d'hommes qui ont fait brave- 
ment leur chemin, et beaucoup de femmes qui ont 
tenu convenablement leur ménage. Au premier as- 
pect, rien de plus vulgaire, rien de moins digne 
d'être peint ou mis en scène. Que l'on regarde de 
plus près; l'on verra dans ces hommes, qui, partis de 
tous les degrés, s'élèvent, ne fût-ce que d'un échelon, 
une longue patience, des efforts soutenus, une pré- 
vision attentive qui a su calculer les chances, une 
résistance opiniâtre qui a surmonté les difficultés; 
l'on verra dans ces femmes qui, enfermées dans une 
vie étroite y sont demeurées jusqu'au bout, une ré- 
pression continuelle de soi-même, une résignation 
active, la faculté de supporter l'asservissement et 
l'ennui, l'habitude du sacrifice, et souvent une géné- 
rosité native que les mesquineries et les exigences de 
leur état ne parviennent pas à tarir. Chez des maî- 
tresses d'école, chez des employés, de petits cultiva- 
teurs, chez les bourgeois et les provinciaux de toute 
sorte et de tout étage, il y a des héros, des demi- 
héros, ou du moins des gens qui savent faire très- 
longtemps, très-simplement, très-noblement des ac- 
tions très-pénibles. Une pareille assertion peut être 
traitée de chimérique; je répondrai seulement que 
le roman, si vrai qu'il soit, n'est pas si vrai que 



PRÉFACE. VII 

l'histoire, et que des faits, même bien inventés, ont 
moins d'autorité que des faits authentiques. Il y a 
dans le monde des héros et des héroïnes de ron^an 
qui ont vécu; nous avons leurs lettres, leurs papiers 
de famille, lés témoignages de leurs proehes ; leur 
acte de naissance est à la mairie ; c'est pourquoi je 
demande la permission de croire à leur courage, à 
leur bon sens et à leur vertu. On nous dit qu'aujour- 
d'hui la femme est pétrie de déraison et de convoi- 
tises, et, pour héroïnes, on nous montre des per- 
sonnes qui ont aussi mauvais esprit que mauvais 
cœur. Je n'y contredis pas ; seulement je regarde à 
côté de moi, et j'y trouve de nobles jeunes filles aussi 
dignes de respect que de tendresse. Elles n.e sont 
pas imaginaires; j'aurais pu leur parler hier si je 
m'étais trouvé dans telle ville, dans tel salon. Elles 
n'ont point reçu, de la fortune ni du monde, un ac- 
cueil plus bienveillant que les autres ; elles sont nées 
dans des conditions médiocres, en province, parmi 
des gens bornés; elles n'ont point eu toujours une 
éducation supérieure; le malheur ne les a pas épar- 
gnées ; au contraire, plus d'une fois il est tombé sur 
plusieurs d'entre elles accablant et multiplié. Quel- 
ques-unes ont senti la servitude d'un métier, d'autres 
ont subi l'oppression de la solitude. Elles n'ont pas 
toujours pu développer toutes leurs facultés; la santé, 
la vie leur ont parfois manqué au milieu de leur 
course. Et cependant elles ont marché ; bien plus, 
elles ont atteint le but, elles sont arrivées au talent, 
même à la gloire; leurs noms sont célèbres, et, ce qui 
est mieux, honorables. Elles ont imprimé pour long- 
temps, pour toujours peut-être, leur pensée person- 
nelle et propre sur cette trame monotone du temps 



THi PRÉFACE. 

où les autres ne laissent qu'une ombre fugitive et 
vacillante; aujourd'hui encore nous les voyons face 
à face dans cette empreinte ; nous nous entretenons 
avec elles ; elles nous parlent et nous remuent, par 
une exhortation d'autant plus efficace qu'elle est in- 
volontaire et qu'elle est l'œuvre, non de leurs phrases, 
mais de leurs actions. Certes, c'est un plaisir que 
de ranimer et de redresser devant soi ces nobles 
créatures ; mais j'ose dire aussi que c'est un profit. 
Car ce qu'elles ont fait, chacun de nous, dans sa me- 
sure et sa condition, peut aussi le faire; nous n'avons 
pas d'autres obstacles à surmonter que ceux qu'elles 
ont vaincus ; elles n'ont point eu d'autres forces que 
les nôtres; leur constance fait honte à nos défaillances, 
nous n'avons pas le droit de trouver trop lourd un 
fardeau que leurs mains de femmes ont si bien ac- 
cepté et si bien porté. A ce titre, les trois vies que je 
raconte ici peuvent être instructives; j'en ai choisi 
une dans chacune des trois grandes nations mo- 
dernes, afin de montrer la diversité des situations en 
même temps que l'uniformité de leur distinction et 
de leur excellence. Française, Anglaise, Allemande, 
catholique, protestante, juive, jeune fille noble, pe- 
tite bourgeoise, femme du monde, elles ont toutes 
un point commun, la noblesse native, et tous les 
contrastes de race, de condition, et de dogmes, et 
de culture, s'effacent en se conciliant poui* aboutir à 
la même fleur. 

Camille Seldgn. 

Novembre 1S64. 



L'ESPRIT DES FEMMES 



DE NOTRE TEMPS 



EUGÉNIE DE GUÉRIN 



Les deux volumes que voici contiennent la vie 
et les écrits d'une des personnes les plus distin- 
guées de notre temps, inconnue, sauf dans un 
petit cercle d'amis, et qui passa sa vie au fond 
d'une province, mais qui, par l'élévation de ses 
sentiments et la finesse de ses idées, mérite Té- 

* Eugénie et Maurice de Guérin; œuvres et correspondance 
éditées par M. Trébutien. 



2 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

lude et ratlention publique presque à l'égal d'une 
des femmes illustres du dix-septième siècle. Sa 
famille mérite aussi d'être connue. Parmi les pein- 
tures satiriques et triviales qu'on nous a faites 
de la petite vie provinciale, il est curieux de ren- 
contrer des âmes et des esprits qui valent ceux 
de Paris, et qui mémo, aux yeux de bien des gens, 
vaudront peut-être davantage. C'étaient pourtant 
des provinciaux, des gens arriérés, féodaux et 
gothiques ; mais la noblesse du cœur nait où elle 
peut et comme elle veut. 



I 

Mademoiselle de Guérin naquit au Cayla, près 
de Gaillac, dans le midi de la France. Elle était 
d'une famille très-noble, d'origine vénitienne, 
qu^on peut suivre, à ce qu'il parait, jusqu'au neu- 
vième siècle. Vers cette époque un Guarini fut 
comte d'Auvergne. 11 y eut un Guérin grand chan- 
celier de France, évêque de Sentis, qui se distin- 
gua à la bataille de Bouvines. D'autres Guérin 
furent grands maîtres de Malte, un autre cardi- 
nal. On rencontre même dans cette famille un 
troubadour, Guarini, seigneur d'Apchier, qui briU 



EUGÉNIE DE GUËRIN. 3 

Jait à la cour d'Adélaïde de Toulouse, nièce de 
Louis le Jeune. 

Les Guérin du Gayla étaient fort pauvres ; le 
père, cultivateur de sa ferme, avec ses domesti- 
ques, faisait valoir son bien, passait sa vie à sur- 
veiller ses récoltes, à faire battre son grain. Le 
soir, quand il rentrait, c'est au foyer de la cuisine 
qu'il allait se délasser et se réchauffer. Le plus 
souvent la famille mangeait dans cette pièce, 
quelquefois même on mettait le couvert sur un 
tas de fagots, comme chez les paysans. Nulle cé- 
rémonie, nul besoin d'aise ou simplement de 
bien-être. Chacun prenait sa place où il la trou- 
vait, les chiens du troupeau venaient sans façon 
s'asseoir à côté des maîtres. Bien souvent chacun 
se servait lui-même, le soir, par exemple, lors- 
qu'on envoyait les domestiques à l'instruction 
religieuse, ou bien à l'époque des moissons, 
quand tous les gens se trouvaient dehors. Cette 
façon de vivre ne diminuait en rien le respect 
qu'on perlait aux maîtres ; les paysans, dans ce 
pays, ne mesurent pas leur respect sur la beauté 
de l'argenterie ou l'ordre du service. D'ailleurs 
la religion enseigne l'obéissance, et l'on est, en 
général, demeuré plus dévot dans le Midi que 



4 EUGÉINIE DE GUËRIN. 

dans le Nord. Dieu semble plus près de l'homme 
quand le climat est beau : l'esprit, plus imagina* 
tif, croit l'entrevoir mieux derrière le bleu pur 
du ciel, à travers le rayonnement lumineux des 
astres, dans les pourpres plus vives du soir. D'au- 
tres diront qu'on fait plus facilement en ce pays 
des romans de cœur et d'imagination, religieux 
ou autres, et qu'on est plus tendre pour la Madone, 
parce que l'on est plus disposé à l'amour. Maîtres 
et valets, chacun, au Cayla, remplissait fort exac- 
tement ses devoirs religieux. M. de Guérin lui- 
même donnait Texemple : il assistait aux offices, 
communiait aux fêtes, s'occupait de quêtes et 
d'affaires d'église. 11 y avait des images de sain- 
teté suspendues dans sa chambre, un bénitier 
accroché dans son alcôve. Les amis de la maison 
étaient presque tous ecclésiastiques, curés du 
voisinage, ou attachés au clergé de Gaillac. 
Ces braves gens n'apportaient pas souvent à la 
conversation des idées nouvelles. On ne lisait 
guère non plus, faute de temps d*abord, et aussi 
faute de livres. Cependant, parfois en hiver, le 
soir, après souper, quelqu'un lisait à haute voix 
un roman de Walter Scott, ou tout autre livre 
nouveau que Ton avait pu se procurer. La bibtio- 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 5 

thèque, assez maigre, ne contenait guère que des 
ouvrages de piété. On recevait aussi la Propagation 
de la foi, journal religieux qui rend compte des 
travaux des missionnaires, et Ton s'emparait 
avec avidité des numéros qui venaient d'arriver. 
Voilà une famille étrange, tout en dehors de 
notre expérience parisienne, qui doit nous sem- 
bler bourgeoise et arriérée, et qui n'est rien 
moins que cela. De même chez les paysans calvi- 
nistes écossais, au milieu des charrues et des 
marmites, on trouve des livres, et des livres 
qu'on lit. Bums raconte qu'à table, son père, 
son frère, ses sœurs avaient chacun un volume 
à côté de leur assiette, parce que c'était le seul 
moment de la journée où ils avaient le loisir de 
lire. Pendant que mademoiselle de Guérin se 
chauffait au feu de la cuisine, attentive aux pré- 
paratifs du repas, son père se faisait lire par elle 
les Antiquités de V église anglo-saxonne, gros volu- 
me qui, par l'épaisseur de son format, éveillait 
la curiositedesdomestiques.il était non-seulement 
instruit, mais il avait du goût, se montrait bon 
juge en fait de choses littéraires, encourageait 
sa fille à écrire, lui donnait au besoin des avis. 

C'était un homme aimable, de façons douces, re- 

1. 



6 EUGÉNIE DE GUËRIN. 

cevant bien, vrai modèle de seigneur patriarcal, 
tout à la fois poli envers ses égaux et bienveil- 
lant envers ses inférieurs. Malgré la médiocrité 
de sa fortune, il pratiquait largement les devoirs 
de l'hospitalité: châtelain et paysan, tous les deux 
à la fois et aussi bien l'un que l'autre. 

« Nous étions douze à table aujourd'hui, demain 
nous serons quinze, visites d'automne, de dames et 
de chasseurs, quelques curés parmi nous, comme 
pour bénir là foule : la vie de château du bon vieux 
temps. Ce serait assez joli sans le tracas du ménage 
qu'il faut faire 

Que de personnes et de choses, de visites, de rires, 
de jeux, d'adieux. Il venait du monde de çà, de là, 
on aurait dit qu'on s'était entendu de tous côtés pour 
s'abattre en nombreuse volée au Cayla. Grande com- 
pagnie dans' la grande salle; c'était en harmonie, et 
folle joie venait de tant de jeunesse. Sept demoi- 
selles et autant de chasseurs, moitié à cheval, moitié 
à pied. » 

Ce qui est encore mieux, c'est que tout men- 
diant trouvait une écuelle de soupe chaude à son 
foyer. D'ailleurs M. de Guérin était tendrement 
attaché aux siens, plein de sollicitude pour ses 
enfants, tout ensemble leur père et leur ami. Sa 



EUGÉNIE DE GOÉRIN. 7 

femme, morte jeune, avait eu également des sen- 
timents fort élevés. Un beau caractère se montre 
à travers les quelques lignes où mademoiselle de 
Guérin nous retrace sa fin. « Il lui serait venu, 
dit-elle, de sourire sur son lit de mort, comme 
un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit 
jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle 
semblait penser, à une fête. » Sa fille, étonnée de 
lui voir une sérénité si parfaite, ne croyait pas 
qu'elle dût mourir. Elle mourut cependant, lais- 
sant quatre enfants, deux fils et deux filles, tous 
quatre bons, aimables, et qui s'aimaient tendre- 
ment. Mademoiselle Marie de Guérin était une 
personne d'une piété calme et douce, d'un esprit 
ferme et simple. Elle s occupait volontiers du 
ménage, plus volontiers que sa sœur Eugénie, 
qui rappelle, tantôt « notre sainte, » tantôt « no- 
tre Marthe. » Le frère aîné Érambert, était un 
aimable jeune homme,, beau danseur, recherché 
aux fêtes, aux noces, aux dîners, partout où l'on 
s'amuse. Il prenait la vie gaiement, aimait fran- 
chement le plaisir, et devait être le boute-en-train 
de toutes les réunions. Les autres enfants avaient 1 
un caractère tout opposé, inquiet et passionné, ^ 
une âme toute moderne, faite pour se ronger et 



8 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

i se détruire. Je ne fais que citer le frère cadet, 
Maurice, auquel je reviendrai plus tard. 11 a été, 
comme on sait, écrivain de talent, et a presque 
montré du génie dans le Centaure^ morceau de 
prose où, tout en demeurant original, il a atteint 
une grandeur de sentiment, une profondeur de 
poésie, une perfection de style semblables à 
celles de Tlphigénie et de THélène de Gœthe. 
Outre son talent d'écrivain, il avait une figure 
charmante, des façons fines et nobles, beaucoup 
de gi*âce dans l'esprit, beaucoup de délicatesse 
naturelle dans tout ce qui est du sentiment et 
du goût. 

C'est dans ce monde et dans cet intérieur que 
naquit et vécul Eugénie de Guérin. On croit gé- 
néralement qu'une vieille fille, en province sur- 
tout, n'est bonne qu'à raccommoder du linge et 
à élever des oiseaux. En voici une qui peut-être 
faisait l'un et l'autre et n'en avait pas moins une 
imagination très- poétique, des idées générales 
rès-abondantes, très-élevées sur toute espèce de 
choses. Qu'on se représente une personne dé 
vingt- sept ou vingt-huit ans (c'^st à cet âge que 
son journal nous la fait connaître), sorte de 
femme de charge remuante et active, levée avant 



EUGÉNIE DE GUÉRIiN. 9 

le jour, qui allume le feu, visite la basse-cour, 
surveille la cuisinière, et qui, une fois le diner en 
train, Touvrage distribué, plie le torchon qu'elle 
vient d'ourler, laisse là ses casseroles, se dépê- 
che de monter pour passer un moment entre son 
écritoire et ses livres. Au troisième étage, dans 
les combles, est un petit réduit qui lui sert de ca- 
binet de travail. Elle y trouve de la tranquillité et 
une belle échappée de vue sur la campagne. Si 
l'on montait, on pourrait Ty voir, pâle, svelte, 
d'un doigt noirci feuilletant avidement quelque 
passage de Bossuet, un traité de Leibnitz, ou bien, 
tout essoufflée encore, se penchant sur son cahier 
pour griffonner à la hâte quelques lignes avant 
de descendre. 



II 

On se demande quelles ressourcés un tel esprit 
peut trouver dans cette vie de ménage et de cam- 
pagne, quel développement il y peut acquérir. 
Elle y trouve pourtant son emploi, d'abord dans 
le mouvement physique, le déploiement d'acti- 
vité et de force qu'exige le métier d'une femme 
de chargequi gouverne un domestique nombreux. 



iO EUGÉNIE DE GCÉRIN. 

un train de maison assez considérable. Le tracas 
est d'autant plus grand que cette femme de 
charge, qui est la demoiselle de la maison, est 
entendue et économe. Mademoiselle de Guérin 
vivait plus à la cuisine qu'au salon, et moins à 
la cuisine qu'au grand air. Elle raccommodait le 
linge, le pliait, aidait à étendre les lessives sur 
l'herbe. Puis venaient les préparatifs des repas à 
surveiller, celui des maîtres, des domestiques, 
des gens de journée, jusqu'à quatre par jour, à 
l'époque des récoltes. Une fois, vers la moisson, 
on la trouve les mains aux fourneaux faisant la 
soupe pour trente ou quarante ouvriers. Une 
autre fois elle pétrit la pâte d'un gâteau, retire 
une galette du four. La voilà enfin montée chez 
elle, on l'appelle ; un prêtre reste à souper, vite 
il faut redescendre pour mêler du beurre et des 
œufs. C'est une Charlotte comme celle de Wer- 
ther ; mais on verra bien vite en quoi cette mé- 
nagère sentimentale est française, c'est-à-dire 
alerte d'esprit, souvent gaie et même brillante. 
Ce n'est pas tout, il y a les comptes à faire, les 
dépenses à régler ; puis c'est la basse-cour où 
elle va chaque matin donner un coup d'œil à ses 
pigeons et à ses poules. Chiens et chats aussi 



EUGÉME DE GUÉRIN. il 

Foccupent; voici un blessé à guérir, un mort à 
remplacer, un nouveau venu à caresser. 

Cette vie rustique a son intérêt, sa beauté. Bien 
souvent, dans son journal, elle se complaît en 
détails sur le repas du soir, et l'on croit voir la 
spacieuse cuisine avec ses ustensiles luisants, le 
large foyer bien éclairé, le couvert mis près du 
feu, et ses reflets rouges vacillant sur le visage 
des convives. Une autre fois, elle étale du linge 
blanc sur l'herbe ; cette occupation lui rappelle 
Nausicaa, ces princesses de la Bible qui lavaient 
les tuniques de leurs frères, et sous ce magnifique 
ciel bleu du Midi, dans ce large paysage calme, 
parmi ces bœufs qui ruminent et ces oiseaux qui 
chantent, elle voit se détacher comme des figures 
de bas-relief. 



III 

Le pays est joli, d'après ce qu'elle nous en dit, 
bois épais, verdoyantes collines ; la maison elle- 
même a pour horizon une montagne et domine 
une vallée arrosée de ruisseaux. Ne croyez pas 
que ce paysage, à la longue, lui semble mono- 
tone, qu'elle souhaite en voir d'autres. A quoi 



12 EUGÉNIE DE GUÉRIiN. 

bon, si l'on possède un coin de terre riant, avec 
de la lumière et de l'air, du soleil et de l'ombre, 
un large ciel, beaucoup de verdure et de fleurs, 
rosiers et lilas à foison, parfum des violettes, 
senteurs d'acacias, au printemps les rossignols 
qui chantent à la clarté des nuits de juin ? De sa 
fenêtre, mademoiselle de Guérin dominait le 
vallon sans cesse reverdi par la fraîcheur des 
eaux courantes ; de sa terrasse, elle voyait les 
montagnes roses au matin, pourpres au soir sous 
l'or des nuages. Tout cela, elle le regardait en 
peintre, le sentait en poète. C'est toujours fête 
dans son imagination ; voyez-la décrire la grâce 
un peu triste d'une matinée de printemps par un 
temps incertain : 

« Notre ciel d'aujourd'hui esit pâle et languissant, 
comme un beau visage après la fièvre. Cet état de 
langueur a bien des charmes, et ce mélange de ver- 
dure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des 
fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits 
torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de 
mai, font quelque chcse de chiffonné, de triste, de 
riant, que j'aime. » 

On est vraiment surpris de l'abondance de 
pensées charmantes qu'éveillent en elle cinq mi- 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 13 

nutes de promenade dans les champs, un tour de 
jardin, l'eau d'un ruisseau qu'elle regarde couler. 

« J'écris d'une main fraîche, revenant de laver ma 
robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer 
des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, 
des fleurs tombées, de suivre tout cela et je ne sais 
quoi au fil de l'eau. II vient tant de choses à la la- 
veuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau ! » 

« A force de vivre à la campagne, on se lie pour 
ainsi dire avec la nature, » dit-elle un jour à 
propos de botanique. Rien de plus vrai pour Eu- 
génie de Guérin ; ce mol exprime à merveille le 
grand sentiment sympathique qu'elle éprouvait 
pour toutes les choses vivantes, fussent-elles ina- 
nimées comme les fleurs et les arbres. Elle souf- 
fre pour eux lorsque le vent les courbe, elle les 
plaint, les compare « à des êtres malheureux qui 
plient sous l'adversité. » « Jamais orage plus 
long, dit-elle un jour; il dure encore; depuis 
trois jours 1 tonnerre et la pluie vont leur train. 
Tous les arbres s'inclinent sous ce déluge ; c'est 
pitié de leur voir cet air languissant et défait 
dans le beau triomphe de mai. » De même, quand 
les fleurs abreuvées de rosée s'épanouissent au 
soleil, quand les buissons reverdis par la pluie 

2 



il EUGÉNIE DE GUËRiN. 

regorgent de fraîcheur, elle partage leur joie et 
imagine leurs plaisirs. 

Chaque saison change l'aspect de cette vie rus- 
tique, toujours accidentée et active. Aux splen- 
deurs du printemps succède l'abondance de Tété, 
l'ample maturité des champs envahis de lumière. 
Le bleu sombre du ciel alors recouvre les larges 
nappes d'or, les moissonneurs fourmillent entre 
les gerbes, les faucilles étincellent contre les 
blés. « Pour peu que le vent souffle^ » dit-elle, 
« ces épis coulant l'un sur l'autre font de loin 
l'effet des vagues; le grand champ du Nord est 
une mer jaune. » Et puis elle parle des gracieuses 
choses qu'elle y voit, des groupes charmants qui 
s'y détachent. « Un beau champ de blé plein de 
moissonneurs et de gerbes, et parmi ces gerbes 
une seule debout faisant ombre à deux petits 
enfants, et leur grand'mère les faisant déjeuner 
avec du lait. » 

Tout cela respire le calme, je ne sais quoi de 
patriarcal, presque d^antique. On voit ufte per* 
sonne heureuse de vivre à la campagne, parmi 
les bois, les eaux, les prés. Les joues rouges des 
petits paysans j ces beaUx fruits de santé et de 
force lui font plaisir à voir^ et aussi leur timidité 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 15 

sauvage de jeunes animaux non encore appri- 
voisés qui fuient les hommes. « J'aime à les ca- 
resser, » dit-elle, « à les voir se cacher tout 
rouges dans les jupes de leur mère. » Elle aime 
ses oiseaux, ses pigeons. Elle aime ses poules 
qui pondent, et le bruit des moutons qui le soir 
rentrent en bêlant à l'écurie. Elle aime aussi le 
sifflement du berger qui les mène, et le bruit du 
fléau qui retombe sur l'aire en cadence mono- 
tone. Elle aime avant tout le ciel, les fleurs, les 
arbres. 

Le paysage lui semble toujours beau, même 
recouvert de neige. Elle aime la neige, « cette 
blanche vue qui a quelque chose de céleste ; » 
elle aime à voir les buissons chargés de givre 
scintiller comme d'une floraison de diamants 
dans la froide clarté des nuits, ou dans le large 
espace, les arbres dépouillés tendre leurs bras 
de cristal vers les étoiles tremblantes. 



IV 

Quand elle rentrait, l'esprit plein d'images 
nobles ou gracieuses, elle aimait à les décrire, 
ressentait le besoin d'épancher ses idées sur 



IG EUGËME DE GUÉRIN. 

Dieu, sur elle-même, sur ses lectures. Elle s'a- 
musa donc à faire son journal, et, ses autres de- 
voirs accomplis, prit plaisir à y noter ce qu'elle 
avait fait ou pensé. Ce journal a l'inconvénient de 
tout journal : il y a des détails puérils à côté de 
pages intéressantes, il est parfois vide et parfois 
plein à déborder. Le principal, c'est qu'on, l'y 
retrouve tout entière, avec tous ses sentiments et 
ses goûts, mêlée à la vie de famille ou s'interro- 
geant devant Dieu dans le silence de sa petite 
chambre. Elle lisait beaucoup, et tout ce qu'elle 
dit de ses lectures montre un esprit plus litté- 
raire que porté aux occupations du ménage. Elle 
ne s'en cache point, elle avoue que « naturelle- 
ment elle ne se platt pas en choses de maison et 
gouvernement de femmes. » « Volontiers je le 
laisse à d'autres, » dit-elle; « mais si la charge 
m'en vient, je m'en acquitte de bon cœur, sans 
y trouver de répugnance, sans m'ordonner, 
comme il arrive qu'il le faut faire, du moi qui 
veut au moi qui ne veut pas^ en tant et souventes 
fois. » 

Ceci est comme un abrégé de son esprit et de 
son style ; on y reconnaît le commerce des bons 
auteurs, on y sent de la noblesse mêlée à une 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 17 

pointe de mièvrerie et peut-être même de fadeur. 
A part les livres purement dévots, mademoi- 
selle de Guérin lit habituellement Bossuet et Fé- 
nelon ; elle aime saint Augustin, fait ses délices 
de saint François de Sales. Un jour elle parle avec 
admiration d'André Chénier, de ses poèmes du 
Jeune malade et du Mendiant. Elle connaît Ilacine 
et même un peu Molière. Elle connaît aussi quel- 
ques aufeurs modernes, Walter Scott, Lamar- 
tine, Victor Hugo, dont, à propos de Notre-Dame- 
de-Paris^ elle analyse très-finement le talent. 

« Quel homme que Hugo ! je viens d*en lire quelque 
chose. 11 est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, 
il estpeuple,ilestroi,il est homme, femme, peintre, 
\ poète, sculpteur, il est tout, il a tout vu, tout faitj\ 
tout senti ; il m*étonne, me repousse et m'enchante. » ) 

Un peu plus tard elle ajoute en parlant d'un 
autre écrivain : « Ton auteur est admirable, 
comme M. Hugo ; mais ces génies ont des lai- 
deurs qui choquent Fœil d'une femme. » , 

Ce fin discernement la fit de bonne heure écri-* 
vain et femme du monde, c'est-à-dire observa- 
teur; ces trois choses se tiennent. Le sourire à 
la lèvre et sans malice, elle nous fait faire con- 
naissance avec les hôtes du Cayla. Une visite de 

2. 



/ 



{8 EU6ËNIE DE GUÉRIN. 

dame fait événement dans ce vieux château à Té- 
cart, et la plupart des visiteurs sont des voisins 
de campagne, des paysans, des curés. Elle s'a- 
muse à les étudier, à décrire leurs physionomies 
et leurs gestes. Voici par exempte trois curés de 
campagne : 

t Celui de Canton, celui de Vieux et le nôtre, trois 
hommes bien différents : Fun sans esprit, l'autre à 
qui il en vient, Tautre qui le garde, lis nous ont ra- 
conté force chcses d'église qui intéressent pour 
parler et pour répondre au moment ; mais en gé- 
néral les variantes plaisent en conversation ; l'entre- 
tien de mille choses, ce qui fait la causerie, chose 
rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, 
comme les Auvergnats de leur pays. L esprit reste 
chez soi aussi bien que le cœur, » 

L'esprit d'Eugénie de Guérin était naturelle- 
ment juste, porté à méditer et à réfléchir. L'isole- 
ment de la vie de campagne, une éducation 
pieuse, des lectures plus sérieuses que n'en font 
d'ordinaire les jeunes filles, y avaient développé 
un certain goût pour les idées abstraites. Elle 
aimait à généraliser, et, quand elle voyait des 
paysans par exemple, elle s'occupait des moyens 
d'améliorer leur condition morale, cherchait d'où 



EUGËME DE GUÉRIN. 19 

leurs défauts pouvaient provenir. Il faut l'enten- 
dre quand elle rejette une partie de leurs vices 
sur le manque de religion, les plaignant de savoir 
lire et de ne pas savoir prier. Sa philosophie ici 
est fort cléricale et féodale ; mais c'est encore de 
la philosophie. Une femme, et même un homme, 
ne raisonne que selon son éducation, et avec les 
idées de son parti. C'est à propos de deux mes- 
sieurs, « hommes d'esprit pourtant, » dit-elle, 
« qui trouvent absurdes les lois du jeûne, la 
croyance au péché originel, et bien bête la véné- 
ration des images. » 

« Nos paysans s'en mêlent; l'un d'eux a cité le 
Concile de Trente à notre curé dans un cas où ce 
savoir lui seyait mal. Se mêler d'interpréter les 
Conciles et ne pas dire le Pater, quelle pitié ! Voilà 
ce que font les lumières dans nos campagnes, les 
lumières de l'alphabet; car c'est parce qu'il sait lire 
que le peuple se croit savant. Monté sur l'orgueil, il 
touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée 
ce qu'il devrait contempler à genoux. 11 veut voir, 
comprendre, saisir et marche droit à l'incrédulité. 
Il faut qu'on lui prouve la foi maintenant, lui qui 
croyait tout. Us ont bien perdu, nos paysans, dans 
leur contact avec les livres, et qu'y ont-ils appris 
qu'une ignorance de plus, à méconnaître leurs de- 
voirs? Cela fait pitié pour ces pauvres gens. Il vau- 



20 EUGÉNIE DE GUÉRiN. 

drait bien mieux qu'ils ne sussent pas lire, à moins 
qu'on ne leur apprit en même temps quelles lectures 
leurs sont bonnes. » 

Vous vous croyez en face d'un orateur pas- 
sionné, et puis tout à coup voici reparaître la 
femme du monde, sorte d'abbesse de cour au 
sourire vif et fin. Ce n'est pas tout à fait à tort 
que, dans sa famille, on la surnommait la 
a femme du dix-septième siècle. » Elle en avait 
le ton moqueur, elle détestait les pédants, les 
cuistres, les maîtres d'école. Par exemple aujour- 
d'hui est jour de pluie ; tout le monde bâille ; le 
père, privé de sortir, feuillette désespéré une 
vieille histoire de l'Académie de Berlin. Berlin, 
pays d'hérétiques, bien pis, pays des mots ron- 
flants, des adjectifs obscurs que l'on ne com- 
prend point sans dictionnaire. Pour comble de 
malheur, la voilà qui tombe sur un chapitre in- 
titulé : La théologie de VÊtre^ porte-sommeil, 
assoupissant^ lecture, « qui la fait courir dès 
qu'elle a touché le volume. » Elle croit voir un 
puits, un puits sans eau,^ et vous voyez d'ici la 
petite grimace de mépris toute française avec la- 
quelle elle referme le malheureux livre. 

Évidemment Eugénie de Guérin était et se sa- 



EUGÉNIE DE GUËRiN. 21 

vait écrivain. Faute de science, faute d'études 
spéciales, il lui arriva ce qui arrive à beaucoup 
de femmes distinguées; elle dut se borner à 
écrire de gracieuses lettres et arranger d'élé- 
gants morceaux de style, par exemple celui-ci : 

« C*est une jolie chose qu'une cloche entourée de 
cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on 
va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on 
l'interroge, et elle répond par un petit tintement, 
qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. 
Pour qui encore? Car elle répond deux fois. « Pour 
« toutes les choses saintes de la terre, pour la nais- 
« sance, pour la mort, pour la prière, pour le sacri- 
I fice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matirî, 
• j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. 
c Céleste horloge, je sonnerai l'Angelus et les heures 
« saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, 
« les âmes pieuses prononcent le nom de Jésus, de 
4 Marie ou de quel€[ue saint bien-aimé ; leurs re- 
(( gards monteront au ciel, ou, dans une église, se 
c distilleront en amour. » 

Ceci est joli, n est-il pas vrai, et pourtant on 
trouve là qu'il y a un peu d'affectation et de re- 
cherche, que ces phrases étudiées manquent de 
naturel ; vous vous demandez si c'est bien pour 
soi-même qu'on écrit, lorsqu'on écrit ainsi. Dans 



21 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

d'dutres passages on découvre de petites nuances 
qui semblent indiquer la vanité d'auteur. Une fois, 
à propos d'un baiser d'enfant, par exemple, elle 
répète en prose et en vers, et à plusieurs repri- 
ses, « qu'un lys lui a touché la joue; » une autre 
fois, elle se met à son journal simplement pour 
décrire un effet de lune sur un livre. En fait de 
sensibilité, elle exagère parfois, et s'arrête avec 
trop de complaisance aux petits oiseaux, aux pe- 
tits insectes, à tout ce qui est petit. Mais je ne 
veux pas insister sur ces défauts, trop minces 
pour faire tache sur son journal. Par la même 
raison, je préfère ne point parler de ses vers, qui 
sont des vers de jeune fille, et desquels on pour- 
rait dire, comme de la plupart des vers : 

Faute d'idée il allait faire une ode. 

J'aime mieux revenir à sa prose si coulante, 
puissante quelquefois, et qui peint si bien le 
mouvement d'une âme ardente. Les objets inani- 
més prennent vie sous sa plume, et quand elle 
parle de l'horloge du salon, « ce cher meuble qui 
a vu passer tant des nôtres sans s'en aller jamais, 
comme une sorte d'éternité, » on croit voir dans 
Tantique machine une alliée de la famille, vieille 



EUGÉNIE DE GUÊRIN. 23 

commensale attachée aux destinées du logis. 
L'émotion la rendait éloquente, elle trouvait 
toutes sortes de comparaisons saisissantes et 
neuves pour exprimer ses sentiments. « La vie 
s'avance comme l'eau, » dit-elle à propos d'une 
année qui finît, « comme le ruisseau que j'entends 
couler sous ma fenêtre, qui s'élargit à mesure 
que ses bords tombent. » « Les sentiments uni- 
ques, » dit-elle ailleurs, « grandissent dans la 
solitude jusqu'à l'immensité. Comme ce marron- 
nier qui s'étend seul là-bas dans la prairie, ils 
couvrent toute l'âme. » 



Elle menait une « vie mélangée, » elle était 
tout à la fois « Marthe et Marie, » comme elle le 
dit très-bien. Un même jour la voit prier à l'église, 
s'occuper à la cuisine, coudre des tabliers ou 
filer sa quenouille^ et jeter de temps en temps un 
regard furtif dans son volume d'André Chénier 
à l'endroit des poésies grecques • Il lui faut un 
effort de courage pour fermer le livre afin de rac- 
commoder un pantalon de son frère Eramberli 
Tout cela entremêlé de courses, d'offices, d'au= 



24 EUGËiNlË DE GUÉRIX 

môncs. Elle en faisait beaucoup, et regrettait de 
ne pouvoir en faire davantage. Que de fois on la 
vil sur le seuil du Cayla tendant un morceau de 
pain ou une assiettée de soupe à un pauvre ! « Si 
j'étais à Paris, je mettrais bien souvent la main 
à ta poche, » écrit-elle à son frère Maurice, et elle 
le prie de faire quelquefois la charité en son nom. 
Vieillards, jeunes gens, elle aime à voir chacun 
heureux. Un jour, elle cueille un gros bouquet de 
lilas pour une pauvresse qui lui en demande une 
branche; un autre, elle achète une cruche en grès 
à un petit garçon qui craint d'être grondé pour 
avoir cassé la sienne. Elle n'a ni lu ni écrit hier ; 
c'est qu'il a fallu faire réciter l'alphabet à Miou, 
l'enfant d'un paysan, sa petite écolière, ou cou- 
dre pour elle une pèlerine. Ou bien elle et sa 
sœur Mimin sont allées en tournée de charité ; 
une mourante Ta demandée, elle va à Cahuzac vi- 
siter une pauvresse infirme qui habite une sorte 
d'étable. Vous croyez peut-être qu'elle va ainsi en 
châtelaine, accompagnée d'un domestique, s'as- 
seoir devant le lit des malades, les mains dans un 
manchon, et que d'une jolie bourse elle tire trente 
ou quarante sous en promettant Taide du bon 
Dieu et en respirant des sels. Lisez ce récit, vous 



EUGENIE DE GUÉRIN. 25 

verrez comme on entendait la charité au Cayla. 

« J*ai voulu voir une pauvre femme malade qui 
demeure au delà de La Vere. Cest la femme de la 
compljiinte du Rosiery que je t'ai contée, je crois. 
Mon Dieu, quelle misère ! En entrant, j*ai vu un grabat 
d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Ce- 
pendant elle m'a connue. J'ai voulu m'approcher 
pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès 
de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe 
de ce pauvre tcit, et par une fontaine qui filtre sous 
ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des 
haillons pourris, de la vermine. Vivre là! Pauvre 
créature ! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour 
boire, couchée sur du dianvre et des pommes de 
terre qu'elle tenait dans ses mains pour les préserver 
de la gelée. Une femme qui nous suivait l'a relevée 
du fumier, une autre a apporté des fagots; nous 
avons fait du feu, nous l'avons assise sur un « séloUy » 
et, comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès 
d'elle sur le fagot qui lui restait. Je lui parlai du bon 
Dieu. Rien n'est plus aisé que d'être entendu des 
pauvres, des délaissés du monde, quand on leur parle 
du ciel. C'est que leur cœur n'a rien qui les em- 
pêche d'entendre. Aussi, qu'il est aisé de les con- 
soler, de les résigner à la mort! L'ineffable paix de 
leur âme fait envie. Notre malade est heureuse y e^ 
rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur 
chez une telle créature, dans une pareille demeure, i 

3 



20 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

Mademoiselle de Guérin aime les pauvres, elle 
les traite comme des parents dans la peine, s'af- 
flige de leurs souffrances, les plaint, fait plus 
que les secourir, les console. On retrouve en elle 
un peu de cette charité romanesque qui jadis 
changea des reines en saintes et des grandes da- 
més en disciples de Rousseau. Ou plutôt on ne 
songe ni à Rousseau ni à des saintes, on ne voit 
plus que la femme bonne et compatissante, ai- 
mante et juste qui 'cherche à relever les faibles, 
qui sourit aux délaissés. Assurément sainte Eli- 
sabeth elle-même n'aurait pas fait mieux qu'Eu- 
génie de Guérin le jour ou celle-ci va préparer un 
jambon au sucre^ mets friand qu'elle fait à l'in- 
tention de Sauveur Roquier, convive fort pauvre, 
qu'elle veut bien traiter, « justement parce que 
les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à 
la bouche. » Elle n'aurait pas non plus surpassé 
l'action que fit Eugénie de Guérin le jour où, 
après avoir assisté à Tagonie de la Vialarette, 
pauvre messagère qui faisait leurs commissions, 
elle suivit son cercueil^ voulant accompagner 
jusqu'à sa dernière demeure « celle qui n'avait 
ni frère ni sœur. » 



EUGÉNIE DE GUÉRÎN. 27 



VI 

Eugénie de Guérin vivait environnée de gens 
très-pieux et dans un pays où la religion catho- 
lique s'entoure de beaucoup de pompe. Partout 
s'élèvent des crucifix, des calvaires; des chapelles 
d'ex-voto surgissent au milieu des champs, les 
madones miraculeuses regorgent d'ornements 
dans le demi-jour des églises. Le sentiment reli* 
gieux n'en devait avoir que plus de prise sur ce 
caractère tendre, passionné, féminin. Quelle que 
soit la forme d'une religion, chargée de légendes, 
ou embellie d'idylles, un sentiment vrai est tou- 
jours beau. L'idée de Dieu venait incessamment 
se mêler à tout ce qu'Eugénie de Guérin voyait ou 
faisait. Dès son enfance, son âme involontaire- 
ment montait vers lui comme vers l'objet le plus 
aimable. A l'âge de quatre ans elle allait racon- 
ter ses chagrins à une image du Sauveur mourant 
qui appartenait à son père. Elle lui demandait 
aussi des grâces ; un jour, craignant d'être gron- 
dée elle la supplie de faire disparaître des taches 
à sa robe; un autre, de donner une âme à sa pou- 
pée. Les taches disparaissent, la poupée demeure 



28 EUGÉNIE DE GUÉEIIN. 

poupée, hélas ! « et c'est la seule fois peut-être, » 
ajoule-t-elle, « que Dieu ne m'a point exaucée. » 
Nulle foi plus paisible, plus calme, plus exempte 
de terreur et de doute. Plus qu'un ami et qu'un 
consolateur Dieu est pour elle le confident atten- 
tif et discret à qui elle confie tout : tourments, 
idées, sentiments. On comprend son empresse- 
ment à le rechercher, le bonheur a\ec lequel elle 
s'approche de lui dans le silence de sa petite cel* 
Iule, ses fêtes lorsqu'elle s'apprête à communier. 
« Prier Dieu, » dit-elle, « c'est la seule façon de 
célébrer toute chose en ce monde. » Aussi à toute 
heure elle le prie ; aux obsèques, aux naissances, 
à chaque amiiversaire important elle fait dire une 
messe matinale à l'église de sa paroisse. Neige, 
pluie, rafales de vent glacial, rien ne l'empêche 
d'y assister. Dieu dans sa gloire se trQuve au 
bout du trajet, enveloppé d'un nuage d'encens, 
ou rayonnant dans le sacrifice. Une telle dévotion 
prête aux rêveries poétiques, aux superstitions 
tendres. Mademoiselle de Guérin s'occupe volon- 
tiers des saints, surtout des saints qui sont beaux, 
saint Augustin, sainte Madeleine, sainte Thérèse. 
Elle aime à les contempler, à prier les yeux 
fixés sur leur image. 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 29 

« Voilà un ornement de plus à ma chambrelte : 
sainte Thérèse que J'ai pu enfin faire encadrer; il 
me tardait d*avoir cette belle sainte devant mes 
yeux, au-dessus de la table où je fais ma prière, 
où je lis, où j'écris. Ce me sera une inspiration 
pour bien prier, pour bien aimer, pour bien souffrir. 
J'élèverai vers elle mon cœur et mes yeux dans mes 
prières, dans mes tristesses. • 

De même pour l'image du Sauveur. Jésus- 
Christ, ami adoré, se réfléchit à ses yeux sur 
tout ce qu'elle regarde ; elle imagine ses traits, 
les porte gravés dans son cœur, les prête invo- 
lontairement à quelques taches d'ombre sur un 
mur. « La belle vision, Tadmirable figure du 
Christ que j'aperçois sur la tapisserie vis-à-vis 
de mon lit. C'est fait pour Tœil d'un peintre. Ja- 
mais je n'ai vu tête plus sublime, plus divine- 
ment douloureuse avec les traits qu'on donne au 
Sauveur. J'en suis frappée, et j'admire ce que 
fait ma chandelle derrière une anse de pot à l'eau 
dont l'ombre encadre trois fleurs sur la tapisse- 
rie qui font ce tableau.... Il est vraiment beau, 
plus beau que rien de ce que j'ai vu. Quelque 
ange a donc exposé dans ma chambre solitaire 
cette image de Jésus? » 

En somme, mademoiselle de Guérin était ar- 



50 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

liste, avant d'être dévole. Je ne pense pas lui 
faire tort si je dis que vivant dans un pays pro- 
testant, en Angleterre, par exemple, elle eût 
probablement fait une chrétienne fort ordinaire, 
peut-être une libre penseuse. Sa piété toute mé- 
ridionale voulait un Dieu-Homme, aux pieds 
duquel elle pût pleurer et jeter des fleurs; jamais 
elle n'eût compris ce Dieu invisible et abstrait» 
simple gardien de la morale, que révèrent les 
protestants. En cela la religion catholique lui 
convenait tout à fait. Cette religion l'occupait par 
ses pratiques d'abord, par les confessions fré- 
quentes, par les offices et les prières, enfin par 
les services qu'il fallait rendre au curé pour 
Taider à orner l'église, par le temps qu'il fallait 
passer à arranger l'autel de la Vierge, celui de 
sa propre petite chapelle, ou plutôt la table qui 
lui en tenait lieu. Elle l'occupait aussi par les 
quêtes dont à titre de demoiselle du château on 
la chargeait, par les nombreuses fêtes solennel- 
lement célébrées dans les campagnes, et qui y 
deviennent un prétexte de parties de plaisir. 
« Que je vous plains, à Paris, vous n'avez même 
pas la messe de Minuit, » écrit-elle à son frère ; 
et a ce propos elle entre dans une foule de détails 



EUGÉNIE BE GUÉRIN. 31 

charmants sur le pèlerinage qu'elle et son père 
ont fait le jour d'avant pour s'y rendre. Figurez- 
vous maîtres, serviteurs, tout un cortège s'avan- 
çanl flambeaux en tète à travers champs, parmi 
les buissons étincelants de givre, dans la neige 
épaisse, au chant des noêls, au joyeux carillon 
des cloches paroissiales. Noël, ici, semble la fête 
de l'hiver, plutôt que celle de la divine Naissance, 
comme l'Assomption, sous sa plume, semble 
moins la fête de la Vierge que celle des fleurs. 

La religion lui plaisait aussi par le surnaturel, 
et l'on sent combien elle aime les récits de mira- 
cles et de légendes religieuses, ces charmants 
débris des temps chevaleresques, tout pleins de 
poésie et de foi. Elle en cite plusieurs, et d'un 
Ion de conviction naïve qui annonce la fille des 
champs comme la descendante des croisés. 

c< On m'a raconté d'une malade d'Andillac une 
chose frappante. Après être tombée en faiblesse 
et demeurée comme morte pendant seize heures, 
cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s'est 
mise à dire : « Qui m'a sortie de lautre monde ? 
« J'y étais entre le ciel et l'enfer, les anges me 
« tirant d'un côté et les démons de l'autre. 
« Dieu ! que j'ai souffert et que la vue de l'abîme 



3'i EUGÉNIE DE GUËiUN. 

« est effrayante ! » Et, se retournant, elle réci- 
tait d'une voix suppliante des litanies de la misé- 
ricorde divine qu'on n'a jamais vues nu,lle part, 
puis se remettait à parler de l'enfer qu'elle a vu 
et dont elle était tout près pendant sa syncope. » 
Avec une foi aussi entière et aussi ferme, 
on ne s'étonne point de voir mademoiselle de 
Guérin s'emparer de tout prétexte pour y ra- 
mener les autres. Son journal nous la montre 
souvent occupée à convertir, même, ce qui est 
un petit ridicule, à prendre quelquefois trop au 
sérieux le ton d'abbesse, comme ce jour entre 
autres où, par lettre, elle essaye de gagner à 
Dieu un dandy parisien, romancier par-dessus le 
marché, qu'elle a vu à Paris chez son frère. On 
aime mieux le ton simple, tout familier et par là 
même touchant, qu'elle prend vis-à-vis d'un 
valet de ferme récalcitrant, pour le décider à 
aller à confesse, et en général sa manière de 
parler aux gens du peuple, à la fois affectueuse 
et remplie de bon sens. Ce n'est pas toujours 
tâche facile, avec les paysans. Quand même ils 
comprennent, souvent ils font semblant de ne 
point comprendre, et à leurs ruses et faux- 
fuyants, il faut savoir opposer du sang-froid ; 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 53 

leur montrer, à force de présence d'esprit, que 
Ton est vraiment leur supérieur. Ce sang-froid 
ne lui manquait point ; elle se tirait à merveille 
de toutes les subtilités ; ses réponses, simples 
et droites, réduisaient au silence, déroutaient 
l'esprit de contradiction et de chicane. Mais, 
outre les discuteurs, elle avait encore affaire aux 
obtus, ce qui est bien pis. Par quels miracles 
d'habileté et de patience ferez-vous entrer l'idée 
de Dieu dans des intelligences qui ne voient et 
ne comprennent que de travers? Celle de Ma- 
rianne la cuisinière, par exemple, « qui prend 
les commandements pour des cochons, et celle 
de ce valet qui s'imagine que faire son salut c'est 
se saluer. » 

On rira si l'on veut ; moi j'aime, je l'avoue, 
le sentiment de charité qui pousse ce noble et 
tendre esprit à porter un peu de lumière en ces 
pauvres cerveaux,'à changer la brute en homme. 
Évidemment, il y a là quelque chose qui dépasse 
la femme du dix-septième siècle, simplement 
élégante et noble, qui se borne à causer avec 
esprit, à sourire avec naturel. Je veux finir par 
un trait qui la sépare encore davantage des sim- 
ples dames de salon. C'est 5 propos de TEucha- 



34 EUGÉNIE DE GUËRIN. 

ristie : « Qu'en dire ? s'écrie mademoiselle de 
Guérin. On adore, on possède, on vit, on aime, 
Tâme sans parole se perd dans un abime de bon- 
heur. » Je me trompe; le dix-septième siècle 
avait Port-Royal, madame Guyon, des lèvres de 
qui ce cri semble sortir. 

Eugénie de Guérin lui ressemble par certains 
traits : par la bonté d'abord, par l'humilité et la 
douceur avec laquelle elle accepte les chagrins ; 
ensuite par son amour pour la contemplation, 
par une tendresse infinie pour Dieu, par un pen- 
chant très-vif à se confondre, à force de sympa- 
thie, avec les choses de la nature. Elle la rappelle 
encore par la fougue qui entraine, par l'abandon 
qui séduit, par la grâce qui attire et retient. 
L'une et l'autre aimaient à s'épancher, à écrire ; 
l'une et l'autre en abusaient quelquefois. Toutes 
deux enfin avaient en commun un peu de vanité, 
et la passion toute féminine de protéger, d'ai- 
mer, de consoler. Mais à la différence de ma- 
dame Guyon, qui n'aime que Dieu et « par une 
oraison sans im^ge, » mademoiselle de Guérin 
eut une affection humaine et profonde qui fut le 
véritable emploi de sa vie, et sur laquelle tout 
son cœur se porta. 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 35 



VU 

• 

Bien des hommes n'ont vécu que pour quel- 
que grand but social ou moral, Dieu, les sciences, 
leur pays. Des connaissances variées et exactes, 
une large éducation peuvent fournir un aliment 
suffisant à leurs sympathies et à leurs désirs. 
L'intérêt qu'inspirent les objets particuliers s'ef- 
face pour eux dans celui que présentent les 
grandes vues d'ensemble. Personne ne s'étonne 
de voir Goethe demeurer peu accessible aux sen- 
timents tendres, Kant mourir absorbé dans la 
grandeur de ses recherches sans avoir ressenti 
le manque des affections de famille. 

11 n'en est pas ainsi pour les femmes, dont le 
genre d'esprit plus léger se prête moins aux 
idées suivies, et d'ordinaire effleure mieux qu'il 
n'approfondit. Au contraire des hommes, elles 
ne vivent et ne pensent qu'à demi. Cela tient à 
leurs habitudes, qui tiennent à leur condition. 
La femme la mieux instruite en sait moins qu'un 
homme médiocre, et cela parce qu'elle a moins 
va que lui. En fait d'instruction, l'expérience 
personnelle du plus petit fait est plus utile qu'un 



56 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

amas d'idées ou de mots empruntés à la conver- 
sation et aux livres ; l'insuffisance du savoir chez 
les femmes les remet à l'instant à leur place na- 
turelle, les unes dans le monde, où elles cha- 
toient comme des fleurs au soleil, les autres dans 
le ménage, où, penchées sur la petite chaise 
basse, elles méditent en cousant ce qu'il faudra 
retrancher à la dépense quotidienne pour doter 
les filles ou envoyer les garçons au collège. 

Mais le monde n'accueille que les opulentes, 
les souriantes et les belles, et les autres ne trou- 
vent même pas toutes comme compensation un 
intérieur à gouverner. Il y a celles qui ne sont 
point mariées, lamentable chœur, laides ou pau- 
vres en général, parfois touchantes et douces, 
qui descendent sans bruit et toutes seules la 
pente de la vie, peu aimées d'ordinaire, tiède- 
ment aimées quand elles le sont, reléguées à 
Tarrière-rang des affections humaines comme 
elles le sont sur les banquettes dans le tumulte 
d'un bal. 

Que peut-on aimer, si l'on n'a rien à soi, ni 
mari, ni enfant, ni maison à gouverner ? Car l'on 
n'aime vraiment que ce qui vous appartient, ou 
vous aime en retour. Vous avez beau comniander 



EUGÉNIE DEGUËRIN. 57 

chez votre père, vous n y commandez que comme 
intendant. Vous avez beau vous plaire avec les 
eiifants d'aulrui, vous n'êtes que leur camarade 
ou leur institutrice. Passe encore pour une An- 
glaise ou une Genevoise, qui peut se faire doc- 
leur, faute d'avoir voulu ou pu être femme. Mais 

• • • • 

les goûts plus délicats d'une Française se refu- 
sent à des études qui veulent avant tout la raison 
positive et un sens pratique ; même les laides 
dans notre pays restent femmes, artistes, veux- 
je dire, et s'entendent moins à discuter la ques- 
tion de Tesclavage qu'à nouer un fichu ou un 
ruban. 

Mademoiselle de Gùérin n'eut, il est vrai, ni 
mari ni enfants, mais en revanche son frère 
Maurice l'apprécia, Taima. Il la traita d'égal à 

égale, fit d'elle sa meilleure amie, lui prouva 

» - • • 

qu'elle méritait tout ensemble l'admiration et 

<■ ' • • • ■ ' 

l'amour. 
Je vais parler un peu longuement de lui ; il en 

est digne et ce ne sera pas quitter la sœur que 

• . • • • 

de faire connaître le frère. Certainement il était 
la meilleure partie d'elle-même ; et si elle lisait 
aujourd'hui ces pages, elle serait contente de se 
voir oubliée pour lui. Elle aurait voulu se perdre 

4 



ZS EUGÉNIE DE GL'ÉniN. 

dans sa gloire ; c'est le plus noble et le plus na- 
turel instinct des femmes de s'effacer derrière 
celui qu'elles aiment : elle eût été contente de 
disparaître du souvenir des hommes pourvu 
qu'il y eût vécu. 

Maurice de Guérin était le dernier venu, le 
Benjamin^ l'enfant gâté de la famille, tout délicat 
et tout frêle, avec des nerfs de femme, des dé- 
dains d'artiste, des souhaits et des insouciances 
d'homme de génie. 11 avait une santé faible et 
cette sorte de tristesse inquiète que parfois l'on 
remarque chez les personnes destinées à mourir 
jeunes. Quoique cadet d'une famille déjà nom- 
breuse, sa venue y avait apporté la joie, on lui 
avait fait un baptême pompeux, plein de fêtes, 
avec plusieurs marques de préférence et de dis- 
tinction. Sa sœur, alors âgée de cinq ans, aimait 
à le bercer, et dans le sentiment de protection 
enfantine qu'elle lui témoigne, déjà Ton décou- 
vre le germe d'une affection tendre. Elle était un 
peu jalouse toutefois, non de lui, mais des ca- 
resses qu'une mère garde toujours pour le plus 
jeune. 

« Je nie souviens que tu me rendais quelquefois 
jalouse, lui dit-elle plus tard, que j'enviais les ca- 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 59 

resses, les bonbons, les baisers que tu avais de plus 
que moi. C'est que j'étais un peu plus grande, et je 
ne savais pas que l'âge lit changer l'expression de 
Tamour, et que les tendresses, les caresses, ce lait 
du cœur, s'en vont vers Ifes plus petits. Mais mon ai- 
greur ne fut pas longue, et dés que la raison vint à 
poindre, je me mis fort à t* aimer, ce qui dure encore. 
Maman était contente de cette union, de cette aftec^ 
tion fraternelle, et te voyait avec charme sur mes 
genoux, enfant sur enfant, cœur sur cœur, comme â 
présent, les sentiments grandis seulement. » 

Cinq ou six ans plus tard, sa mère mourante 
lui recommandait le petit Maurice. Elle nous le 
représente comme un enfant intelligent et pré- 
coce, en même temps qu'imaginatif et rêveur. Il 
aimait surtout à apprendre l'histoire, et à neuf 
ans passait la moitié de ses récréations à lire 
RoUin. Des malheurs de famille avaient de bonne 
heure accru sa sensibililé nerveuse et il recher- 
chait volontiers les émotions tristes. Ses distrac- 
tions étaient sérieuses : il aimait à accompagner 
le curé chez les malades et employait ses loisirs 
à improviser des sermons debout dans une sorte 
de grotte en forme de chaire au pied de laquelle 
son frère et sa sœur venaient l'écouter. 

« A six ans, écrit-il, je n'avais plus de mère. Témoî 



40 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

dee longs regrets de mon père, souvent environné de 
Silènes de deuil, je contractai peut-être l'habitude de 
la tristesse. Retiré à la campagne avic ma famille, 
mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces 
jeyx ni; cette joie bruyante qui aecompàgnent nos 
prjemières* années. J'étais le seul enfant qu'il y eût à 
)a maison, et lorsque mon âme avait reçu quelque 
impression, je n'allais pas la perdre et l'effacer au 
milieu des jeux et des distractions que m'eût procu- 
rés la société d!un autre enfant de mon âge. Hais je 
la conservais tout entière, elle se gravait profondé- 
ment dans mon âme et avait le temps de produire 
son effet. » ' ' * • 

Dans cet état d'esprit, volontiers il se repliait 

sur'lui-même, s'isolait, se réfugiait sous quel- 

• • • « - • ... . . 

que arbre d'où on l'apercevait contemplant la 
canapagne ou le ciel. Dès cet âge on le voit atten- 

lif à tout ce qui s'y passe, et le morceau suivant 

> -• - < ■ 

qu'il écrivit à onze ans le montre déjà animé du 

, .••..-• »... i».^. < 

sentiment original et puissant qui plus tard pro- 

*. .. « \t.^...,\^. _..»-'w« • 

duisit le Centaure. 

i Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, 
ces bruits répandus dans les airs, qui se lèvent avec 
le soleil et le suivent, qui suivent le soleil comme un 
grand'concert suit un Roi. 

« Les bruits des eaux, des vents, dés bois, dés 
monts et dés vallées*, les roulements dés tonnerres et 



ËUGËNIE DE GUÉRIN. 41 

des globes dans Tespace, bruits magnifiques auxquels 
se mêlent les fines voix des oiseaux et des milliers 
d'êtres chantants ; à chaque pas, sous chaque feuille, 
est un petit violon. . / \ ' 

« r... Comme les jours d'été en sont pleins! Quels 
retentissements lorsque les. campagnes éclatent de 
vie et de jôié comme les grandes jeunes filles ; lors- 
que de tous CQtés «'élèvent rires et chansons, cadence 
de fléaux sur Taire, avec accompagnement de ci< 
gales, et* le soir, les tintements des, cloches, r-4wjfrftt5 
qui àniîonce Dieu parmi nous ! . . . . . . . 

«• Entendez-vous ces battements de feuilles qui 
s'agilent comme de petits éventails, ces [sifflements 
des roseaux, ces balancements des lianes, escarpo- 
lettes des papillons, et ces souffles harmonieux et 
iiiexprimables que font sans doute les anges gardiens 
des champs, ces anges qui ont pour chevelure des 
rayons, de. soleil. . ... .... ... . . . 

* a Je vais toujours les écoutant... je tends Toreille 
à leurs mille voix, je les suis le long des ruisseaux, 
yècoptê dans le grand gosier des abiraes, je monte 
ati sommet des arbres, les. cimes des peupliers me 
balancent par-dessus le nid des oiseaux. » 

Peu après, suivant le désir de son père et le 
sien, il partait pour Toulouse, afin d'entrer 
comme: élève au petit séminaire. Les familles 
nobles, dans le Midi, en usent souvent ^insi, 
sans pour cela destiner leurs enfants à <étre 

4. 



49 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

prôtres. Néanmoins le jeune Maurice, élevé dans 
des sentiments religieux et ayant eu jusque-là le 
curé pour précepteur, avait du goût pour cet 
état, et se distingua si bien que deux évoques 
écrivirent à son père pour offrir de se charger 
de lui. Les choses en restèrent là, et à treize ans 
il quittait le petit séminaire pour aller à Paris . 
faire ses éludes au collège Stanislas. Il y vécut 
cinq ans enfoncé dans le latin et le grec, et ne 
revit le Cayla qu a dix-huit ans, triste déjà, et 
découragé; mais on n'est pas en droit de faire 
fonds sur ces mélancolies précoces : c'est l'âge 
où tout adolescent croit faire preuve de génie - 
en se disant désabusé, et de virilité en fumant 
des bouts de cigares. 

Le peu de détails recueillis sur sa vie de col- 
lège nous le montrent écolier studieux, sérieux, 
réservé. L'étude de l'antiquité surtout lui plai- 
sait. D'ailleurs, il était d'un caractère timide 
jusqu'à en perdre l'assurance devant ses cama- 
rades, et par là l'aisance de la parole. Il n'en 
avait pas moins un certain fonds d'orgueil, et le 
vague sentiment d'impuissance qui gâta sa vie 
déjà le tourmentait. 

« Je crois, dil-il, que la cause de mes souffrances 



EUGÉiNIE DK GUÉRIN. 43 

se trouve dans mon orgueil, dans un profond senti- 
ment de ma misère, dans ma réflexion qui n'est 
jamais en repos, enfin dans mes passions et ma con- 
science. Mon orgueil n'est pas cette fierté indomptable 
qui ne reconnaît pas de maître et qui veut tout voir 
à ses pieds, sans jamais plier elle-même. Mon orgueil 
se repaît de louanges ; il est même avide de célébrité, 
et plus sensible à un mépris qu'à toute autre injure. 
Mais à côté de ce vice, la Providence a placé un sen-V 
timent aussi fort, aussi profond : c'est le sentiment . 
de ma misère et de mon néant. C'est du combat de ) 
ces deux éléments contraires que naît une partie de ' 
mes douleurs. » 

« Nul ne pense plus de mal de moi que moi- 
même, » ajoule-t-il plus bas. La pesanteur de 
cette vie de collège le comprimait et aussi Tétroi- 
tesse des études, « ce long acharnement à la 
lettre morte, » comme il l'écrit plus tard à pro- 
pos de l'éducation classique en France comparée 
à celle d'Allemagne. 

a J*ai consumé dix ans dans les collèges, et j'en 
suis sorti emporlant avec quelques bribes de latin et 
de grec, une masse énorme d'ennui. Voilà à peu pr s 
le résultat de toute éducation de collège en France. 
On met aux mains des jeunes gens les auteurs de 
l'antiquité ; c'est bien. Mais leur apprend-on à con- 
naître, à apprécier l'antiquité? Leur a-t-on jamais dé- 



44 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

veloppé les rapports de ces magnifiques littératures 
avec là nature, avec les dogmes religieux, les. sys- 
tèmes philosophiques , les béaui-arts, la civitisation 
des peuples anciens? A-t-on jamais mené leur intelli- 
gence par ce bel enchaînement qui lie toutes les 
pièces de la. civilisation d'un peuple, et eh fait un 
superbe ensemble doiit tous les détails se touchent, 
se reflètent, s'expliquent mutellemeht? Quel profes- 
seur, lisant à ses élevés Homère ou Virgile, a déve- 
loppé la poésie de V Iliade ou de VÉnéide par la 
poésie de la nature sous le ciel de la Grèce ou de 
rilalie? Qui a songé à commenter réciproquement 
les poètes par les philosophes, les philosophes par les 
poètes, ceux-ci par les artistes, Platon par Homère, 
Homère par Phidias? On viole ces grands génies, on 
disloque une littérature et Ton vous jette ses mem- 
bres épars, sans prendre la peine de vous dire quelle 
place ils occupaient, quelles relations jls entrete- 
naient dans la grande organisation d'où on les a dé- 
tachés. » 

Son imagination excitée par le travail lui pla- 
çait souvent devant Tésprit lès images lès plus 
lugubres. En rêve, il voyait des cadavres, des 
tombeaux; éveillé, il craignait de mal faire, de 
manquer à ses devoirs, de ne contenter ni soi- 
même, ni ses maîtres. 

De ces inquiétudes naquit le besoin de les con- 



ËUGÉiNIË DE GUÊRIN. Ab 

fier, et il songea à sa sœur Eugénie qu*il n'avait 
pas vue depuis cinq ans. Cette sépacatibn à Tâge 
où lés sentiments n'ont pas encore dé raciiiés 
bien profondes lés avait éloignés l'un de l'autre. 
jMais sous ce passager oubli subsistait un germe 
d'affection tendre qui chez Maurice n'attendait 
que l'adolescence pour éclore. C'est alors que 
commença entre eux cette correspondance que 
la mort seule interrompit. On sent comme les 
fiançailles de deux âmes à .travers la lettre par 
laquelle Maurice engage ce' commerce d'épân- 
chement*. Il lui parleide Tindéci^ion de son ca* 
ractère, des luttes de la'vie qu'il ne se sent pas 
le courage de soutenir seul, de son estime pour 
elle; 11 lui demande aussi ses conseils, son ap* 
pui, lui explique pourquoi c'est, le sien qu'il a 
efaoisi» «.Tu es, » lui dit il,'« celle de foute la 
famille dont le caractère est le plus conforme au 
mien, autant que j'ai pu en juger par tes pièces 
de vers, tous empreints d une douce rêverie, 
d'une sensibilité, d'une teinte de* mélancolie 
enfin qui fait, je crois, le fond de mon carcc- 
tère. » ^ . - 
, Cette mélancolie dont il parle tient un peu, il 
faut bien le dire,* du Werthérisme de l'époque. 



46 EUGÉiNIE DE GUÉRIN. 

ses lettres sont pleines d'aspirations vers le ciel, 
rinfini, de réflexions tantôt résignées et tantôt 
désespérées sur le néant de la vie. L'amertume 
d'un Byron au petit pied s*y fait parfois sentir, 
les soupirs naissants de Lamartine viennent s'y 
mêler aux chagrins à demi éteints de René : tout 
cela parsemé de digressions savantes où Platon 
et Homère se coudoient. Mais à travers la redon- 
dance de ces phrases ampoulées perce un senti- 
ment vrai, on sent Teffort d'un esprit distingué 
qui cherche à se dégager. Ce n'est pas chose 
facile, en 1850, moment mémorable où « roya< 
listes, libéraux, romantiques, classiques, tout se 
mêle, s*entre-choque, se combat et donne au 
monde le spectacle le plus curieux et le plus 
burlesque. » Le matin il lisait F aust, dévorait 
Byron ; le soir il enjambait les débris d'une bar- 
ricade et allait rire à une représentation d'Hor- 
nani. 



VIII 

Malgré quelques tirades libérales qui sont de 
rigueur chez les jeunes gens d'alors, au fond 
il était resté Guérin, c'est-à-dire gentilhomme 



EUGÉNIE DK CUÉRIN. 47 

et catholique. Le droit qu'il avait plusieurs fois 
quitté et repris, ne lui plaisait guère. Il venait 
d'avoir vingt ans et se sentait vivement ajtiré par 
le catholicisme fervent de M. de Lamennais, qui 
ne s'était pas encore brouillé avec Rome. Mais 
avant de partir pour La Chênaye il revit le Cayla 
et fit, accompagné de sa sœur, le petit voyage 
pendant lequel pour la première fois il aima. 

Un premier amour se dérobe volontiers dons 
les profondeurs du souvenir. Maurice y ensevelit 
le sien, et deux ou trois traits échappés à sa 
plume seuls pcrmellenl d'ciitrevoir la robe 
bleue de cette Louise, « qui passait rapidement 
dans la bnime et disparaissait dans ces ténèbres 
blanches, comme Toiseau azuré qui file si vile 
le long des étangs et des ruisseaux. » Mais les 
sons de sa voix argentine, silver sweet sounding 
comme il le dit ailleurs, hantèrent longtemps 
son esprit comme un rêve, et bien des années 
après il entendit encore leur écho affaibli. On ne 
possède guère de détails sur l'origine et le dé- 
noûment de cet amour; une lettre seulement, 
écrite bien plus tard, soulève un coin du voile, 
et éclaire d'une flamme subite un profil original. 
C'est à propos de vers sur Tamitié que sa sœur 



48 EUGÉiNIE DE GU^RIN. 

adresse à une amie, vers qu'il n'approuve point, 
parce que c'est « râmitiè générale, T'aihitié ab- 
straite, et point raihitié de Louise. » ' 

« J'aurais voulu, dit-il, que dans une. causerie 
en vers adressée à ton amie, tu lui eusses exposé 
tout ce qui fait en elle le charme de Tamitié ; que tu 
lui eusses parlé de la tournure vive, piquante, jbrigi- 
nale de ses lettres ; de son âme ardente, passionnée, 
capricieuse, sévignéenne; de Rayssac, des montagnes, 
de sa vie isolée, de tout l'ensemble de son existence 
extérieure et intime. » 

Bientôt après, tout meurtri, il partait pour La 
Chênaye, où il apportait un grand désir de soli- 
tude et de calme. A l'exemple des amis qu'il y 
rencontra, de ses condisciples, jeunes geîis qui 
appartenaient presque tous à la noblesse bre- 
tonne, il devint catholique fervent et participa 
avec ardeur aux pratiques de la vie religieuse. 
Neuf mois durant il y riiena une vie dé bénétlic- 
tin, toute de méditation et d'étude, ne quittant 
sa cellule qu'aux heures de réunion et pour 
faire de longues promenades à pie'd dans' les 
bois. Sa faible santé se rétablit, lé charme au- 
stère du cloître l'enveloppa et l'apaisa, ses 
forces longtemps comprimées se redressèrent 



EU«^£mi: DE GUËRIN. 4U 

sous ta saine discipline de Tétude, parmi; les 
causeries intelligentes; aja souilQe de lX)céan qui 
aux jours de tempête envoyait jus(fu;à lui ses 
grands murmures. ' : : 



IX 



•■n ' 
< « 



La ferfnelare die' la maison, les' mesures prisés 
contre M. de Lamehnais le lancèrent de nouveau 
en plein tumulte parisien- après un séjour de 
plusieurs semaines, au bord de la m.^r chez un 
ami breton, qui comAie lui était poète et attaché 
aux croyances calholiquos. Sur la foi de quel- 
ques essais IHtérairés, on lui avait conseillé de 
retourner à Paria ffoul* lâcher- de s'y faire un 
nom. Il y arriva plein d'espoir; muni de quel- 
ques bonnes recommandations. > C'est avec un 
frémissement de plaisir. que je saisissais ma 
plume de journaliste,' » dit-il. Mais cet enthou- 
siasme dura peu; il éprouva le mauvais vouloir 
des uns, l'impuissance dés autres, et des lettres 
datées de i^a pauvre chambre' a vingt francs par 
mois nous le montrent sans cesse ballotté entre 
l'espoir et la crainte, le découragement et l'illu- 
sion. 11 voulait devenir critique et espérait ob- 

5 



50 EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

tenir l'entrée de quelques feuilles légitimistes 
en qualité de rédacteur. Mais les nouveaux noms 
effrayent ; les uns reconduisaient net; d'autres, 
mieux appris ou plus adroits, repoussaient ses 
offres par des promesses vagues, ou de vains 
prétextes. « Je vis, dit-il, l'accès des journaux 
fermé et gardé par l'égoïsme qui veille à la porte 
de toutes les places pour en défendre l'approche 
aux pauvres jeunes gens qui arrivent à Paris le 
cœur plein de naïves espérances. » 

Enfin, il parvint à faire insérer quelques arti- 
cles dans la France Catholique^ revue assez peu 
connue; il les donna d'abord pour rien, puis à 
raison de six francs par colonne, et de plus avec 
le droit de recevoir gratis le journal. Il écrivait 
tout joyeux à ses parents de cesser leur abonne- 
ment, lorsqu'il se trouva qu'on ne lui envoyait 
que des épreuves non timbrées que la poste n'ac- 
ceptait pas. Cependant il fallait vivre, et son père 
s'impatientait de ces attentes toujours déçues \M 
situation des siens ne lui permettait pas de vivre 
plus longtemps à leur charge. « Toujours obligé 
d'emprunter mon existence, » écrit-il, « les 
lèvres de Tenfant qui vient de naître ont assez 
d'énergie pour sucer la mamelle^ et moi^ au 



*\ 



y 



EUGÉME DE GUËRIN. M 

plus fort de la jeunesse, je n'ai pas assez de 
vigueur pour gagner ma subsistance, pour pom- 
per un peu de vie. » Il chercha à se créer des 
ressources personnelles, pria, sollicita, visitia. 
Faute de place pour ses articles, il tâcha d'obte- 
nir des répétitions, voulut enseigner le latin aux 
petits garçons. Tous les détails de cette vie pré- 
caire, anxieuse, et de ces courses tant de fois inu- 
tiles, sont amers. Il y a tel jour, entre autres, 
où on renvoie à Versailles pour une place de pro- 
fesseur : quatre heures de classe par jour, les 
salles d'étude, les récréations, les promenades 
à surveiller, le tout appointé de quatre cents 
francs, un peu moins que les gages d'une bonne 
cuisinière. Une place de professeur d'histoire au 
collège de Juilly lui échappe, et, d'échec en 
échec, il se décide à aller frapper à la porte de 
Stanislas, son ancien collège. C'était à l'époque 
des vacances. On lui ouvre, et il y fait une classe 
aux élèves qui restent, avec la perspective de 
garder pied dans la maison, comme professeur 
suppléant, fonction de peu de poids, mais qui 
vaut le vivre et le couvert. Ces espérances man- 
quèrent, et il en fut réduit à remplacer le pro- 
fesseur de cinquième, qui avait demandé un 



52 EUGÉNIE DK GUÉRIN. 

congé d'un mois. « Je le remplace et je gagne 
cent francs à cette besogne, » écrit-il. «-Je me 
suis mis en qiiête de répétitions, et j'ea ai ren- 
contré quelques-unes...; classes et répétitions 
remplissent ma journée depuis .sept heures et 
demie du matin jusqu'à neuf heures et demie 
du soir. Je couche chez mon cousin. Le diner du 

• • • . , 

collège me tient lieu du déjeuner, et je m'en 
vais dîner, sur leisôiry à vingt-quatre sous, 
comme un débutant. » La longueur des courses, 
la diversité des tâches lui preiïaiént la meilleure 
partie de ses journées^ Son propre travail en souf- 
frait, à peine si çà et là il trouvait encore le loisir 
de faire quelques vers, d'ébaucher un article. 
« Je souffre de grands dommages dans les soins 
matériels ; mon fleuve se perd dans les sables. 
Je n?ai presque pas de réserves dans cette im- 
mense usurpation de la subsistance journalière 
j sur le temps de la- pensée j et je prévois que dans 
I ma vie il me faudra toujours jeter de cette divine 
i proie à la cruelle nécessité. » Cependant las de 
1 toujours se débattre, il avait fini par subir avec 
« une sorte de résignation inerte, » les élans et 
tes çorilre-coups de tant d'espérances excitées, 
puis frustrées, et s'êstîmûît heureux quand il 



EUGÉNIE DE GUÉltliN. 55 

avait de Teau à sa soif et du pain à sa faim. Du 
moins il le disait; mais sous ce train de vie 
active, sous cet essoufflement sans trêve de 
rhomme extérieur, sa pensée coulait toujours. 
« Il ne la sent prise que sur les bords, » et 
comme' lui-même il le dit : « au large, rien n*y 
louche, nul n'y puise, rien ne s'en va de ses 
flots que par l'évaporation continuelle de son 
onde aspirée par une puissance inconnue. » 



Les lettres de sa sœur Eugénie venaient sou- 
vent lui apporter des paroles tendres et conso- 
lantes, l'encourager, le fortifier. Leur corres- 
pondance s'était renouée à sa sortie du collège, 
et depuis ils n'avaient plus cessé de s'écrire. 
Mais, comme des lettres trop volumineuses eus- 
sent été trop coûteuses, elle avait encore imaginé 
un autre moyen : c'était d'inscrire, au grand 
complet, sui? un petit cahier, ce qui tient trop 
de place dans une lettre, longues réflexions et 
petits événements, tout le trop-plein de la vie 
et du cœur. Ce cahier rempli s'en allait à Paris, 
comme et quand il pouvait, dans la poche d'un 

5. 



54 LUGÉNIE DE GUÉRliS. 

ami, ou côte à côte avec un pâté destiné à Mau- 
rice. 

Rien de plus propre à entretenir la sympathie 
entre la sœur et le frère. Pour bien des choses, 
leur esprit semblait formé sur un môme moule, 
souvent ils sentaient et s'exprimaient de môme, 
surtout à propos de poésie et de campagne. L'a- 
nalogie de leurs goûts frappe aussi; presque 
partout on reconnaît deux branches d'arbre sor- 
lies du même tronc, difierentes seulement par 
la puissance et l'étendue du feuillage. On remar- 
quait les mêmes ressemblances dans leurs juge- 
ments et dans leur style. « Nous nous ren- 
controns partout comme les deux yeux, » lui 
dit elle. « Ce que tu vois beau, je le vois beau; 
le bon Dieu nous a fait une partie d*àme bien 
ressemblante à nous deux. » Elle disait vrai, et 
cette conformité d'esprit ne contribuait pas mé- 
diocrement à activer leurs entretiens. Néan- 
moins un sentiment bien plus fort Ty engageait : 
sentiment d'affection tendre, de prévoyance in- 
quiète, presque maternelle. 

« Quand tout le monde est cccupé et que je ne siiiç 
pas nécessaire , je fais retraite et vicrs ici à toute 
heure pour écrire, lire eu prier. J*y mets aussi ce qui 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 55 

se passe dans Tâme et dans la maison, et de la sorte 
nous retrouvons jour par Jour tout le passé. Pour moi 
ce n'est rien, ce qui se passe, et je ne récrirais pas ; 
mais je me dis : « Maurice sera bien aise de voir ce 
que nous faisions pendant qu'il était loin et de ren- 
« trer ainsi dans la vie de famille, » et je le marque 
pour toi. » 

Bien qu'elle ignorât le monde, mademoiselle 
de Guérin soupçonnait les dangers qu*y court la 
foi d'un chrétien. Elle connaissait l'esprit indé- 
cis de son frère, son penchant vers les doctrines 
nouvelles, son attachement exalté pour M. de 
Lamennais. Je ne sais quel instinct secret l'aver- 
tit qu'il ne prie plus, et elle le supplie de revenir 
à la prière. « Que t'en coûterait-il ? ton âme est 
naturellement aimante, et la prière, qu'est-ce 
autre chose que Tamour? Un amour qui se ré- 
pand de Tâme au dehors, comme l'eau sort de 
la fontaine. Tu comprends^cela mieux que moi, » 
ajoute-t-elle naïvement. Une autre fois elle lui 
demande, si le soir, avant de s'endormir, il 
trempe, comme jadis, son doigt dans la coquille 
d'eau bénite. 

a Tu ne la prends plus là, je crains bien, ton au- 
mône. Où la prends-tu? Qui sait? Le monde où tu 



5G EUGÉNIE DE GUËRIN. 

vis maintenant est-il assez riche pour tes nécessités? 
Maurice, si je pouvais tè ft^ire passer quelques- 
unes de mes pensées là-dessus, t* insinuer ce que 
je crois et ce que j'apprends dans les livrés de 
piété,ces beaux reflets . de rËvaiigile. Si je pouvais 
te voir chrétien!.., je donnerais vie et tout pour 
cela ! » 

» 
Sans doute, elle le 'désirait; cependant à tra- 

vers l'ardeur ^e ces supplications perce encore 
; iine autre crainte, on sent l'atigoisse plus hu- 
maine d'un cœur qui veille sur son trésor. Elle 
devinait ce qu'elle ne voyait pas, ce que nul 
fivre, nulle expérience ne lui avait appris, les 
dangers que court un jeune homme ; le bruit des 
passions ne s'éteint point dans la grande ville 
où elles s'agitent ; comme un grand ouragan, on 
Tes. entend gronder à distance : ce tumulte du 
cœur, même lorsquMl semble trop lointain pour 
qu'on l^entende, traverse l'espace et parvient 
jusqu'aux retraites ies plus écartées. Les pas- 
sions funestes, elle le savait, prennent volontiers 
leur proie parmi les nobles esprits, se plaisent 
à les détruire. Quelque attachement indigne 
pouvait lui ravir la confiance de son frère, le lui 
enlever. Un sentiment aussi fort que le sien se 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 57 

noui^rit d'angoisses, veut tout deviner, tout voir, 
tout prévoir. 

« M. le curé sort d'ici et m'a laissé une de tes let- 
tres, qu'il m'a glissée furtivement dans la main au 
milieu de tout le monde. Je lui ai tremblé tout 
doucement un merci, et, comprenant ce que c'était, 
je suis sortie et suis allée la lire à mon aise dans la 
garenne. Comme j'allais vite, comme je tremblais, 
comme je brûlais sur cette lettre où j'allais te voir, 
enfin ! Je t'ai vu, mais je ne te connais pas ; tu ne m'ou- 
vres que la tète, c'est le cœur, c'est l'âme, c'est 
l'intime, ce qui fait ta vie, que je croyais voir. Tu 
ne me montres que ta façon de penser. Tu me fais 
monter, et moi je voulais descendre, le connaître à 
fond dans tes goûts, les humeurs, tes principes, en 
un mot faire un tour dans tous les coins et recoins 
de toi-même. » 

Évidemment Maurice, alors perdu dans ies 
distractions d'une vie affairée et mondaine, ne 
pouvait satisfaire à ces exigences, ni même tou- 
jours les comprendre. Il ne pouvait mesurer 
toute l'étendue du sentiment qui loin de lui 
la tourmentait, obsédait sa vie d'anxiétés et de 
terreurs. 

« Que Dieu te donne une bonne nuit, lui dit-elle. 



) 



58 EUGÉME DE GUÉRIX. 

Je ne m'er.dcrs jamais sans m'occuper de ion som- 
meil. « Qui sait, me dis-je, si Maurice est aussi bien 
« qu'il le serait ici, où je lui ferais faire son lit? Qui 
« sait s*il n'a pas froid? Qui sait? et mille autres ten- 
i dresses trop tendres. » 

Caprice étrange ! elle se cachait pour lui écrire, 
elle répugnait à rendre les autres témoins de 
ces épanchements. L'amour fraternel lui ensei- 
gnait les ruses de l'autre amour. Un livre pré- 
paré d'avance cachait la feuille commenoée aux 
regards des indiscrets, ou bien encore elle fai- 
sait deux lettres. Tune dessus, l'autre dessous, 
causait avec lui à la fois officiellement et intime- 
ment. Parfois en lui écrivant elle s'oubliait, pas- 
sait la nuit sans qu'elle y prit garde. 

c L'aurore a paru que je me croyais à minuit ; il 
était trois heures, pourtant, et j'avais vu passer bien 
des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de 
temps en temps je le regarde et le consulte ; et il me 
semble qu'un ange me dicte. D'où me peuvent venir, 
en effet, que d'en haut, tant de choses tendrifs, 
élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s'em- 
plit quand je te parle ! Oui, Dieu me les donne et je 
te les envoie. Puisse ma lettre te faire du bien ! Elle 
t* arrivera mardi ; je l'ai faite la nuit pour la faire jeter 
à la poste le matin, et gagner un jour. J'étais si 



EUGENIE DE GUERLX. 50 

pressée de te venir distraire et fortifior daiîs cet état 
de faiblesse et d*eiinui où je te vois ! Mais je ne le vois 
pas, je Taugure d'après tes lettres et quelques mots 
de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir 
ce qui te tourmente ! Alors je saurais sur quoi mettre 
le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je 
voudrais avoir de tes lettres ! Écris-moi, parle, expli- 
que-toi, fais-toi voir, que je sache ce que tu souffres 
et ce qui te fait souffrir. Quelquefois je pense que ce 
n*est rien qu'un peu de cette humeur noire que nous 
avons, et qui rend si triste quand il s'en répand dans 
le cœur. Il faut s'en purger au plus tôt, car ce poi- 
son gagne vite et nous ferait fous ou bêtes. On ne 
désire rien de beau ni d'élevé. Je sais quelqu'un qui, 
dans cet état, n'a d'autre plaisir que de manger, et 
d'ordinaire c'est une âme qui lient peu aux sens. Cela 
fait voir combien toute passion nous bestialise. C'en 
est une que la tristesse, et qui consume, hélas! bien 
1 des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux 
quelle pcssède. Faut-il remplir un devoir, impcs- 
sible. Ce sont des hommes tristes, ne leur demandons 
rien, ni pour Dieu, ni pour eux-mêmes, que ce que 
leur humeur voudra, i 



XI 



Elle avait mis le doigt sur la plaie. La tris- 
tesse innée et insurmontable, voilà le mal qui le 



GO EUGKME DE GUÉRIN. 

minait. Un jour, essayant d'écrire sa vie en rac- 
courci, il la définit' ainsi : « Une alternative d e- 
lans et de défaillances, d'emportements d'ima- 
gination et de prostrations d'âme, de rêves fous 
à force d'ardeur, de refroidissements déso- 
lanls. » Cela était vrai : il se laissait troubler 
par de petites choses, un rien venait le gêner et 
le déconcerter. Ses jambes voulaient plus d'es- 
pace qu'elles n'en pouvaient parcourir ; la meil- 
leure partie de son énergie s'en allait en sueurs. 
« Il y a au fond de moi je ne sais quelles eaux 
mortes et mortelles, comme cet étang profond où 
périt Sténio le poète, » disait-il. Sans cesse il se 
plaint de son impuissance, gémit sur les lacunes 
de son esprit. Ces plaintes sont fondées. Il a 
l'impression qui ébauche et commence, non la 
force qui bâtit et achève. Le travail de la pensée 
se fait lentement chez lui, l'intelligence des 
choses lui vient moins par étude que par intui- 
tion. 

Plus volontiers qu'un autre, l'enfant débile 
recherche les embrassements de sa mère. Serré 
contre son sein robuste il se sent plus fort, 
croit sentir quelque chose de sa vigueur couler 
en lui. Pour Maurice, cette mère fut la nature; 



EUGÉNIE DE CUÉRIiN'. Cl 

de bonne heure elle l'allira et l'enivra. Personne, 
peut-être, n'a jamais senti plus vivement ses 
forces réparatrices, ni plongé avec plus de fou- 
gue et plus avant dans son large sein. Il y plon- 
gea jusqu'à s'y épuiser, jusqu'à perdre dans ces 
étreintes ses dernières forces. 

a Je* travaille peu, dit-il dans une lettre écrite de 
la campagne , les impressions amollissantes de la 
campagne et mes habitudes en sont la cause. Le sur" ^ 
croît de vie que je puise ici, au lieu de déborder au 
dehors, demeure contenu au dedans faute d'issue, se 
porte au cœur et à la tête, et les fait en quelque sorte 
délirer tous les deux. Au lieu du travail extérieur qui 
conserverait mes forces par un sage exercice, je 
me livre avec fureur à un travail interne dont le 
fruit est Tépuisement. Tout cela est vrai ; je me le 
reproche, je le confesse ; mais j'aime mon péché 
et, par conséquent, ne suis pas près de me con- 
vertir. » 

Ce péché, si péché il y a, datait chez lui de 
loin, et, comme on l'a pu voir, il s*y livrait avec 
emportement dès Tenfance. De bonne heure, il 
imagine ce « contact enlrc la nature et l'homme,» 
il déplore que « pourvus seulement de l'intelli- 
gence des formes extérieures, nous manquions 
de celle qui nous révélerait le sens intime de la 

6 



C2 EUGÉNIE DE CUÉRIN. 

beauté en tant qu*éternelie et participant à Dieu.» 
Ailleurs il parle de « faux rapports » entre les 
créatures et son âme, dit qu'il souffre, parce 
que la création lui refuse ses trésors de jouis- 
sance et le repousse de son intimité à cause de 
ces faux rapports, « Je me désolais dans une so- 
litude profonde, la terre me semblait pire qu'une 
île déserte et toute nue au sein d'un océan sau- 
vage. C'était un silence à faire peur. Folie, pure 
folie 1 II n'y a pas d'isolement pour qui sait pren- 
dre sa place dans l'harmonie universelle et ou- 
vrir son âme à toutes les impressions de cette 
harmonie. Alors on va jusqu'où sentir presque phy- 
siquement que ron vit de Dieu et en Dieu; l'âme 
s'abreuve à perdre haleine de cette vie univer- 
selle ; elle y nage comme le poisson dans l'eau. » 
La vie universelle, telle est la grande image 
toujours présente à ses sens, l'intarissable coupe 
vers laquelle ses lèvres altérées sans cesse se 
penchent. Il ne peut se lasser de contempler 
« l'immense circulation de vie qui s'opère dans 
l'ample sein de la nalure, cette vie qui sort d'une 
fontaine invisible et gonfle les veines de cet uni^ 
vers. » Une preuve plus forte de l'intensité de ce 
sentiment, c'est qu'il le confond avec celui de la 



EUGÉNIE DE CUÉRIN. 65 

Divinité, et change sans s'en douter les croyances 
chrétiennes en un mythe grandiose, sorte de sa- 
crifice eucharistique où Dieu et la nature vien- 
nent se joindre, et auquel le cœur humain sert 
d'autel. Mais il ne se contente pas de contem- 
pler ; il a besoin de palper, d*étreindre. La su- 
prême volupté pour lui serait de « pouvoir s'i- 
dentifier au printemps, de pouvoir forcer cette 
pensée au point de croire aspirer en soi toute la 
vie, tout Tamour qui fermentent dans la nature, 
de se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, 
chant, fraîcheur, électricité, volupté, sérénité. Il 
y a des moments, » ajoute-t-il, « où, à force de 
se concentrer dans celte idée et de regarder fixe- 
ment la nature, on croit éprouver quelque chose 
comme cela. » Lui du moins il l'éprouvait. Ren- 
tré dans Tordre universel, il ne se sentait plus 
infirme, il trouvait de magnifiques expressions 
pour en célébrer les lois. 

« L'amour qui parle, chante, gémit dans une partie 
de la création, se révèle dans l'autre moitié sous la 
forme des fleurs. Toute cette floraison si riche de 
formes, de couleurs, de parfums, qui resplendit dans 
la campagne, c'est l'expression de l'amour, c'est l'a- 
mour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans 



64 EUGÉME DE GUÉRIN. 

le sein de chaque fleur. La branche fleurie, Toiseau 
qui vient s'y percher pour chanter ou y bâtir son nid, 
rhomme qui regarde la branche et l'oiseau, sont 
mus par le même principe à divers degrés de per- 
fection. » 

S'étendant ensuite sur cette loi de dépérisse- 
ment qui est liée à la loi de l'amour : 

« Il n'y a plus de fleurs aux arbres, dit-il. Leur 
mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme 
une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont 
noué; ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice 
qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une 
génération innombrable est actuellement suspendue 
aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus 
humbles graminées, comme des enfants au sein n a- 
ternel. Tous ces germes, incalculables dans leur 
nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le 
ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent 
qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts 
futures se balancent imperceptibles aux forêts vi- 
vantes. La nature est tout entière aux soins de son 
immense maternité. » 

L'on comprend que tous ses souhaits tendent 
vers elle, qu'il aspire sans cesse à se confondre 
avec elle ; à cette idée il pousse un cri d*enthou- 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 65 

siasme qui est à la fois Taveu de sa faiblesse et 
l'éclat de son génie. - \ ' 

a La graine qui germe pousse la vie en deux sens 
contraires. La plumule gagne en haut et la radicule 
en bas. Je voudrais être l'insecte qui se loge et vit 
dans la radicule. Je me placerais à la dernière pointe 
des racines et Je contemplerais Taction puissante 
des pores qui aspirent la vie ; je regarderais la vie 
pas.ser du sein de la molécule féconde dans les pores 
qui, comme autant de bouches, réveillent et l'attirent 
par des appels mélodieux. Je serais témoin de l'a- 
mour ineffable avec lequel elle se précipite vers l'être 
qui l'invoque et de la joie de l'être. J'assisterais à 
leurs embrassements. » • * 



XII 



Ce grand penchant vers la nature fit tout à la 
fois son impuissance et sa force : son impuis- 
sance, par la voluptueuse somnolence dans la- 
quelle il s'assoupissait ; sa force, par l'élan de 
passion magnifique qui un jour enfanta dix 
pages impérissables, un chef-d'œuvre, le Cen- 
taure, 

Quoique le Centaure soit un poème, il n'est 
point en vers, et c'est un bonheur ; les vers de 

6. 



66 EUGÉNIE DE GUËRIN. 

Maurice ne valent guère mieux que ceux de sa 
sœur. L'asservissement du rythme comprimait 
sa large pensée, ce fut en prose qu'il écrivit son 
poëme. On dit qu'une visite au musée des Anti- 
ques en détermina le sujet, et sans doute con- 
tribua à fixer en lui quelques traits d'une forme 
encore flottante. Quant à cette forme elle-même, 
d'autres sensations plus originales et surtout 
plus vives ont dû la suggérer. 

Le Centaure n'est point une copie d'après l'an- 
tique, mais une œuvre véritablement antique, 
primitive quoique moderne, image grandiose du 
jeune monde, peinture de Thomme à la fois ani- 
mal et Dieu, frère de la nature inférieure dont il 
a gardé la naïveté et la force, et des puissances 
universelles et sacrées dont il a gardé la noblesse 
et la grandeur. Au premier abord, en plein jour, 
cette puissante figure frappe comme un bloc in- 
foripe ; on ne se rend pas bien compte de Fé- 
trange impression qui a dû la produire ; pour 
entrer dans la pensée de l'artiste, il faut la con- 
fusion des ténèbres, les ombres du demi-jour. 
Les masses et les formes alors se confondent et 
se mêlent, flottent et s'ébranlent. Une invisible 
vie vous entoure, vous caresse, vous pénètre. De 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 67 

fraîches senteurs partout se dégagent, des ha- 
leines suaves montent des eaux, sortent des 
bois, s'échappent de la profondeur de la terre 
comme la paisible respiration de Cybèle. Puis on 
dirait qu'au bord de l'eau des épaules arrondies 
écartent le feuillage frissonnant. L'air tiède 
s'emplit de murmures, et dans des lointains 
pâles, les grands rochers immobiles semblent 
des colosses endormis sous le sourire des dieux. 
C'est peut-être à une pareille heure que Mau- 
rice de Guérin a cru voir s'avancer la forme 
puissante, entendre résonner la voix grave du 
divin animal qu'il a redressé devant nous. Par la 
voix du Centaure il raconte l'origine des choses, 
et les dieux antérieurs aux dieux d'Homère, 
simples puissances enfermées dans la nature 
vivante, vagues et majestueuses comme les om- 
bres d'une nuit d'été. Gœthe dans son Iphigénie 
nous montre la Grèce achevée et classique, 
Guérin dans son Centaure là nature animale, 
primitive, antédiluvienne, les premiers tâtonne- 
ments de rinstinct et de la pensée humaine en- 
core embarrassée dans la magniiicence et dans 
l'encombrement de ses nouvelles créations. Dans 
ce large univers qui déborde de plénitude, une 



63 EUGÉNIE DE GUÉllLX. 

même sève nouvelle anime les forêts, les mon- 
tagnes, les animaux, tous les êtres, les rappro- 
che comme des enfants sortis du même sein, 
nourris aux mêmes mamelles. L'homme préci- 
pité en avant par le même instinct et les mêmes 
impressions qui lancent le cheval, puise sa vie 
aux mêmes sources, et ne se trouve point diffé- 
rent du noble camarade dont le regard est aussi 
calme et aussi fier que le sien; l'un a deux 
pieds, l'autre en a quatre, et c'est peut-être le 
cheval qui est le supérieur. Regardez-le cet 
homme primitif : son front ne s'est point courbé 
sous l'effort de la pensée, son jarret souple, sa 
large poitrine semblent faits pour bondir ou pour 
lutter contre les flots. Pareillement ses sens 
vierges dans leur primitive fraîcheur sont plus 
subtils, il aperçoit la vie qui fermente sous l'é- 
corce des chênes, et qui sommeille aux flancs 
des rochers. Dans cet état de virile enfance, le 
chêne qui végète à ses côtés, le ciel qui se creuse 
au-dessus de sa tête, Tair qu'il respire devient 
un Dieu ; il voit une divinité dans la source dont 
l'humide embrassement rafraîchit ses membres; 
par une création involontaire entre ces dieux 
flottants et lui-même, il imagine une créature 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 09 

intermédiaire, aux instincts grandioses et bruts, 
aux divinations ébauchées et pénétrantes, et apei^* 
çoit le tronc héroïque d'un homme qui se conti* 
nue dans la poitrine frémissante d'un coursier. 
Le coursier humain est né dans un antre pro- 
fond, au plus épais de la montagne, il a grandi 
dans les ténèbres, n'a longtemps connu du de- 
hors que « la fraîcheur des vents qui y appor- 
taient parfois des troubles Soudains. » On sent 
avec l'artiste le trouble, les tressaillements qui 
l'agitent quand « sa mère rentre, environnée du 
parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle 
fréquentait. » « Son accroissement eut son cours 
parmi ces ombres. » Au moment de les quitter, 
il leur rend grâces, les bénit de lui avoir fait 
goûter la vie toute pure, telle qu'elle lui venait 
sortant du sein des dieux. « Quand je descendis 
de votre aisile dans la lumière du jour, je chan- 
celai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi 
avec violence, m'enivrant comme eût fait une 
liqiieur funeste soudainement versée dans mon 
sein, et j'éprouvai que mon être, jusque-là si 
ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beau- 
coup de lui-môme, comme s'il eût dû se disper- 
ser dans les vents. » 



70 EUGÉNIE DE GUÉKIN. 

Il a gagné sa maturité ^ et désormais se mêle 
de toutes ses forces au large flot de vie impé- 
tueuse qui l'emporte à travers le courant des 
fleuves, au delà des vallées et des monts. Il fend 
l'air, traverse les bois, « suspend par la vitesse 
de sa course la mobilité du feuillage attaché à sa 
tête qui ne rend plus qu'un frémissement léger. 
« Ainsi, dit-il, ma vie frémissait dans mon sein. 
Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le 
feu qu'elle avait pris dans l'espace ardemment 
franchi. » Pour mieux la sentir, parfois, soudain 
il retient son galop, s'arrête, demeure immo- 
bile, comme frappé par la vue d'un abime ou 
d'un Dieu. D'autres fois, il goût« dans la non- 
chalance d'un demi-repos la volupté de se sentir 
si puissant et si beau. 

• Je me délassais souvent de mes journées dans le 
lit des fleuves. Une moitié de moi-môme, cachée 
dans les eaux, s'agitait pour les surmonter, tandis que 
Tautre s'élevait tranquille et que je portais mes bras 
oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au 
milieu des ondes, cédant aux entraînements de leur 
cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur 
hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien 
de fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants 
sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque 



EUGÉNIE DE GUÉRIE. 71 

dans le fond des vallées l'influence nocturne des 
dieux î Ma vie fougueuse se tempérait alors au point 
de ne laisser qu*un léger sentiment de mon existence 
répandu par tout mon être avec une égale mesure, 
comme dans les eaux où je nageais, les lueurs de 
la déesse qui parcourt les nuits. » 

Chaque mot exprime le langage orgueilleux 
d'une force qui peut tout vouloir et tout oser. 
« La tête inclinée au vent qui m'apportait le 
frais, je considérais les cimes des montagnes de- 
venues lointaines en quelques instants, les ar- 
bres des rivages et les eaux des fleuves, celles-ci 
portées d'un cours traînant, ceux-là attachés au 
sein de la terre, et mobiles seulement par leurs 
branchages soumis aux souilles de Tair qui les 
font gémir. » « Moi seul, me disais-je, j'ai le mou- 
vement libre, et j'emporte à mon gré ma vie de 
Tun à Tautre bout de ces vallées. Je suis plus 
heureux que les torrents qui tombent des mon- 
tagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de 
mes pas est plus beau que les plaintes des bois 
et que les bruits de Tonde ; c'est le retentisse- 
ment du Centaure errant qui se, guide lui-même.» 
Ce qu'il regrette surtout dans la vieillesse ce 
sont les fleuves qui, lorsqu'il sortait de leur 



n EUGÉNIE DE GUÉRIN. 

sein, le « suivaient de leurs dons, l'accompa- 
gnaient des jours entiers et ne se retiraient 
qu'avec lenteur, à la manière des parfums. Pai- 
sibles la plupart et monotones, dit-il, ils suivent 
leurs destinées avec plus de calme que les cen- 
taures, et une sagesse plus bienveillante que 
celle des hommes. » 

La sienne, mûrie par l'âge, se souvient du 
temps où il espérait surprendre les secrets des 
lieux, et sur ses lèvres parait le sourire étrange 
•es grandes légendes primitives : 

« Cherchez-vous les dieux, ô Macarée, et d*où sont 
issus les hommes, les animaux et les principes du 
feu universel? Mais le vieil Océan, père de toutes 
choses, retient en lui-même ces secrets, et les nym- 
phes qui Tentourent décrivent, en chantant, un 
chœur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pour- 
rait s*évader de ses lèvres entr'puvertes par le som- 
meil. » 

Jeune, pourtant, il a entrevu les dieux; couché 
sur le seuil de sa retraite, au soir, « des som- 
mets nus et purs, tantôt il a vu descendre le 
dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le chœur des 
divinités secrètes, ou passer quelque Nymphe 



EUGÉME DE GUÉULN. 73 

des montagnes enivrée parla nuit. » L'esprit des 
dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement 
le calme des vieux chênes. En vain il a écouté, 
espérant que la mère des dieux, trahie par les 
songes, perdrait quelques secrets ; jamais il n'a 
reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le 
souffle de la nuit, ou des mots inarticulés com- 
me le bouillonnement des fleuves où il va bien- 
tôt se perdre, car ses forces baissent, il décline 
calme comme le coucher des constellalions. » 
« Je reconnais que je me réduis et me perds ra- 
pidement comme une neige flottant sur les eaux, 
et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves 
qui coulent dans le vaste sein de la terre. » 

On n'interrompt qu'à regret les dernières vi- 
brations de ce magnifique accord. Une copie n'a 
point cette force d'invention, d'émotion profonde, 
cette sincérité, cet accent qui s'empare de la 
vie, et va la surprendre à ses sources les plus 
cachées. En vérité, à lire attentivement le Cen- 
taurCj il semble que Ion parcourt les caractères 
sacrés d'une sorte de Véda plus ancienne que 
l'homme; c'est en sentant cette virginité du 
monde primitif qu'il l'a l'etrouvé, et il l'a 
retrouvé, par l'àme , non par les yeux . On ne 



.<*- 



71 EUGENIE DE GUERIN. 

ranime point les choses antiques, comme le 
veut M. Flaubert, avec des mots techniques et 
des descriptions. Il faut comprendre, non les 
dehors, mais les dedans, j'entends les senti- 
menls étranges et disparus, tout ce que Guérin 
a ressuscité dans le Centaure. Par là il nous a 
transportés dans les anciens paysages, alors que 
la terre était encore vierge, et que Thomme n'y 
avait point imprimé sa trace. Avec lui, ici, et 
sans effort nous revovons les cheveux flottants, 
la poitrine soulevée des bacchantes et l'élan de 
biche qui emportait les pieds des nymphes. Au 
Théâtre-Lyrique, pinçant sa lyre dédorée, parmi 
des figurants grotesques qu'éclaire un feu de 
Bengale, je ne retrouve point Orphée; l'antiquité 
n'a point laissé sa trace entre les plis d'un vieux 
manteau, elle y a tout au plus laissé sa poussière. 
Mais son souffle immortel traverse les siècles et 
naguère encore agitait la chlamyde sous laquelle 
respirait Rachel. 

Je ne pense pas que Maurice de Guérin eût 
fait utie seconde œuvre égale au Centaure, Sen- 
tir n'est pas créer, il a eu une vision et il n'en a 
eu qu une. Un fragment de lui, la Bacchante^ 
n'est après tout qu*utie superbe étude d'après 



-H 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 75 

Tantique. Mais le Centaure est à lui, et je crois 
qu'il y a concenlré tout ce qu'il sentait, tout ce 
qu'il savait, tout ce qu'il était, tout ce qu'il pou- 
vait être. Sa pensée mûrie et mise au jour, il n'eut 
plus, comme ces «fleurs dont les fruits ont noué » 
(le mot est de lui), qu'à décliner et à mourir. 

XIII 

Mais auparavant il eut quelques mois de bon- 
heur, marié à une jeune créole riche et belle, 
appelée mademoiselle de Gervain. Une véritable 
inclination l'attirait vers elle; néanmoins c'est 
surtout au vœu de sa sœur qu'il avait cédé en 
se mariant. Avec le sentiment si exclusif qu'elle 
lui portait, ceci peut surprendre: on se demande 
comment elle eut la force de vouloir ce mariage. 
Elle eut cette force pourtant; d'autres l'ont eue 
comme elle ; une brochure récente, que l'on re- 
grette de* ne pas voir entre les mains du public, 
montre au foyer d'un grand écrivain contempo- 
rain une situation semblable, et donne la mesure 
du dévouement dont sont capables certains cœurs. 
Nulle marque de jalousie chez mademoiselle de 
Guérin, pas même une trace de regret. Son seul 



70 EUGÉNIE DE GUÊRIN. 

tourment, c'est qu'avec le caractère indécis 
qu'elle connaît à son frère, ce projet ne manque, 
qu'il ne vienne de lui-même à renoncer à l'union 
qu'elle juge propre à assurer son bonheur, 

« Une lettre de Caroline, enfin! (sa fiancée.) Je sais, 
j'entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel 
plaisir! Faut-il que je lise aussi : « Maurice est triste, 
« il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper, je 
« le lis dans ses yeux... » Mon pauvre ami, qu'as-tu 
donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? N'es-tu 
pas content de ta vie, jamais si douce? N'es-tu pas 
heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui 
t'aime, de votre union qui s'approche, d'un* ave- 
nir?... Oh ! je crois que rien ne te plaît : un charme 
goûté, c'est fini, c'est épuisé. Peut-être que je me 
trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi 
qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en 
délivre. Que tu me fais de peine, que tu m'en fais! Si 
je pouvais quelque chose à cela ! mais nous sommes 
séparés! Tu me diras ce que tu as, ce que c'est que 
celte tristesse que tu as emportée d'ici. Le regret de 
nous quitter? C'est une peine, mais non dévorante ; 
et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux 
au plus doux, on se console. Je ne veux pas tant cher- 
cher ni tant dire. Nous verrons, hélas! nous verrons. 
J'ai de tristes pressentiments. » 

Ce cœur vigilant devinait juste. La maladie de 



EUGÉNIE DE GUÉRIN. 77 

poitrine à laquelle Maurice succomba, s'aggravait 
promptement, et trois mois après leur union fit 
de sa jeune femme une sœur de charité. Made- 
moiselle de Guérin, venue à Paris pour leurs 
noces, s'en retournait à peine, lorsque de mau- 
vaises nouvelles la rappelèrent à Paris, auprès 
de son frère. Elle arriva à temps pour le rame- 
ner mourant au Cayla. Le douloureux récit de 
cette arrivée, comme celui de ses derniers mo- 
ments, s'est retrouvé dans ses papiers; on 
voit le pâle jeune homme souriant d'un regard 
éteint à ses parents dans Tangoisse, tendant la 
main aux domestiques qui, la larme à l'œil, 
s'empressent autour de lui. Comme la plupart 
des poitrinaires, il ne sentait pas toute la gravité 
de son mal, et la douceur du climat d'abord pa- 
rut le ranimer. Les premiers jours il sortit, lut 
nn peu, fit quelques tours au soleil, s'amusa à 
quelques menus travaux de jardinage. Même une 
fois il se mit au piano, essaya de retrouver un 
air. Dans sa faiblesse il trouvait de la douceur à 
se sentir abrité par le toit paternel. « Ah! qu'on 
est bien ici! » disait-il, étendu sur le canapé, le 
soir de sa venue, et à souper il trouvait tout bon. 
Il se montrait fort patient, et pourvu qu'il fût 

7. 



78 EUGÉNIE DE GUÉRÏN. 

avec les siens, ne se plaignait jamais, a II y a 
plus de vie là-bas avec tous, » disait-il un jour 
où, par prudence, on voulait Tempêcher de des- 
cendre. Cependant ses forces déclinaient, il ne 
quittait plus son fauteuil, il y demeurait les yeux 
fermës,assoupi, immobilCéLes caresses des siens, 
la voix de sa femme ne le tiraient plus de cet 
abattement. De temps à autre, pourtant, il se ra- 
nimait encore, causait avec son médecin, priait 
sa sœur Eugénie do lui lire quelques passages 
d'un livre pieux. Au fond, jamais il n'avait cessé 
d'aimer Dieu, et, dans sa défaillance, revenait 
tout naturellement vers lui comme un petit en- 
fant vers sa mère. Onze jours après son arrivée 
au Cayla, le 19 juillet 1839, il expira sans agonie 
pénible entre les bras des siens. Il paraissait fort 
cajme et garda sa liberté d'esprit jusqu'au bout. 
Vers onze heures du matin, il s'affaiblit, peu 
après avoir communié. « Nous nous mimes tous 
à le baiser, et lui à mourir, ,» dit sa sœur. 

Maurice mort, bien peu de choses la retenaient 
au monde ; pourtant elle vécut quelques années 
encore toute à son frère dont le souvenir la sui- 
vait partout.Ne pouvant plus rien pour lui ici-bas, 
elle s'occupait de son bonheur éternel, priait pour 



EUGÉNIE DE GUÉRIiN. 79 

lui, le recommandait aux prières de ses amis 
chrétiens. Elle voulut aussi assurer sa mémoire 
parmi les hommes et s'attacha à retrouver tout 
ce qui restait de ses écrits pour les faire publier. 
Ces soins exigèrent des démarches nombreuses, 
parfois pénibles. Mais pour Maurice rien ne la 
rebutait. Elle alla dans le monde, entra en cor- 
respondance avec des étrangers, fit plusieurs 
voyages à Paris, rechercha des directeurs de Re- 
vues et de journaux, s'usa dans des fatigues aux- 
quelles son genre de vie ne l'avait pas habituée. 
Elle mourut trop lot pour voir son frère entière- 
ment apprécié. Mais le contraste même de son 
activité avec les traces de langueur que portent 
ses derniers cahiers leur donne un caractère 
touchant. Ses idées bien souvent manquent de 
netteté, son style autrefois si nerveux s*allonge 
et traîne. Le spectacle de cette tristesse n'en \ 
devient que plus émouvant, son àme prend une ! 



nouvelle grandeur environnée de ces voiles. I 
D'ailleurs la douleur, par instants, les déchire, 
et l'éloquence, la poésie vraie, tons les grands 
traits humains reparaissent. 

« Qu'il faisait bon, ce malin, dans la vigne, cette 
vigne aux raisins chasselas que tu aimais ! En m'y 



I 



80 EUGÉNIE DE GUËR1N. 

voyant y en mettant le pied où tu Tavais mis, la 
tristesse m*a rempli Tâme. Je me suis assise à Tom- 
bre d*un cerisier, et lày pensant au passé, j'ai pleuré. 
Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à 
voir. Ces approches d'automne sont belles , la tem- 
pérature adoucie, le ciel plus nuage, des teintes 
de deuil qui commencent! Tout cela je Taime, je 
m'en savoure Tœil, m'en pénètre jusqu'au cœur, qui 
tourne aux larmes; vu seule , c'est si triste. 

De la terre où elle le pleure, elle lui parle en- 
core, ne cesse de lui dire ses craintes, ses es- 
pérances. D'autres fois elle lui parle à voix basse, 
d'âme à âme, on n'entend que des chuchotements 
et des sanglots. 

« Maurice, mon ami, qu'est-ce que le ciel, ce lieu 
des amis? Jamais ne me donneras-tu signe de vie? 
Ne t'entendrais-je pas, comme on dit que quelque- 
fois on entend les morts? Oh ! si tu le pouvais, s'il 
existe quelque communication entre ce monde et 
l'autre, reviens ! Je n'aurai pas peur un soir de voir 
une apparition, quelque chose de toi à moi qui étions 
si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, ô que la mort 
nous sépare ! J'écris ceci à la chambrette, cette cham- 
brette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, 
rien que nous deux. Voilà ta place et la mienne. Ici 
était ton portefeuille si plein de secrets de cœur et 
d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont 



EUGÊNÏE DE GUÉRIN. 81 

décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les évéïie- 
menis ont influé sur ton existence. Si tu étais resté 
ici, tu ne serais pas mort. Mort! terrible et unique 
pensée de ta sœur. » 

Une autre pensée encore envenime sa douleur. 
Le monde n'a pas reconnu le génie de son frère, 
peut-être l'indifférence Ta tué. 

• 

« Il ne serait pas mort! Abime de réflexions et de 
larmes où je me plonge tous les jours! Douleur 
sans fin de voir qu'on aurait pu conserver ce qu'on 
a perdu! Et qu'ai-j»^ perdu! Dieu seul le sait, ce 
qu'était pour moi Maurice, mon frère, mon ami, 
celui dont j'avais besoin pour ma vie, celui sur qui 
je répandais ma tête, mon âme, mon cœur ! Je ne 
m'arrête pas à ce qu'il était, à ce qu'il eût été pour 
cette société qui l'a laissé mourir, si c'e^t vrai, 
comme on dit » 

Et puis elle se demande à quelle époque, pour 
le voir apprécié, il aurait dA naître, à quel siècle 
le sort aurait dû suspendre son berceau. 

Un jour, pourtant, elle se lasse d'écrire, Té- 
puisement la prend, a Jetons nos cœurs en Té- 
ternité, » voilà les derniers mots qu'elle inscrit 
sur son journal, un 31 décembre. Graves paroles 
toutes chrétiennes, et qui pourtant ressemblent 



,8^2 KUGÉNIE DE CUÉRIN. 

fort à celles qui finissent le Centaure. « Je re- 
connais que je me réduis et me perds rapide- 
ment comme une neige flottant sur les eaux, 
et que prochainement j'irai me mêler aux fleu- 
ves qui coulent dans le vaste sein de la terre. » 
Voilà le paganisme et le christianisme en regard 
et d*accord, aussi nobles Tun que l'autre; et 
peu importe la forme et le culte ; l'achèvement 
de la vie et l'apaisement du cœur ne s'atteignent 
dans l'un et dans l'autre que par l'évanouisse- 
ment de la personne, et par l'engloutissement 
de l'homme dans l'éternité. 

Elle mourut au Cayla, le 31 mai 1848, sans 
doute d'épuisement. Les détails manquent sur sa 
fm, on ne sait rien de plus sur sa maladie ni sur 
ses dernières années. Aussi bien depuis longtemps 
elle ne faisait plus que se survivre. A proprement 
parler elle était morte du jour où l'on enterrait 
son frère. 



u 



l ^■ 






CHARLOTTE BRONTË' 



ET LA VIE MORALE EN ANGLETERRE 



I 



L'ÉCRIVAIN 



En France, tous les dix ans a peu prcs, il se 
fait un remaniement général dans les idées et 
dans les mœurs^ et ce serait prêter à rire que 
de ne point adopter les nouveaux usages. Jadis 
on s'habillait comme les bergers de Watteau, et 
Ton s'aimait comme à l'Opéra-Comique : une 
autre fois l'enthousiasme est en faveur; on porte 
des gilets à revers qui donnent l'air martial, ou 

* I)oi:x vol., par Madame Caskcll. 



84 CHARLOTTE BRONTÉ. 

de grands chapeaux rabattus qui donnent l'air 
farouche. Le bon ton, 5 d'autres moments, veut 
que l'on ait des accès de fièvre chaude, et alors il 
est du suprême goût de maudire le genre hu- 
main, ou bien de le mépriser. Ce qu'on choisit 
le moins volontiers, c'est l'état de santé com- 
plète; d'ordinaire il n'y a pas de milieu entre 
les bergers de Watteau et les brigands Cala- 
brais, les petits bourgeois stupîdes et les petits 
bourgeois dépravés, M. Prudhomme et madame 
Bovary. 

Le public, qui a raison d'aimer le changement, 
(le public a toujours raison), commence à se 
lasser du scepticisme. Le paradoxe lui-même 
prend déjà Tair vieillot et demande à se retirer 
en province ou ailleurs, sous prétexte de s'être 
ruiné en gants blancs. Que faire, cependant? 
car si la forme des sentiments change, leur 
nombre n'est pas infini, et l'âme humaine, 
comme l'univers lui-même, n'est qu'une anti- 
quité. Dans cet état de choses pourquoi n'essaye- 
rait-on pas de remettre en faveur des sentiments 
et des mots passés de mode, ceux d'énergie et 
de vertu, par exemple, si sévèrement bannis de 
nos écrils et de nos mœurs. On reporte bien des 



CUAULOTTE BUO.NTÈ. 85 

robes à queue et des jupes bouffantes, comme 
au temps de nos grand'mères. Le mot de vertu, 
après tout, n'a rien de beaucoup plus risible, et 
on peut au moins tolérer la chose qu'il repré- 
sente. A tout le moins c'est 'une force, comme 
celles qu'a décrites Balzac. Ne fût-ce qu'à ce 
titre, il mérite peut-être l'attention du public 
qui s'intéresse à l'avarice grandiose du bon- 
homme Grandet ou à Téblouissante corruption 
de Valérie Marneffe. Évidemment il a un désa- 
vantage, si on le compare à ces dernières : celui 
de l'utilité. Les Anglais, peuple plus pratique et 
qui n*a pas nos préjugés, ne pensent pas que l'on 
doive faire fi d'une qualité utile parce qu'elle a 
un nom un peu vulgaire : j'espère qu'on trouvera 
la preuve de ceci dans la vie et dans les écrits 
de Miss Brontë. 

II 

Charlotte Brontë est le vrai nom du célèbre 
écrivain, de la femme remarquable connue sous 
celui de Currer Bell. Son père, ecclésiastique 
sans fortune, et d'origine irlandaise, habitait 
Thornton lorsqu'elle naquit, mais il fut bientôt 

8 



86 CIIAPiLOTTE BKONTÈ. 

appelé à une cure plus considérable, celle d'Ha- 
worth, village proche de Keighly, Tune des villes 
les plus manufaclurières du comté d'York. Sa 
femme, personne pieuse et distinguée de façons 
comme de cœur, était depuis longtemps souf- 
frante et mourut peu aprts la naissance de leur 
sixième enfant. La pauvre malade ne trouvait 
pas à Uaworth un séjour bien riant. Le presby- 
tère, isolé dans le haut du village sur une pente 
roide, s'adosse au cimetière où les morts repo- 
sent en rangs serrés. Un maigre jardinet l'en- 
toure, et des fenêtres du parloir, par delà les 
assises pressées des tombes, on aperçoit un 
paysage austère, lugubre à contempler comme 
la mer aux approches d'une tourmente. Ce sont 
des plaines incultes, où ne poussent que des 
bruyères, de grandes landes stériles que l'été 
revêt d'une nappe de pourpre, des sommets 
sinueux qui ondulent comme des vagues soule- 
vées sur l'horizon terne, derrière la poussière 
des routes et les tourbillons noirs qui s'échap- 
pent de la cheminée des usines. 

Dans cette campagne triste, parmi ces ajoncs 
et ces bruyères, on voyait se promener six petits 
enfants en deuil, dont l'alné n-avait point dix 



CHARLOTTE BRONTE. 87 

ans. Leur démarche grave frappait les passants, 
de même que l'expression prématurément sé- 
rieuse et réfléchie de leurs visages. C'étaient les 
petits Bronté. La longue maladie de leur mère 
leur avait appris le. silence. Ils passaient leur 
journée relégués à la cuisine lisant ou faisant 
leurs devoirs, et ne causaient entre eux qu'à voix 
basse, de peur de gêner. Par sauvagerie natu- 
relle, et par un autre motif encore, ils fuyaient 

• 

le monde et recherchaient d'instinct les endroits 
les plus écartés. Leur père, tory déclaré, ne 
comptait que peu d'amis parmi la population 
ouvrière du comté, presque tout entière atta- 
chée aux cultes dissidents. Ces gens de race rude 
et altière ne pouvaient oublier que dans une 
émeute récente et à propos d'une réduction de 
salaire, le révérend M. Bronté, cette fois plus 
homme de parti qu'homme d'église, leur avait 
prêché la conciliation carabine au bras, et prêt 
à corfcher en joue les interrupteurs. Depuis, il 
ne sortait jamais sans être armé, et, la nuit, il 
plaçait ses pistolets chargés au chevet de son lit 
entre sa montre et sa Bible. En un pays où les 
emplois , ecclésiastiques sont une carrière et 
constituent une sorte de prérogative, on n'est 



88 CHARLOTTE BUONTÉ. 

pas tenu de passer pour un saint aux yeux de ses 
paroissiens. Un ministre, en Angleterre, est un 
homme des classes élevées, gouvernantes, ordi- 
nairement sorti d'Oxford ou de Cambridge, sou- 
vent fils cadet ou parent de quelque lord ou de 
quelque propriétaire, et, comme tel, chargé de 
maintenir l'ordre, de défendre là propriété, de 
conduire (la main haute) les petites gens. Il est 
leur conseiller, quelquefois leur bienfaiteur, 
mais bien souvent le commensal et le confrère 
du landlord et du Jmticej et on ne lui sait point 
mauvais gré de jouer ce rôle, ni d'avoir ces ami- 
tiés et de remplir cet emploi. La loyauté seule 
est de rigueur et personne n'osait contester celle 
de M. Brontê. D'ailleurs M. Brontë ne se montrait 
pas intraitable en matière religieuse, et, plus 
tolérant que beaucoup de ses collègues, il ne 
cherchait jamais à troubler celles d'entre les 
congrégations dissidentes qui se bornaient à 
prendre Tinnocent plaisir de nasiller sur les 
Brebis d'Israël et les Pâturages de Galaath, et à 
hurler des discours dans lesquels la Grande 
prostituée venait tout naturellement se placer à 
côté de son compère V Antéchrist. Par principe 
et aussi par un fonds d'orgueil, il observait une 



CUARLOTTE BROiNTÈ. 89 

certaine réserve envers ses ouailles, faisait peu 
de visites, ne prodiguait ni admonitions, ni con- 
seils, et par là mettait une sorte de barrière 
entre sa famille et les personnes qui auraient 
été disposées à lui faire des avances. En général, 
il parlait peu, et d'une manière brève qui rappe- 
lait le chef de famille plutôt que le père. Son 
esprit hautain et un peu morose supportait dif- 
ficilement la société des enfants; leur mouve- 
ment le gênait. Les siens, dont il s'était fait pré- 
cepteur, ne le voyaient qu'aux heures de classe, 
ou bien le soir, pendant le thé, seul repas qu'il 
prit en famille. D'ordinaire, à ce moment, le 
journal arrivait, et les enfants, curieux d'appren- 
dre ce qui se passait à Londres, dressaient 
l'oreille en entendant prononcer les grands 
noms de Wellington ou de sir Robert Peel. 

On peut s'étonner de voir des enfants aussi 
jeunes prendre intérêt aux affaires du pays, et 
méille, à l'occasion, discuter l'opportunité d'un 
discours, le rejet d'une loi, comme cela leur 
arrivait. Il faut se souvenir que l'on est en Angle- 
terre, non en France, où Ton ne parle guère 
politique que pour blâmer telle ou telle forme 
de gouvernement, se moquer de tel ou tel 



90 CHARLOTTE BRONTÉ. 

fonctionnaire, improviser à brûle-pourpoint des 
mesures admirables à la place de celles qui sont 
proposées ou adoptées. Chez nous c'est affaire 
d'araour-propre, bien souvent de babil, c'est un 
sujet de conversation tout trouvé entre invités 
dans un même salon, c'est une transition com- 
mode entre le moment où Ton sert le café et 
celui où le piano va s'ouvrir. Là-bas chacun y 
prend part comme à une affaire, comme à son 
affaire, c'est-à-dire sérieusement, attentivement, 
non pour parler, mais pour agir, avec la préoc- 
cupation de ne pas faire une sottise, et de ne 
pas gaspiller trop d'argent. Figurez-vous que 
vous avez à discuter sur l'éclairage de votre pe- 
tite ville, sur le nombre de quinquets qu'il fau- 
dra entretenir, sur la place la plus avantageuse 
de chacun de ces quinquets, sur le nombre de 
millimètres carrés des orifices à gaz, et sur les 
appointements mensuels de l'allumeur; c'est 
dans un pareil esprit et avec autant de défeils, 
d'une manière aussi sèche et aussi solide que 
l'on examine les questions de réforme électorale 
ou de guerre contre la Russie. Comptez par 
exemple qu'en fait de réforme électorale, ils 
s'inquiètent médiocrement des droits de l'homme 



CHARLOTTE BUONTÈ. 91 

et des grands principes de 89, et qu'au contraire 
ils s'inquiètent beaucoup de l'aptitude des bou- 
chers et des marchands de chandelle auxquels il 
s'agit d'accorder un vote. Ce qui rend là te sen- 
timent politique plus sérieux, en même temps 
que plus général, le met aussi à la portée d'in- 
telligences plus naïves, encore dépourvues d'ex- 
périence et de culture, et qui ne savent raison- 
ner que sur des faits usuels et particuliers ; telles 
sont les intelligences des enfants. Aussi rien 
d'étonnant si, fils et filles d'un High-churchman, 
membre de lÉglisc établie et tory, les petits 
Brontë, vivant dans Tisolement et au milieu 
d'une population hostile aux idées de leur père, 
s'intéressaient à sa politique, adoraient Welling- 
ton, et lors du bill qui tendait à exclure du Par- 
lement les catholiques, attendaient avec avidité 
la lecture des discours de sir Robert Peel. 

La preuve de l'impression profonde que ces 
noms exerçaient sur eux, c'est qu'ils revenaient 
sans cesse dans leurs jeux, et, comme au moyen 
îJge, ceux de Lancelol et du roi Arthur, leur ser- 
vaient à désigner les héros fictifs d'actions cou- 
rageuses. Un de leurs passe-temps, l'hiver, 
c'était d'inventer de petits drames qu'ils jouaient 



92 CHARLOTTE BRONTÉ. 

le soir, à la cuisine, parfois sans chandelle et en 
compagnie d'une vieille servante inexorable sur 
l'heure du coucher. A la lueur des tisons mou- 
rants, aux bruits du vent qui au dehors hurlait 
dans la pluie parmi les tombes, leur imagination 
les menait par delà des océans inconnus, et, 
sous des lois qu'eux-mêmes ils réglaient, dans 
des îles encore ignorées, souvent ils prenaient 
plaisir à former de^ colonies idéales autour des 
grands hommes auxquels ils avaient confié le 
gouvernement. 



III 



On ne saurait conduire un troupeau comme 
une brebis isolée, six enfants comme on en mène 
deux. Le nombre des enfants, dans les familles 
anglaises de condition moyenne, oblige les pa- 
rents à leur laisser une certaine liberté, à les 
traiter moins en subordonnés qu'en auxiliaires. 
Le père devient goveinorj et n'est plus papa^ on 
ne lui monte plus sur les genoux, on regarde 
ses yeux pour y lire ses ordres, il donne plus de 
consignes et accorde moins de caresses; on est 
avec lui moins familier, plus respectueux ; la vie 



CHARLOTTE BRONTË. 93 

est moins douce, mais l'éducation est meilleure, 
parce que la liberté des enfants demeure intacte 
en même temps que l'autorité des parents. Ici, 
les aines surveillaient les cadets ou bien aidaient 
à faire le ménage. Charlotte, à neuf ans, brossait 
les tapis; sa sœur, plus jeune, enseignait à lire 
à la petite Anne, qui ne savait encore que dire 
ses prières. Un enfant se sent honoré lorsqu'on 
lui permet d*unir ses efforts à ceux de personnes 
plus âgées, et l'aide qu'il apporte lui fait mieux 
comprendre la nécessité du travail qui mène à 
l'indépendance. Par-là même il s y intéresse 
davantage et étudie non plus parce qu'on l'y 
force, mais parce qu'il sent le besoin d'appren- 
dre et de savoir. — « L'on m'a mise ici pour 
apprendre, à quoi me servirait de partir sans 
avoir atteint ce but? » répond la petite Helen 
Rurns à demi mourante à Jane Eyre, qui lui 
conseille de quitter la misérable pension où 
toutes deux se meurent de faim et de froid. 

Je fus présenté une fois à la directrice d'une 
institution, qui, à cause de ma grande redingote 
et de mes lunettes, se crut en droit de me faire 
faire le tour de toutes ses classes. Aux fenêtres 
d'une salle d'étude, courbée sur son dessin, je 



9i CHARLOTTE BRONTÉ. 

vis une jeune fille de treize à quatorze ans, qui 
copiait d'après la bosse avec beaucoup de zèle. 
L'expression énergique de ses traits, son air 
profondément sérieux me frappèrent, de même 
sa pauvre robô de laine brune, sorte de gaine 
étroite qui marquait la sécheresse du corsage. 
La direcirice, s'approchant d'elle, parut mécon- 
tente de la voir encore au travail. Elle ajouta 
qu'une fois à l'étude, elle ne bougeait plus de 
sa chaise, même aux heures de récréation. 
« Vous voulez donc surpasser toutes vos com- 
pagnes? lui demandai-je. » Ma question parut la 
surprendre ; elle me répondit d'un air brusque, 
un peu sec : « Nous sommes vingt enfants, je 
suis la quinzième ; il faut bien que je profite de 
l'instruction que mes parents me font donner. » 

IV 

Chez des enfants ainsi doués et élevés, le sen- 
timent qui élève l'intelligence développe aussi la 
raison ; ils s'habituent de bonne heure à obser- 
ver et à réfléchir. Ceux-ci ne faisaient société 
qu'entre eux et ignoraient les façons bruyantes 
et les jeux abandonnés de la plupart des enfants. 



CHARLOTTE BROME. 05 

Presque malgré eux, et sans affectation, ils imi- 
taient les manières plus calmes des grandes 
personnes et prenaient intérêt à des sujets 
virils ou du moins sérieux. A la cuisine, ils ap- 
prenaient les commérages du pays, au parloir 
les disputes cléricales, les torts dont on accusait 
celui-ci, les ridicules que se donnait celui-là. . 
Leur père, pour exercer leur jugement, se plai- 
sait à les questionner sur toutes sortes de points. 
Pour épargner leur timidité, il leur faisait met- 
tre un masque; cela donnait je ne sais quel air 
d'étrangeté solennelle à ces interrogatoires. On 
eût été frappé de la sincérité et de la gravité des 
paroles qui sortaient de ces bouches enfantines. 
Qu'on se figure, dans un examen pareil, le père, 
un jour, demandant à son fils âgé de treize ans : 
« Par quoi se marque la différence qu'il y a 
entre Tintelligence d'une femme et celle d'un 
homme? » et l'enfant qui répond aussitôt sans 
hésiter : « Par la différence qu'il y a entre leur 
physique. » Ou bien la petite fille de sept ans à 
qui l'on demande î « Quel est le meilleur mode 
d*éducation à suivre pour une femme ? » Anne, 
sans se troubler, dit que c'est celui qui lui ap- 
prend le mieux à gouverner sa maison; et Ion 



96 GUAHLOTTË UKONTË. 

se fera une idée de ces scènes singulières, im- 
possibles chez nous, et qui s'y termineraient iné- 
vitablement par un éclat de rire auquel les pa- 
rents prendraient aussi bien part que les enfants. 
On comprend avec quelle avidité ils se jetaient 
sur les livres, les journaux, tout ce qui pouvait 
apaiser leur soif d'apprendre, rassasier leur cu- 
riosité inépuisable. Ils aimaient surtout les bio- 
graphies, les descriptions de voyage, en un mot, 
tous les ouvrages qui peignent des hommes et 
des faits et mettent au courant de la vie qu'on 
mène dans d'autres pays. Bien souvent ils s'amu- 
saient à en faire des extraits, prenaient des notes 
sur ce qui leur paraissait digne de remarque. 
Ces documents classés et mis en ordre leur ser- 
vaient ensuite à rédiger un petit journal qui, 
par sa forme et miîme par son écriture, imitait 
rimprimé. Cela faisait une sorte de Magazine 
pour lequel chacun, à jour fixé, livrait son 
tribut. 

Écrire, en Angleterre, semble naturel autant 
que penser ; on le voit par le nombre des per- 
sonnes qui rédigent ces mêmes Magazines^ sortes 
d'encyclopédies instructives le plus souvent des- 
tinées aux jeunes gens. Mères, jeunes filles. 



CHARLOTTE BRONTÉ. 97 

hommes du monde, quiconque, en Angleterre, 
croit avoir quelque chose à dire, le dit publique- 
ment; chacun croit devoir compte à tous des 
bonnes idées qu'il peut avoir ou des faits inté- 
ressants qu'il a pu remarquer. Ces enfants, en 
ceci, ne faisaient que suivre l'exemple de leur 
mère, personne pieuse et modeste que sa mo- 
destie n'empêchait point pourtant, à ses mo- 
ments perdus, de composer de petits traités 
religieux que l'on retrouva plus tard dans ses 
papiers. 



Environ un an après la mort de leur mère, 
une tante déjà âgée vint prendre la direction du 
ménage. C'était une personne de province qui 
avait peu vu et peu lu, d'extérieur roide, posi- 
tive d'esprit comme de manières ; elle s'habillait 
d'une façon antique, et entre autres manies 
avait celle de garder ses socques dans la maison, 
de peur d'attrapper du froid. Elle ne s'intéres- 
sait point aux choses littéraires, et pour elle une 
femme qui savait coudre et repasser avait une 
bonne éducation. En vertu de ces beaux prin- 

9 



98 . CHARLOTTE BROME. 

cipes, elle faisait main basse sur tous les livres 
qu'elle rencontrait, et, par ses gronderies, obli- 
geait ses nièces à lui cacher leurs petits essais. 
En revanche, eljie leur enseignait l'art de faire 
des points invisibles et de repasser des cols .Leurs 
soirées d^ordinaire se passaient dans sa chambre ; 
faute d'ouvrage pressé, elle leur faisait coudre 
des vêtements pour les pauvres : « Ce n'est point 
par charité, c'est parce que cela profite à mes 
nièces, » disait-elle, si Ton s'étonnait quelque 
peu de voir sa chambre transformée en atelier 
de couture. 

Par un trait assez particulier aux vieilles 
filles, sa sévérité ne s'étendait qu'aux personnes 
de son sexe, et elle se montrait d*une indul- 
gence sans bornes à l'égard de son neveu. Le 
cœur, tôt ou tard, veut sa proie, et s'y attache 
d'autant plus fortement qu'il y voit moins de 
danger : j'ai vu des sœurs rigides fermer les 
yeux sur les égarements d'un frère aimable, des 
tantes inexorables sur l'article des mœurs sou- 
rire aux incartades d'un neveu spirituel dont les 
saillies venaient égayer leur intérieur. Branwell 
Brontë promettait de devenir quelque chose de 
plus qu'un homme aimable, qu'un causeur spi* 



CHARLOTTE BRONTÉ. 99 

rituel, il faisait espérer qu'il serait un artiste, 
[cut-ôtre un grand artiste. Il avait entre autres 
du goût et du talent pour le dessin, si Ton en 
juge d'après quelques essais qui annoncent de la 
hardiesse et de la facilité. Par malheur, il joi- 
gnait de mauvais penchants à ces brillantes dis- 
positions. Les grands vices, chez lui, s'élançaient 
d'un môme jet puissant à côté des grandes ver- 
tus; il ressemblait à ces troncs robustes d'où 
sortent tout à la fois de nobles branches et des 
rejetons pourris. On songeait, en le voyant, tout 
à la fois à Hamlet et à Falstaff. 

L'épanouissement de la vie animale, en Angle- 
terre, diminue la délicatesse des sens, rend les 
excès de table plus fréquents jjue chez nous. On 
mange pour manger, sans grand souci de ce 
qu'on mange; les sorties fréquentes et répétées 
par tout temps aiguisent l'appétit; joignez-y 
l'exercice du cheval, qui anime le regard, colore 
les joues, transforme en Dianes chasseresses de 
belles jeunes filles que dès le lever du soleil on 
voit chevaucher derrière les pelouses des parcs. 
« J'ai joui de mon dîner aujourd'hui, » vous dira 
naïvement telle lady charmante dont le visage 
épanoui sous ses boucles blondes a la fraîcheur 




m CHARLOTTE BRONTÈ. 

satinée d'une feuille de rose. Notez que ce dîner, 
le plus souvent, se compose d une tranche de 
bœuf saignant qu'arrose un verre de Porto. De 
même, vous pouvez, sans rien perdre de voire 
titre de gentleman, sortir de table la langue 
épaisse, le regard trouble, vous enfoncer dans 
votre fauteuil et ronfler en attendant le thé. 
L'extrême complaisance avec laquelle les roman- 
ciers anglais s'étendent sur les détails de cui- 
sine est un témoignage perpétuel de ce goût. 
- Depuis Fielding jusqu'à Currer Bell, on n'a qu'à 
voir comment tous ont soin de placer chaque 
scène importante avant ou pendant un repas dont 
on vous décrira scrupuleusement le menu. Faute 
de repas, on apportera du moins devant vous 
l'inévitable décanter et les abominables biscuits 
destinés à accompagner le sherry. Dans Copper- 
field,- de Dickens, j ai compté plus de cinquante 
descriptions de diners et soupers, sans les thés 
où le beurre frais et les crevettes figurent à côté 
de lassiette au cresson. Villette, Shirley, de 
Currer Bell n'en contiennent guère moins. Dans 
Amélia de Fielding, dans Paméla de Richardson, 
les héros ne s'attendrissent qu'en face d'un pud- 
ding; ils n'entament leurs querelles, ne se ré- 



CnARLOTTE BRONTfi. 101 

concilient que devant Taspect succulent d'une 
table chargée de mets. Somme toute, Tanimal 
là-bas est carnassier et glouton. L'énergie du 
tempérament, qui veut une nourriture plus 
abondante et des boissons plus fortes, les mène 
à rivrognerie. Plus qu'ailleurs, on y voit de ces 
chutes profondes, d'abord invraisemblables, qui, 
dans leur crudité ignoble, rappellent les plus 
nombres estampes du grand moraliste et du mé- 
diocre peintre Hogarih. Tel intérieur que vous 
croyez honnête recèle sous cette draperie somp- 
tueuse quelque horrible histoire semblable à 
celle du Rakes Progress; telle place vide autour 
de cette table dans ce salon bourgeois marque 
rinfamie d'une malheureuse que votre voiture 
éclaboussera dans le Strand. 

Branwell Brontê ressemblait à ces puissants 
héros de Shakspeare qui vont à l'immortalité 
par le chemin du gibet. Clown étincelant de 
verve comme Touchstone, poète étrange et fan- 
taisiste comme Jacques le Mélancolique, il était 
avant tout artiste, artiste anglais, né, comme 
Byron et Burns, pour dormir dans les tavernes 
et éveiller par ses lazzis bizarres les rires reten- 
tissants des buveurs. Tous ceux de Ilaworth le 

9. 



i02 CHARLOTTE BRONTÉ. 

connaissaient : Ton conte même qu'à cause de 
Toriginalité de son humeur, dès l'âge de qua- 
torze ans, les cabaretiers de Tendroit le faisaient 
appeler s'il leur arrivait quelque personnage de 
marque, le tranformant ainsi, à son insu et 
malgré lui, en saltimbanque. Il rapportait de là 
un visage altéré, un ton brusque, des manières 
farouches que Ton s'était habitué à considérer 
comme des traits de génie. Ses sœurs, comme 
sa tante, respectaient en lui jusqu'à ses défauts; 
le libertin précoce disparaissait pour elles de- 
vant le grand homme futur ; et quand son pas 
lourd faisait retentir trop tard les marches de 
l'escalier, elles oubliaient la voix rauque et les 
yeux rougis de Tivrogne pour penser au poète, 
à Técrivain, au politique qui devait immortaliser 
le nom de Brontc. 



VI 



Cette célébrité qu'il ne gagna point, ce fut sa 
sœur Charlotte qui l'atteignit. Avant de parler 
d'elle avec plus de détails, il est à propos de 
rechercher Forigine du sentiment puissant et 
étrange qui a dirigé sa vie, et donné tant de 



CHARLOTTE BROxNTÉ. i05 

force à ses écrits. Mœurs, habitudes, climat, 
tout contribue à le faire naître, avant tout l'as- 
pect du pays, ample et fertile sans doute, mais 
qui manque de la grâce attendrie qu'un ciel plus 
pur prête à nos fines campagnes, à nos vergers 
peuplés de cerisiers inclinés comme des femmes, 
tapissés d'un gazon mince, mais doux à l'œil, 
et dont le duvet roussâtre, aux pâleurs du cou- 
chant, porte si mollement l'ombre allongée du 
promeneur. Il faut se souvenir aussi que Char- 
lotte Brontë vivait en un pays où l'idée du devoir 
passe avant celle du plaisir, où ce devoir lui- 
même prend un^ forme austère, aussi immuable 
que les pâles figures graves et le port roide de 
ses plus nobles matrones. Les Anglais, nés lut- 
teurs, ne savent pas comme nous rire de leurs 
maux ; leur lourde et triste imagination septen- 
trionale, encore retrempée aux sévérités du pro- 
testantisme, aperçoit dans la vie moins une 
comédie qu'un combat, où la femme, comme 
l'homme, est appelée à prendre part. L'amazone 
moderne, digne fille de l'amazone barbare, a 
gardé quelque chose du sang héroïque qui jadis 
a produit des Chrimhild et des Edith. Elle ne 
brandit plus la hache, il est vrai, mais elle suit 



101 GHARLpTTE BRONTË. 

son mari dans des solitudes où elle s*expose à 
périr sous les (lèches du sauvage ; elle ne lance 
plus le javelot, mais, près du camp où son mari 
combat rindou révolté, elle dort la tète sur un 
poignard, et veut être considérée comme son 
égale au moins devant le danger. 

Nul être fort, en Angleterre, ne se sent ridi- 
cule, personne surtout ne songe à le tourner en 
ridicule. On honore également la courageuse 
femme du missionnaire et l'obscure institutrice 
qui vieillit seule au coin du foyer conquis au 
prix de tant de fatigues. « Je vois par votre 
exemple, — écrit miss Brontê à miss W... direc- 
trice de la pension où, après avoir été élève, elle 
fut longtemps sous-maitresse, — qu'une femme 
non mariée peut être heureuse, heureuse même 
à régal de Tépouse la plus chérie, de la mère de 
famille la plus fière de ses enfants. Cette pensée 
me plaît, j'y trouve un intérêt personnel. J'ai 
beaucoup réfléchi sur le sort des femmes non 
mariées, de celles qui sont destinées à ne jamais 
être mariées. Voici ma conviction : Rien de plus 
digne de respect que celle qui, sans l'aide d'un 
mari et d'un frère, poursuit seule et d un pas 
assuré le chemin qu elle-même a su se frayer. 



CHARLOTTE BRONÏÉ. 105 

qui, arrivée à quarantc-cinlqf ans ou plus, a su 
retenir un esprit sain, un jugement rassis, avec 
cela du goût pour les plaisirs simples, du sang- 
froid dans les maux, de la compassion pour ceux 
d*autrui et le désir de les alléger suivant la me- 
sure de ses forces. » 

Charlotte Bronlê, dans ces lignes, semble 
avoir tracé le plan de vie qu'elle voulait obser- 
ver. Elle était la cadette de trois aînées, assez 
frôle, sans beauté, avec des traits irréguliers 
mais énergiques, du reste bien prise dans sa 
petite taille ; on lui trouvait de beaux cheveux, 
un regard profond, la main mignonne, et, chose 
rare en Angleterre, le pied si petit qu'un soulier 
d'enfant la chaussait. Certes, elle était trop ar- 
tiste pour se croire belle j mais certaines plai- 
santeries qu'elle fit sur son visage prouvent 
qu'elle s'en exagérait les défauts, et même elle 
avouait que des regards trop attentifs la gê- 
naient. Pourtant si elle savait apprécier la beauté 
à son prix, comme ses romans le prouvent, un 
sentiment de légitime orgueil l'empêchait de 
croire que ce don charmant soit tout-puissant, 
même sur Tesprit des hommes. Elle n'afTectait 
point un dédain dont la justesse naturelle de 



lOG CHARLOTTE BRONTÉ. 

son esprit la préservait; mais elle pensait, à 
tort ou à raison, qu'une haute intelligence peut 
captiver à l'égal d'un beau visage, surtout lors- 
qu'il s'y joint une âme loyale, puissante dans 
Tamour comme dans la lutte, et cette parfaite 
simplicité de cœur, cette sincérité, cette bra- 
voure, celte haine de toute affectation et de tout 
1 mensonge dont elle-même a présenté le modèle 
accompli. 

■ 

A beaucoup d'égards, elle ressemblait à une 
quakeresse bonne ménagère. Elle en avait les 
habitudes diligentes et vigilantes ; elle ne choi- 
sissait guère que des vêtements de couleur som- 
bre, et se préoccupait moins de leur coupe que 
de leur propreté. Ses cheveux lissés, bien serrée 
dans sa petite robe brune ou grise, on la voyait, 
dès le matin, semblable à quelque alerte abeille, 
parcourir la maison, et d'une humeur égale, d'un 
visage calme et d'un regard réfléchi, prendre 
son ouvrage ou surveiller le travail de ses jeunes 
sœurs. 

Personne, disent ses amis, ne s'entendit mieux 
à diriger une maison ni à mettre plus à l'aise 
ceux qu'elle recevait. Pour le ménage, comme 
pour le reste, elle ne se contentait pas volontiers 



CHARLOTTE BRONTË. 107 

du médiocre, ses moindres travaux à Taiguille, 
comme ses essais de dessin qu'elle abandonna 
bientôt à cause de sa mauvaise vue, témoignent 
d'un goût scrupuleux pour l'exactitude, d'un 
amour de l'ordre parfois poussé jusqu'à la mi- 
nulie. Ainsi Ton conte qu'elle ne pouvait causer 
en face d'une chaise dérangée, et, au plus fort 
de rinvention, se levait pour aller à la cuisine 
afin de visiter les pommes de terre que la cui- 
sinière venait d'éplucher. 

VII 

La lête était aussi active que les doigts, et, dés 
l'enfance, on la vit occupée à faire provision de 
faits intéressants ou instructifs. Ce qu'elle savait 
à l'âge de quatorze ans parut prodigieux à la 
maîtresse comme aux élèves de la pension où 
elle venait d'entrer. Le moindre événement lui 
servait de prétexte pour s'instruire ; elle étudiait 
avec soin les visages comme les manières des 
gens qui visitaient son père, et ne perdait jamais 
un mot des conversations auxquelles on lui per- 
mettait d'assister. Un catalogue tracé par elle et 
surmonté du titre un peu ambitieux de ; « Mee 



i08 CHARLOTTE BROUTÉ. 

ouvrages^ » conlient la liste des vingt-deux vo- 
lumes ou manuscrits qu'elle avait terminés à 
Tâge de treize ans. Les titres tantôt sérieux, 
tantôt comiques de « ces ouvrages^ » prouvent 
une égale aptitude à décrire des faits et à en in- 
venter. Et l'on rit un peu, tout en s'étonnant 
beaucoup, quand on trouve dans le pupitre d'un 
enfant : Llle des visions^ Scènes au fond de mon 
tonneau^ V Artiste suisse^ Visite du duc de WeU 
Unyton aux Horse-Guards, Conseil entre les chefs 
des génies. 

Rien de surprenant si un esprit actif se montre 
parfois intolérant envers d'autres esprits moins 
bien doués ou plus nonchalants. Miss Brojitê a 
montré un peu de cette intolérance dans « Vil- 
lette, » à propos des jeunes filles du royaume de 
« La Basse-Cour » (elle désigne ainsi leg gftjfo- 
3m)> « qui, » dit-elle, sont incapables d'appli- 
cation, de sérieux, de tout ce qui demande de 
l'attention ou de la mémoire. Là où une jeune 
fille anglaise, de dispositions fort ordinaires, es- 
sayerait tranquillement de comprendre sa tâche 
et d'en devenir maîtresse, une la Basse-Couriennc 
vous rit au nez et vous la renvoie en s'écriant : 
Dieu ! que c'est difficile ! je n'en veux pas, cela 



CHARLOTTE BRO.NTÈ. 109 

m'ennuie Crop. » Ceci est de l'orgueil national : 
les Anglais n'en manquent guère. Songez aussi, 
pour excuser cette sévérité, qu'un travailleur ne 
peut comprendre la paresse et qu'une âme active 
ne sait pas excuser l'oisiveté. 

On a vu par quelles mœurs sévères, dans 
quelles habitudes de discipline et d'efforts Char- 
lotte Brontê a passé son enfance. La mort de ses 
deux sœurs aînées, et surtout les circonstances 
qui entourèrent leur mort, vinrent encore hâter 
le développement précoce de son esprit pénétrant 
et viril. Elle a raconté elle-même une partie de 
ces événements dans Jane Eyre, entre autres les 
misères dans la pension de Cowan-Bridge, mal 
déguisée sous le nom de Lowood. Cet établisse- 
ment, fondé et dirigé par un ecclésiastique, était 
surtout destiné aux filles d'ecclésiastiques sans 
fortune. M. Brontê y envoya ses deux filles Maria 
et Elisabeth. La modicité des prix (une souscrip- 
tion couvrait le surplus des frais), comme le but 
même de l'établissement, s'opposait, il est vrai, 
aux recherches du luxe et même du bien-être ; 
pourtant Ion peut s'étonner en voyant des filles 
de ministres, qui pour la plupart étaient nées 
dans de bonnes familles et sor(aieat d'un intë- 

10 



110 CHARLOTTE BRONTÉ. 

rieur sinon élégant, du moins conforfable, trai- 
tées tout à coup comme des femmes détenues 
pourvoi, ou des orphelines entretenues par cha- 
rité. Elles portaient un uniforme grossier, et on 

• 

leur rasait impitoyablement les cheveux quand 
elles entraient. Les aliments mauvais et à peine 
suffisants étaient apprêtés avec une malpropreté 
repoussante ; les élèves, affamées, le plus sou- 
vent se levaient de table sans manger, ou ava- 
laient à la hâte un morceau de pain ; la maison 
bâtie au fond d^une vallée était malsaine, humide. 
On ny faisait point de feu, les fièvres y ré- 
gnaient ; la sévérité exagérée des règlements ne 
se relâchait même pas pour celles des jeunes 
filles dont la santé délicate exigeait des ménage- 
ments. Ainsi mourut Maria Bronlê, la première 
enlevée; l'élévation de son esprit, la hauteur et 
le sérieux précoce d'une rare et charmante rai- 
son, la force d'âme presque stoïque avec laquelle 
elle supporta les cruautés d'un traitemenC indi- 
gne, annonçaient une personne supérieure. Et il 
ne semble point que sa sœur l'ait surfaite lors^ 
qu'elle Va prise pour modèle du personnage si 
touchant d'Hélène Burns. 
Ml Brontë, sourd à cet avertissement^ envoya 



CHARLOTTE BRONTÉ. U\ 

quelque temps après dans la même pension sa 
fille Charlotte, alors âgée de neuf ans, et la petite 
Ëmily, qui en avait sept à peine. Mais comme ce 
nouvel essai menaçait de tourner aussi mal que 
le premier, il reprit chez lui ses deux filles, et ne 
les confia que bien plus tard à miss W., per- 
sonne sensée et aimable, auprès de qui Charlotte 
Brontê demeura huit ans comme élève, puis 
comme sous-maîtresse. 



VIII 

Une bonne pension française et une bonne 
pension anglaise ne se ressemblent guère. Dans 
Tune, comme dans une armée bien disciplinée, 
tout mouvement, toute manœuvre doit s'exécuter 
avec ensemble ; les loisirs eux-mêmes sont sou- 
mis au règlement. Au milieu de son bataillon de 
professeurs, de sous-maîtressçs, la directrice 
française en grande tenue ressemble à un bril- 
lant colonel qui marche fièrement à la tête de 
son escadron, pour passer une revue. 

L'objet de l'éducation, en Angleterre, est tout 
à la fois plus simple et plus sérieux ; on croit 
qu'il est du devoir d'une femme, comme d'un 



i\î CHARLOTTE BRONTÉ. 

homme, de développer son jugement par réludc; 
que réfléchir et observer sont également indis- 
pensables aux deux sexes pour apprendre à bien 
vivre et à penser juste. Aussi vous n'y rencon- 
trez aucun de ces cours, où, sous prétexte d'édu- 
cation maternelle^ des messieurs en habit noir 
se chargent d'émietter des bribes d'histoire, de 
géographie, voire même de philosophie *, à des 
petites filles qui sont venues là sous l'œil de leur 
mère sous prétexte d'étudier, mais en somme 
pour apprendre à faire salon, et à s'habiller avec 
goût, en un mot pour suivre les répétitions de la 
comédie mondaine à laquelle plus tard elles 
prendront part comme actrices ou figurantes. 

Le caractère et l'emploi du précepteur chan- 
gent, lorsque le but de l'éducation varie ; au lieu 
d'un pédagogue qui fonctionne d'après un sys- 
tème préconçu, on voit un jardinier presque mo- 
deste qui tâche . d'approprier sa culture aux di- 
vers tempéraments des diverses plantes qui 
poussent sous ses yeux. Véritablement on peut 
dire qu une pension anglaise, j'entends une 

*■ J'ai vu moi-même, à Tune de ces séances, une charmante 
jeune fille s'embrouiller entre Plotin et Platon, et fondre en 
larmes devant l'institutrice irritée qui la foudroyait du regard. 



CnARLOTTE BRONTÉ. H5 

bonne pension, n'est point un établissement 
fondé dans des vues d'exploitation et d'intérêt ; 
c'est plutôt une famille unie dont les membres 
s'entr'aident et s'instruisent. La discipline cesse 
d'être imposée, elle devient volontaire ; au lieu 
de la subir on l'accepte ; elle n'est plus un effet 
de la contrainte, mais un fruit de la réflexion et 
du bon sens, et ce fruit se développe naturelle- 
ment chez les esprits libres capables de comparer 
et de choisir. Par la même raison, le sentiment 
de la dignité humaine s'y conserve plus intact; 
l'enfant, soutenu par le légitime orgueil d'un 
être qui accomplit son devoir, demeure plus 
sensible aux injustices qui viennent l'atteindre. 
Un jour que Charlotte ne pouvait terminer une 
tâche trop longue, la maîtresse, que son talent 
rendait exigeante, lui infligea une mauvaise 
note, la première depuis son entrée. Mais ses 
compagnes, révoltées de ce qu'elles considéraient 
comme une injustice, portèrent plainte à la mai- 
tresse elle-même, qui reconnut son erreur et ne 
craignit point d'affaiblir son autorité en révo- 
quant le châtiment. 

Rien n'était plus propre à développer l'intelli- 
gence des jeunes filles que la douce liberté tem- 

iO. 



114 CHARLOTTE BRONTÉ. 

pérée par le travail telle qu'on la trouvait chez 
miss W. Elle-même avait un charmant caractère, 
un esprit souple et fin qui sans effort savait 
passer de la gravité à la gaieté, outre cela une 
mémoire prodigieuse qui faisait d'elle la chro« 
nique vivante du comté. Manufactures et chau- 
mières, ruines et manoirs, elle connaissait l'ori- 
gine et la légende de chaque pan de mur ; sa 
conversation vivante et pleine de faits intéressait 
à régal du roman le plus attachant. C'est à ses 
récits, en partie, que sont dus les meilleurs 
morceaux de Shirley, le chapitre si émouvant de 
l'émeute des ouvriers, et le personnage de Ro- 
bert, ce propriétaire d'usine, qui dans son étroite 
fierté rappelle l'altière physionomie d'un colon 
de la Virginie, fort des droits héréditaires qu'il 
s'arroge parmi le troupeau soulevé et menaçant 
de ses noirs. 

Une grande partie de l'âme de Charlotte et la 
meilleure partie de ses idées se sont formées là. 
Elle y avait des affections, elle y formait des 
jugements, elle y sentait son cœur s'ouvrir, son 
intelligence se développer, ses jaspirations s'é- 
tendre. La classe achevée, rien ne venait gêner 
les élèves dans les causeries pleines d'abandon 



CHARLOTTE BRONTÉ. 115 

OÙ elles apprenaient mutuellement à s'estimer et 
à s'aimer. De là naquirent plusieurs liaisons du- 
rables que miss Brontê dut à la douceur de son 
caractère, à la netteté de son jugement, sans 
doute aussi à l'ascendant d'un esprit entièrement 
neuf et primesautier. Cette originalité, cette in- 
dépendance naturelle fut d'abord son plus grand 
charme. « Faites usage de vos grands yeux pour 
observer, écrivait-elle à une amie qui visitait 
Londres, et, pour un temps au moins, mettez de 
côté les lunettes que les auteurs de descriptions 
s'empressent de nous fournir. » 

Déjà perçait l'énergie du jugement personnel ; 
quand le ressort est si fort, il est souvent roide. 
Une sorte de gaucherie naturelle jointe à sa mau- 
vaise vue la rendait inhabile à tous les jeux qui 
exigent la force et l'adresse des membres, mais 
-en revanche le propre talent du romancier, l'art 
de conter était déjà tout formé. Personne ne 
possédait mieux qu/elle ie secret de suspendre 
l'intérêt d'un récit, de tenir en éveil la curiosité 
de ses camarades ; jamais on ne se lassait de l'é- 
couler. Elle avait du talent, bien plus elle avait 
des idées. On se plaisait à éprouver son fin dis- 
cernement, et souvent on la consultait à propos 



116 CHARLOTTE BRONTÉ. 

d'études ou de lectures. L'une d'elles vantait un 
jour l'habileté du vieux Johnson. Elle se récria, 
elle sentait déjà les nuances des caractères. 
« Vous ne savez pas, fit-elle, ce que veut dire 
le mot habile^ autrement vous ne l'appliqueriez 
point à Johnson. Prenez Shéridan, si vous cher- 
chez un auteur habile. Un aventurier, je le veux 
bien, mais ceci n'a rien à démêler avec le talent; 
on peut en avoir beaucoup et se mal conduire. 
Pour l'autre, pas ombre d'habileté en lui, croyez- 
m'en. » Elle avait raison. 

Qu'une jeune fille prenne à quinze ans le ton 
de critique, et de critique sérieuse, cela peut 
choquer ; mais il faut se souvenir que celle-ci 
n'eut point d'enfance, que dès le berceau on l'a- 
vait accoutumée à réfléchir. D'ailleurs un mé- 
lange charmant de bon sens et d'ironie corrigeait 
chez elle les quelques taches inévitables qu'on 
pouvait y démêler, certaines pesanteurs d'insti- 
tutrice bourgeoise et ça et là des puérilités de 
petite provinciale. Voici une jolie lettre, affec- 
tueuse, et pourtant réservée, comme d'une per- 
sonne qui, sans avoir pratiqué le monde ou la 
vie, sait déjà le monde et la vie. « Vous me de- 
mandez, » écrit-elle à une amie, « de vous indi- 



CHARLOTTE BRONTÊ. H7 

quer vos défauts. Voilà une folie, vraiment ! Je 
n'en ferai rien, et cela par la bonne raison que 
je les ignore. Singulière créature, convenez-en, 
qui, en réponse à une tout affectueuse et bonne 
lettre, se mettrait de sang-froid à rédiger l'ai- 
mable liste requise. Petit apôtre ! petit Tartuffe ! 
petit sac à sagesse gonflé dé vanité, voilà les 
moindres épilhètes qu'à bon droit je m'attirerais. 
Allez, mon cher enfant, je ne me sens ni l'envie 
ni le loisir de réfléchir sur vos défauts, quand 
vous êtes loin de moi surtout, et quand avec 
cela de bonnes lettres, d'aimables cadeaux vous 
viennent toujours montrer à moi sous le jour le 
plus favorable. D'autres que moi peuvent vous 
rendre ce service; vous ne manquez pas, je le 
sais, d'amis officieux, de judicieux parents qui, 
dans votre intérêt bien entendu, voudront fort 
bien se charger de cet office désagréable. Pour- 
quoi donc vous importuner de mes avis ? D'ail- 
leurs, si vous n'écoutez point vos parents, vous 
n'écouterez personne, un mort lui-même^ comme 
il est dit dans la parabole, ressusciterait vaine- 
ment pour vous instruire. Allons, plus d'enfantil- 
lage, n'est-ce pas, s'il est vrai que vous m'ai- 
mez, p 



118 CHARLOTTE BRONTÉ. 

Tout cela, au premier abord, est doux ; il y a 
un charme étrange dans ces amitiés, dans ces 
recherches loyales de tant d'âmes aimantes et 
sincères. On pense, en les lisant, à ces fonds de 
paysage si fréquents en Angleterre, où les nua- 
ges moites traînent lentement dans un brouillard 
paisible au bord du ciel. En effet, ce fut là peut- 
être le temps le plus heureux de sa vie ; mais la 
fougue intérieure, l'air d'aspiration, ce souffle 
incessant et véhément qui l'ont toujours poussée 
vers le travail et la conquête, l'avaient déjà 
ébranlée tout entière. 



IX 

Pendant tout ce temps, une pensée unique la 
préoccupa : cultiver son esprit, perfectionner au- 
tant que possible son goût et son jugement. 
« Jamais, » nous dit une de ses camarades de 
classe, « elle ne regardait une gravure, un des- 
sin, sans l'analyser à fond; elle tenait avant tout 
à se rendre exactement compte de la pensée de 
l'artiste. » Elle pensa d'abord, comme son frère, 
à devenir dessinateur, et voulut, à l'exemple 
d'Hogarth, composer une série de dessins dont 



CHARLOTTE BRONTÈ. 119 

Tensemble ferait un roman de mœurs. Lorsque 
sa mauvaise vue Peut obligée à abandonner ce 
projet , elle se rejeta avec un redoublement d'ar- 
deur vers ses autres éludes ; elle se mit à lire 
Hume, RoUin, chercha des notions d'hisfoire na- . 
turelle dans Bewick et Audubon, de psychologie 
dans Shakspeare, comme dans toutes les biogra- 
phies qu'elle put rencontrer. Ses études, comme 
son esprit, furent tout de suite précises et posili- 
ves. Elle voulait savoir^ et sa plus grande crainte 
était de se tromper. Ce qu'on appelle communé- 
ment iUusiom ne peut subsister à côté de Tamour 
sincère et sérieux de la vérité. Rien de surprenant 
si, avec cette soif d'apprendre, CharloCte ne fut 
jamaisj^MW^; j'entends par là qu'elle n'eut jamais 
les rêves d'une pensionnaire; elle ne s'amusait 
pas à se figurer quelque beau cavalier en bottes 
molles, quelque idylle chantée à deux dans un 
chalet suisse; elle était exempte du dangereux 
enthousiasme que Terreur produit. Son cœur, 
porté dès l'enfance vers les choses vraiment 
grandes, dédaignait les petites. Elle comprit vite 
les misères de la vie humaine et n'eut jamais 
l'idée de s'en indigner; elle envisageait sans éton- 
nement ni aigreur les calamités qui viennent ré- 



120 CHARLOTTE BRONTÊ. 

gulièremcnt ravager nos espérances; dans les 
dérauts d'autnii, elle n'apercevait qu'un mal iné- 
vitable auquel il fallait se résigner sous peine de 
sottise et d'impiété. A Tâge où les jeunes filles ne 
sont qu'expansion et pétulance, elle estimait à 
leur juste valeur les démonstrations amicales 
qu'elle recevait. Uu jour- arriva une lettre d'une 
camarade de classe, qui en parlant avait promis 
de lui écrire. La surprise de Charlotte égala son 
plaisir ; elle avoua naïvement qu'elle n'avait ja- 
mais compté sur des promesses pareilles ; elle les 
attribuait à l'effusion du moment, à l'impulsion, 
à rinexpérience, et trouvait naturel qu une heure 
après on loubliàt. 

Mais la rectitude et la pénétration d'esprit qui' 
la préservait de tout faux enthousiasme comme 
de tout scepticisme étroit commençait à la con- 
duire en matière de foi sur des sentiers dange- 
reux, et qu'une femme doit éviter encore plus 
qu'un homme. Sa vive imagination, encore libre 
de tout travail spécial, errait au hasard, se com- 
plaisait dans l'examen des plus redoutables et 
des plus mortels entre les dogmes du christia- 
nisme. Celui de la prédestination surtout l'épou- 
vantait : d'affreuses visions venaient lui montrer, 



CHARLOTTE BRONTÉ. 121 

comme à Pascal, la grâce déraillanlc, le salul 
impossible. « Si la perfection chrétienne est né- 
cessaire, point de salut pour moi. Je ne sais 
comment prier, — mon cœur est une véritable 
serre chaude où naissent les pensées mauvai- 
ses*, » s*écriait-elle dans un accès de désespoir. 
« Je me sens dans un état de doute morne, af- 
freux ; je consentirais tout de suite à échanger 
contre des cheveux blancs mes dix-huit ans, 
môme à me voir sur le bord de la tombe, pourvu 
que par là je fusse assurée de la miséricorde di- 
vine. » 

Ce besoin du vrai, ces alarmes religieuses 
n'étaient que les moindres de ses aiguillons. La 
vérité est qu'elle avait les ailes trop grandes et 
qu'elle ne pouvait s'empêcher de les ouvrir. Son 
instinct la poussait ; elle languissait dans celte 
cage, a 11 est vain de dire qu'un calme apparent 
puisse suffire à Thommc. » Quand plus tard, 
dans Jane Eyre, elle traça ces lignes, c est son 
propre état qu'elle dépeignait. Personne n'éprou- 
va plus ardemment ce désir intense d'agir qui 
ronge les esprits passionnes, et par une morsure 

• A very hot-bed for sinful thoughts. 

11 



122 CHARLOTTE BRONTÈ. 

secrète, les pousse vers ce monde d'action et de 
luttes pour lequel ils ne semblaient point faits. 
Au milieu de son labeur incessant, une blessure 
constamment avivée la précipitait vers la voie que 
plus tard elle devait suivre ; elle se tordait d'im- 
patience au milieu de Tobscur travail auquel la 
condamnait son mesquin et monotone emploi. 

« Ce travail sédentaire, cette vie de contrainte 
m'impatientent à un degré incroyable. J'éprouve 
un violent désir de me sentir pousser des ailes, 
des ailes comme la richesse en fournit ; une ar- 
dente soif de voir, de savoir, d'apprendre. » 
Puis, décrivant les sensations qu'elle éprouvait 
en recevant une lettre d'une amie en^ voyage : 
« Je pouvais à peine, » dit-elle, « me rendre 
compte des sensations qui venaient me serrer à 
la gorge, il me sembla que des profondeurs de 
mon être quelque chose me montait à la peau el 
venait se répandre sur moi; je me sentais comme 
tantalisée (tenlalized) par l'aiguillon de forces la- 
tentes, de facultés inexercées ; puis soudain tout 
s'ébranla, et je demeurai comme désespérée* » 



CHARLOTTE BRONTÉ. 123 



Quand les vacances de Noél, en 1836, ramenè- 
rent les quatre enfants au presbytère, la réunion 
fui triste. Charlotte venait d'avoir vingt ans; un 
travail de seize heures par jour altérait sa santé, 
et son mînee salaire, si rudement gagné, suffi- 
sait à peine pour payer ses habits et ceux d'Anne, 
sa plus jeune sœur. Une autre sœur, Émily, 
institutrice dans une maison particulière, venait 
de revenir ; et Charlotte retrouvait en elle, avec 
des traits plus saillants, son propre caractère, 
Textrème énergie, la concentration profonde, la 
rébellion contre les usages ordinaires de la vie, 
la souflrance continue et T incurable dispropor- 
tion du génie et de la pauvreté. Le caractère im- 
périeux de cette étrange jeune fille ne supportait 
aucune contrainte, elle ne respirait à l'aise que 
parmi les landes incultes où elle était née. Les 
gens d'Haworth se la rappellent encore errant au 
hasard entre les bruyères, accompagnée seule- 
ment de son chien Keeper^ bouledogue farouche, 
dont le museau de nègre s'entrouvrait en gron- 
dant dès que quelqu'un s'approchait de sa mat- 



in CHARLOTTE BRONTÉ. 

tresse. Charlotte Brontë parle, je ne sais plus où, 
du profond attachement que sa sœur avait pour 
Haworth : « Des fleurs plus éclatantes que la rose,» 
dit-elle, « s'ouvraient pour elle au plus profond 
du ravin ; d'un trou livide creusé entre les pans 
d'une roche, son imagination créait un Éden. Ces 
sauvages solitudes où elle trouvait la liberté fai- 
saient ses plus chères délices. C'était le souffle 
même de sa vie, que la liberté. » 

En général, elle plaisait peu. Sa haute taille 
virile, Texpression sévère de ses traits impérieux 
éloignaient les gens ; on se sentait glacé devant 
ce visage intelligent mais froid, en face de cette 
bouche hautaine qui jamais ne s'ouvrait pour 
prononcer un mot bienveillant. On cite, comme 
une chose extraordinaire, qu'un jour ayant reçu 
un cadeau, elle ait dit merci. Soit indifférence, 
soit hauteur, elle ne se communiquait point, et 
l'on ne connut jamais, par exemple, ce qu'elle 
pensait sur la religion. « Ceci est entre Dieu et 
Thomme, » répondit-elle un jour à quelqu'un 
qui essayait de la sonder là-dessus. Sa sœur, 
dans le personnage de Shirley, semble avoir re- 
tracé quelques traits de son caractère, et on y 
devine un esprit singulièrement hardi, une puis- 



CHARLOTTE BRONTÊ. 125 

sance de conception el une largeur d'idées peut- 
être plus grandes que celles de Charlotte. Elle 
était poète, mais d'une façon peu ordinaire, car 
elle était poète en secret, et n'admirait pas ses 
propres vers. « Un volume devers manuscrits, » 
dit Charlotte, « me tomba sous la main. Je récon- 
nus son écriture, et sans surprise, car j'avais 
déjà vu de ses vers. Mais cette fois j'éprouvai 
plus que de l'étonnemenl, la conviction arrêtée, 
profonde, que ceci ne ressemblait point à ces 
sortes d'effusions banales, comme les femmes 
d'ordinaire en écrivent quand elles se croient 
poètes. Cela me parut tout à la fois concentré et 
achevé, original et puissant. J'y trouvai je ne sais 
quelle harmonie sauvage, aussi mélancolique 
qu'élevée.... Ma sœur Ëmily était peu démonstra- 
tive, et l'un de ces esprits au fond desquels on 
ne pénètre point impunément. Il fallut des heures 
pour me faire pardonner ma découverte, et aussi 
pour ramener à croire que ses vers méritaient 
d'être publiés... » Au fond elle était sauvage, im- 
pi*opre à la vie civilisée, jusqu'à prendre en hor- 
reur les apparences de concession et de mensonge 
sans lesquelles les hommes ne peuvent vivre en 
société. C'est pourquoi elle montrait plus d'af- 

ii. 



126 CHARLOTTE BRO^'TÉ. 

fection envers les animaux qu'envers les créatu- 
res pensantes ; on la voyait plus prompte à se- 
courir un chien qu'un homme. Une sorte de gé- 
nérosité instinctive Taltîraît vers les êtres faibles 
que le vulgaire exploite ou dédaigne, peut-être 
aussi le goût de la domination noblement exercée 
que l'on retrouve chez tout esprit vraiment grand. 
D'ailleurs dure pour elle comme pour les autres, 
et d'un stoïcisme rare à Fendroit de toute souf- 
france. Un chien qu'elle pouvait croire enragé, 
un jour, la mordit au poignet. Sans rien dire 
elle alla droit à la cuisine, prit un fer, le ût rou- 
gir, et d'une main ferme, sans sourciller, cauté- 
risa la chair trouée qui saignait. Elle n'en aimait 
pas moins son grand bouledogue Keepei\ le com- 
pagnon assidu de ses promenades. Elle passait 
des heures entières silencieuse, occupée, ayant 
un bras passé autour de son cou velu. Lui, im- 
mobile, semblait un coussin vivant, et l'aimait 
de tout son cœur de dogue. La vieille servante 
Tabby le détestait, disant qu'il montait sur les 
meubles, gâtait les tapis, salissait tout. Emily 
finit par promettre qu'elle le corrigerait. Le len- 
demain môme on le trouva ronflant sur un lit. 
Elle le prit par Toreille, le traîna jusqu'au bas de 



CHARLOTTE BRONTÊ. 427 

l'escalier, l'accula dans un coin obscur et, toute 
pâle, le roua de coups pendant qu'il grondait et 
lui montrait les dents. Ceux qui connaissent son 
caractère pensent qu'elle aurait mieux aimé les 
avoir reçus elle-même. Les gens de la maison, 
dans l'autre chambre, frémissaient, croyant 
qu'elle allait être étranglée ; ce chien si terrible 
plia sous son regard et se laissa battre comm^ 
un épagneul. 

Certes, jamais âme plus indépendante et plus 
véhémente ne se heurta aux misères d'une con- 
dition plus précaire et plus obscure. Comme 
Charlotte, elle refusa de vivre à la charge de son 
père et entra comme institutrice dans une famille 
riche. Mais les enfants étaient petits, et la mère 
qui les gâtait abrégeait les leçons de l'institu- 
trice pour lui faire raccommoder les petits bon- 
nets et les chemisettes. Son visage pâle attestait 
de bien àmères souffrances quand elle revit Char- 
lotte. Charlotte comprit qu'il était tômps d'agir. 



XI 



Sur ce grand découragement qui l'avait enva- 
hie, elle sentit surnager la mâle résolution de 



128 CHARLOTTE BRONTÉ. 

lutter et la certitude sereine de vaincre. Elle 
voulut changer de condition, ajouter quelques 
livres sterling à ses pauvres gages. Aucun sacri- 
fice d amour-propre ne lui coûtait. Elle voulait 
atteindre son but, rien de plus, rien de moins, 
par tous les moyens, singuliers, humiliants, peu 
importe; il suffisait qu'ils fussent honnêtes. 
« Je cherche une situation comme une servante 
en quête d'une place, » écrivait-elle à une amie. 
« A propos, vous saurez que, dans ces derniers 
temps, je me suis découvert un talent spécial 
pour nettoyer, épousscter, faire les lits... une 
ressource en cas de besoin, si le reste me man- 
que. Je ne me soucie point d'être cuisinière, je 
déteste de faire la cuisine ; — non plus d'être 
femme de chambre, bonne d'enfants, encore 
moins dame de compagnie, — je veux être fille de 
chambre, tout uniment, et, au besoin, serais prête 
à accepter une place de ce genre chez qui m'of- 
frirait de bons gages pour un travail modéré. x> 

Elle cherchait comment elle pourrait rendre 
à sa sœur la liberté à laquelle elle-même renon- 
çait volontiers. Les plans les plus divers s'entre- 
croisaient dans sa tête, et chaque jour renver- 
sait quelque nouveau projet conçu pendant la 



CHARLOTTE BRONTÉ. 120 

nuit, par exemple celui de fonder une pension 
avec l'aide de ses sœurs. Mais les fonds man- 
quaient, elles écrivaient et parlaient trop mal le 
français, qui est la langue indispensable. Dans 
leur solitude, elles imaginaient, discutaient et 
s'entretenaient à voix basse, le soir, quand tout 
autour d'elles dormait. Le parloir, alors, leur 
appartenait, elles pouvaient, sans crainte d'être 
entendues, dérouler à leur aise la longue et 
vaine liste des songes que l'inexpérience conçoit. 
On se figure l'ardeur avec laquelle leur imagina- 
tion lancée s'enfuyait au delà de l'obscure cage 
provinciale, pour leur montrer le monde actif et 
pensant où vivait un Thackeray, un Southey, un 
Wordsworth. Dans l'obscurité de la chambre 
refroidie, à travers le ruissellement de la pluie 
qui inondait les routes et les tristesses glacées 
du paysage enseveli dans la nuit de décembre, 
elles apercevaient comme dans un rayonnement 
lointain tout un radieux cortège d'écrivains illus- 
tres. Comme ils avaient du génie, elles étaient 
sûres de trouver en eux des juges impartiaux, 
insensibles à toute autre chose qu'aux intérêts 
de leur art. Puis, lorsque, après de longs silen- 
ces, les chuchottements recommençaient plus 



130 CHARLOTTE BRONTÉ. 

pressés et plus avides, elles se prenaient à parler 
de leurs essais littéraires; elles se disaient 
qu'elles, comme d'autres, pouvaient rencontrer 
l'aide et l'appui d'hommes distingués et mar- 
quants. Ce fut sans doute à la suite d'un sem- 
blable entretien que Charlotte écrivit à Southey. 
On imagine le sourire de l'écrivain célèbre en 
décachetant cette lettreaccompagnée d'un cahier 
de poésies, sur lesquelles on demandait son avis. 
Tout auteur connu reçoit journellement de ces 
sortes de lettres; le premier barbouilleur venu, 
qui au sortir du collège écrit en style usé des 
vérités de vaudeville, trouve naturel de deman- 
der conseil, parfois mieux, à l'homme actif et 
occupé qui use sa santé et ses yeux au service 
d'une idée utile ou nouvelle. Les femmes, que 
leur imagination pousse naturellement au ro- 
man, résistent plus difficilement encore à l'envie 
de fixer sur elles Tattention d'un homme mar- 
quant, et un des plus grands poètes de notre 
temps a un secrétaire chargé de répondre aux 
lettres qui commencent par des communications 
littéraires et finissent par des effusions d'amour. 
A la réponse de Southey, on devine comment 
Charlotte lui écrivit. Il ne vit pas grand mérite 



CnARLOTTE BRONTÈ. 131 

dans ses essais et évita de rencourager. En 
revanche, il s'élendit fort en excellents conseils 
moraux sur le néant de la célébrité et les dan- 
gers de l'ambition. On voit qu'il crut avoir affaire 
à une jeune fille exaltée et romanesque que 
Tamour de la poésie pouvait sinon égarer, du 
moins pousser loin. En somme, c'était un congé, 
même un congé banal. Charlotte, trop inexpéri- 
mentée et trop modeste, d'ailleurs éblouie par 
la renommée de l'écrivain, s'exagérait un peu 
la valeur de ces conseils, et n'aperçut pas le 
fond banal visible à travers ces phrases bien 
intentionnées et bien alignées. Elle l'en remercia 
par la lettre suivante, qui me semble digne 
d'être citée tout entière : 

« Je vais encore vous importuner, mais je ne 
puis résister au désir de vous exprimer toute 
ma reconnaissance pour vos affectueux et sages 
conseils. Jamais^ monsieur^ je n'eusse espéré 
autant de condescendance de Votre part, utie 
réponse tout à la fois si délicate et si noble. Mais 
je dois renoncer à vous dire là-desstis ce que je 
ressens^ vous me croiriez follement enthousiaste; 

« Tout d'abord^ quand je parcourus votre lot- 



i:2 CHARLOTTE URONT£. 

Ire, je n'éprouvai que de la honte, un véritable 
remords d'avoir osé vous infliger mes rapsodies ; 
le rouge me monta à la figure, je songeai à tout 
ce papier couvert par moi de ce qui naguère fai- 
sait mes délices, et n'est plus à présent pour moi 
que source de confusion. Cependant, peu à peu 
je me mis à réfléchir et tout s'éclaircit à mes 
yeux. Vous ne me défendez point d'écrire, vous 
ne semblez même pas trouver mes vers absolu- 
ment mauvais. Vous ne faites que me prémunir 
contre le danger de négliger des devoirs sé- 
rieux; d'écrire par ambition ou pour l'égoïste 
excitation que donne le plaisir d'inventer. Néan- 
moins, vous me permettez de faire de la poésie 
pour l'amour de la poésie, sans arrière-pensée 
de célébrité ni de gloire, et pourvu que cette 
occupation délicieuse ne me fasse négliger aucun 
de mes autres devoirs. Évidemment, vous ne 
voyez en moi qu'une insensée. La faute en est 
à moi ; ma première lettre, je le sens à présent, 
n'était que folie d'un bout à l'autre; pourtant, 
monsieur, je ne suis pas tout à fait l'oisive rê- 
veuse que vous paraissez supposer. 

« Mon père est un ecclésiastique de fortune 
médiocre. Je suis l'aînée de ses enfants, et il a 



CHARLOTTE BROiNTÉ. 155 

consacré à mon éducation tout ce que, sans injus- 
tice pour les autres, il pouvait y consacrer. Mon 
éducation finie, j'ai considéré comme un devoir 
de pourvoir moi-même à mes besoins. J'ai ac- 
cepté des fonctions de gouvernante. Il n'y a guère 
de place pour les rêves, croyez-moi, dans cet em- 
ploi absorbant qui use mes meilleures forces. 
Le soir, j'en conviens, quelquefois je m'en dé- 
dommage, je laisse aller mes pensées à l'aven- 
ture, mais seulement quand je suis seule, et 
sans importuner jamais personne de mes rêve- 
ries. De même j'évite avec som toute apparence 
de préoccupation, d'excentricité, tout ce qui 
peut, en un mot, faire soupçonner quelles pen- 
sées parfois me viennent. Pour me conformer 
aux vues de mon père, qui sont aussi les vôtres, 
je m'efforce non-seulement de m'acquitter fidè- 
lement de mes devoirs de femme, mais encore 
d'y trouver de l'intérêt. A dire \rai, je n'y 
réussis pas toujours, et souvent quand j'enseigne 
ou que je couds, je sens combien j'aimerais 
mieux prendre la plume ou un livre... Mais je 
tâche de me contraindre, et je puis dire que l'ap • 
probation de mon père m'a toujours amplement 
récompensée. 

12 



134 CHARLOTTE BRONTfc. 

« Une dernière fois, rece\ez mes remercî- 
ments les plus sincères, les taieux sentis. Je 
crois bien en avoir pour toujours fini avec le 
rêve de me voir imprimée. Si ce souhait, pour- 
tant, jamais se renouvelait, je le refoulerais bien 
vite en relisant la lettre de Soulhey. Cette lettre 
est consacrée, papa, mon frère, mes sœurs excep- 
tés, personne jamais ne la lira. Encore merci. 
Cet incident ne se renouvellera point, je suppose; 
pourtant dans une trentaine d^années d'ici, si 
j'atteins à la vieillesse; je m'en souviendrai 
comme d'un rêve charmant. Le nom que vous 
supposiez emprunté est bien vraiment le mien. 
Aussi, comme avant je signe, 

« Charlotte Brontê. » 

Dans cette lettre noblement naïve, Soulhey 

pouvait, ce me semble, distinguer tout à la fois 

la marque d'un noble caractère et d'un noble 
cœur. VAmen de quatre lignes par lequel il y 

répondit détruisit pour longtemps ses espé* 

fànees, et là rejeta vel*s d'autres plans et vers 

d'autres projets. Celui de fonder une pelision 

reprit le dessus, et aufesi l'idée d'aller passer 

quelques mois en Belgique ou en France, afin 



CHARLOTTE BRONTÉ. 155 

de se perfectionner dans Tétude indispensable 
du français. Après bien des tergiversations, des 
supplications, des prières pour vaincre la résis- 
tance du père, qui s'opposait à ce plan, leur 
tante, gagnée par leur persévérance, leur prêta 
une cinquantaine de livres sterling, et, grâce à 
cette aide, elles purent enfin mettre à exécution 
le projet depuis si longtemps conçu, sur lequel 
une partie de leurs espérances se fondait. 

XII 

Si l'on veut savoir tout au long comment 
miss Broute passa son temps à Bruxelles, on 
trouvera dans le livre de mistriss Gaskell tous 
les renseignements désirables, et même d'autres 
qui ne le sont pas. On y apprendra quelle sorte 
de devoirs son maître lui faisait faire, et la ma- 
nière dont il les lui corrigeait. A telle page on lira 
une composition emphatique et pleine de fautes, 
qui porte en marge les corrections du profes- 
seur, personnage imbibé des traditions du 
a grand siècle, » et qui leur faisait faire de 
grandes phrases nobles sur des sujets comme 
« Pierre l'Ermite, 9 ou bien la « mort de Napo- 



i3t> CrïARLOTTE BRONTÉ. 

léon. L'on vous dira encore que leurs progrès 
furent rapides, que Charlotte d'abord eut quel- 
que peine à s'habituer à faire maigre le ven- 
dredi; qu'en somme le séjour de Bruxelles lui 
plut, que la ville lui paraissait agréable, les 
cathédrales belles, qu'en sa qualité de protes- 
tante et d'Anglaise, pourtant, elle s'en voulait 
un peu d'avoir deux ou trois fois assisté avec 
intérêt aux pompeuses cérémonies de la messe 
à Sainte-Gudule. Vous y apprendrez avec intérêt 
le nom de la famille anglaise chez qui elle dinait 
le dimanche, celui de la dame qui, à cause de 
leur excessive timidité, renonça à les invi- 
ter, enfin ce qu'elles mangeaient pour souper 
et comment leurs lits se trouvaient placés au 
dortoir. On regrette de ne point trouver com- 
bien elle usait de paires de gants par an et ce 
qu'il lui fallait de temps pour écrire un thème. 
Il est clair qu'en quittant pour la première fois 
son pays, elle porta tout à la fois à Bruxelles 
ses étonnements de jeune fille élevée en pro- 
vince et ses préjugés d'Anglaise. Il est encore 
plus clair que, se mettant à vingt-sept ans en 
pension pour apprendre le français, elle s'ar- 
rangea de façon à ne point perdre son temps et 



CHARLOTTE DRONTÈ. iJl 

à profiter le plus possible d'un séjour coûteux. 
Mais on ne tient guère, je le suppose, à con- 
naître l'emploi d'une journée de pensionnaire ; 
on préfère savoir à quoi s'en tenir sur son his- 
toire intime, apprendre ce qu'elle éprouva à la 
vue d'un autre pays, quelles gens l'entourèrent, 
ce qu'elle pensa de ses usages, de ses mœurs, 
de sa religion. On trouvera tout cela dans « Vil- 
lette. » Certes, je ne prétends pas dire que ce 
roman soit une confidence exacte, ni qu elle 
peigne au naturel ceux qu'elle rencontra. Sans 
doute un artiste n'est point un copiste, un pein- 
tre habile n'est point un photographe. Mais, en 
fait d'histoire intime, le vraisemblable est sou- 
vent le vrai, et pour qui cherche l'auteur au fond 
de son œuvre, qui ne reconnaîtrait Charlotte 
dans la pauvre et courageuse gouvernante, d'a- 
bord bonne d'enfants chez le jésuite femelle dont 
voici le portrait : 

« Habillée, madame Beck paraissait petite et 
un peu replète, mais elle avait cette grâce par- 
culière que prête un ensemble de formes bien 
proportionnées. Son teint était frais et animé, 
mais point trop rouge, son œil bleu et calme. 

12. 



138 CHARLOTTE BRONTÈ. 

Une couturière française seule possède le secret 
de faire aller une robe comme lui allaient ses 
robes, presque toutes de soie foncée. En somme 
elle avait bonne apparence, quoique l'air d'aune 
petite bourgeoise^ telle qu'en effet elle était. Je 
me demande d'où l'harmonie parfaite qu'offrait 
Tensemble de toute sa personne pouvait prove- 
nir; son visage, cependant, présentait des con- 
trastes : ses traits sévères n'étaient pas de ceux 
que d'ordinaire on voit unis à un teint aussi 
reposé et aussi clair. Elle avait le front élevé, 
mais étroit ; ce front annonçait de l'intelligence 
et même quelque bienveillance, mais nul besoin 
d'expansion. De même son œil tranquille, et 
cependant vigilant, ne connut jamais ces flam- 
mes soudaines qu'allume le cœur, ni celte dou- 
ceur qui s^en échappe. Ses lèvres étaient min- 
ces, l'expression de sa bouche dure, parfois 
môme vindicative. 

« Pour tout ce qui est affaire de sentiment ou 
de génie, audace ou tendresse, je sentais que 
madame serait infailliblement un « Minos y> en 
jupons. Avec le temps, je trouvai qu'elle était 
encore autre chose en jupons. Elle s'appelait Mo- 
' deste-Marie Bcck, née Kint : on eût dû l'ap- 



CHARLOTTE BRONTÉ. 159 

peler Ignacia. Elle était certainement charitable 
et faisait beaucoup de bien. Jamais maîtresse ne 
fut plus facile. L'on m'apprit qu'en dépit de son 
désordre, de sa négligence, de son ivrognerie 
même, jamais l'intolérable mistress Sweeny 
(bonne d'enfants qu'elle renvoya) ne reçut d'elle 
le moindre reproche ; seulement mistriss Sweeny 
dut partir à l'instant même où elle le jugea à 
propos. L'on m'a encore dit que jamais on n'en- 
tendait sortir de sa bouche un mot de blâme sur 
les professeurs ou maîtresses qu'elle employait. 
Pourtant elle en changeait fréquemment : on les 
voyait tout à coup disparaître et de nouveaux 
leur succéder, sans que l'on sût comment ni 
pourquoi. 

« L'établissement était tout à la fois une pen- 
sion et un externat; il y avait une vingtaine de 
pensionnaires et plus de cent externes. Madame 
devait posséder le génie administratif : elle seule 
gouvernait tout cela, aidée de quatre sous-maî- 
tresses, huit professeurs, six domestiques, trois 
enfants. Adroite à merveille à plaire aux élèves, 
à leurs parents et cela en apparence sans effort : 
nul mouvement, nulle fatigue, nulle excitation 
fiévreuse incompatible avec la dignité de ses fonc- 



140 CHARLOTTE BRONTÉ. 

lions. On la voyait toujours occupée, rarement 
affairée. Madame, il est vrai, avait son système 
propre pour diriger et faire mouvoir toute cette 
vaste machine. 

c( Néanmoins, madame savait ce que signifiait 
le mot honnêteté, elle Taimait même, quand ce 
mot, s'entend, ne venait pas jeter de gênants 
scrupules à travers les exigences de son intérêt 
ou de sa volonté, la preuve de ceci, c'est qu'elle 
respectait l'Angleterre, et pour garder ses enfants 
n'avait confiance qu'en des Anglaises. Pour du 
bon sens, elle en montrait souvent ; .ses opinions 
témoignaient d'un jugement sain ; elle paraissait 
se douter que maintenir des jeunes filles dans 
une contrainte conseillée par la méfiance, dans 
une ignorance aveugle et sous une surveillance 
de tous les instants, n'était pas justement le 
moyen d'en faire des femmes honnêtes et mo- 
destes. Mais elle était convaincue qu'en ce pays 
et avec ces mœurs l'on ne pouvait faire autre- 
ment; que tout relâchement envers des enfants 
accoutumés dès Tenfance à se voir aussi scrupu- 
leusement gardés pourrait avoir des conséquen- 
ces fatales. — Les moyens dont elle se servait lui 
faisaient mal au cœur, elle n'hésitai l pas à en 



CHARLOTTE BRONTÉ. 441 

convenir; pourtant il le fallait. — Puis, après un 
discours montrant un certain sentiment de digni- 
té, parfois même de la délicatesse, soudain je la 
voyais repartir, et, sur ses « souliers de silen- 
ce, » se glisser comme une ombre par toute la 
maison, regardant par ce trou de serrure, ten- 
dant Toreille à cette porte. , 

« Justice, néanmoins, lui soit rendue, à elle et 
à son système. Rien de meilleur que ses arran- 
gements pour tout ce qui concernait le bien-être 
physique de ses élèves. Nulle fatigue pour les es- 
prits; les leçons, bien distribuées, leur sem- 
blaient relativement faciles ; l'abondance des ré- 
créations, la variété des jeux, la longueur des 
promenades les conservaient alertes et saines de 
corps : nul visage pâle ou chëtif à voir dans tout 
rétablissement. Jamais elle ne refusait un jour 
de sortie; elle accordait ce qu'il faut et au. delà 
de temps pour dormir, manger, se lever, s'ha- 
biller; sa méthode d'agir en tout ceci était par- 
faitement libérale, sensée, rationnelle, et mainte 
austère directrice de pension anglaise ferait bien 
de rimiter, et le ferait, j'imagine, si l'appro- 
bation des parents, trop exigeants en matières 
d'études, les soutenait. 



142 CHARLOTTE BRONTÈ. 

a Madame, ayant établi son système de gou- 
vernement par l'espionnage, avait naturellement 
tout un état-major d'espions. Elle connaissait 
parfaitement ce que valaient ces instruments, et 
tout en ne reculant pas devant l'emploi du plus 
sale, si l'ouvrage qu'elle avait à faire était sale 
(quitte à s'en débarrasser ensuite comme d une 
écorce d'orange dont on a exprimé le jus), je l'ai 
vue infatigablement attachée à chercher un mé- 
tal pur pour un usage pur ; puis, une fois trou- 
vé, soigneuse du butin, le mettre dans de la soie 
et du coton. — Malheur, cependant, au malavisé 
qui dépassait d'une ligne le degré de confiance 
que son intérêt lui ordonnait de mériter ; car Tin- 
térêt, pour madame, c'était la maîtresse-clef de 
sa nature, le mobile de chacune de ses actions, 
'alpha et l'oméga de sa vie. J'ai souvent vu faire 
appel à ses sentiments^ et je n'ai pu retenir un 
sourire, moitié de piliéj moitié de colère, à l'a- 
dresse des postulants. Personne jamais ne gagna 
son attention par ce canal, n'arriva à son but par 
ces moyens. Bien au contraire : chercher à tou- 
cher son cœur ne faisait qu'éveiller son courroux 
et se la rendre secrètement ennemie. C'était met- 
tre le doigt sur la place où manquait le cœur. 



CHARLOTTE BRONTE. U3 

lui rappeler l'endroit mort, le côté impuissant de 
sa nature, d'ailleurs si bien pourvue. Avec ce 
manque naturel de sympathie, elle possédait 
cette sorte de bienveillance banale qui consiste à 
donner à des gens que l'on ne connaît point, à 
des classes plutôt qu'à des individus. Sa bourse, 
fermée pour /'ftomm^ pauvre, s'ouvrait incontinent 
pour les pauvres. Elle contribuait largement à des 
dons philanthropiques, ne se montrait jamais 
chiche d'aumônes lorsque ces aumônes portaient 
une étiquette. Cependant nulle souffrance privée 
jamais ne la touchait; nul chagrin, assez vio- 
lent pour écraser une âme, ne pouvait arracher 
à la sienne une émotion. Ni l'agonie de Gethse- 
mané, ni le supplice du Calvaire, ne lui eussent 
tiré une larme. 

« Madame, je le dis encore, était une femme 
très-supérieure et très-capable. Sa pension, par 
malheur, offrait un cercle trop restreint à de si 
grands moyens : elle eût dû régenter tout un 
peuple, présider à quelque assemblée orageuse 
d'orateurs et d'hommes d'État. Rien là n'eût 
abattu sa fermeté, irrité ses nerfs, usé sa pa- 
tience, surpassé son astuce. Dans sa seule per- 
sonne elle eût réuni les qualités d'un premieJ* 



Ii4 CUARLOTTE BRONTÈ. 

ministre et celles d'un préfet de police. Sage, 
ferme, incapable de scrupules, secrète, fausse, 
dénuée de passions, vigilante et impénétrable, 
— avec cela toujours revêtue de l'uniforme d'un 
décorum parfait, — quoi désirer de plus? » 

Évidemment il y a là des souvenirs ; on ne pour- 
suit point avec une ironie si cruelle, on n'écrase 
point sous des coups si multipliés et si acharnés 
quelqu'un dont on n'a point à se plaindre. Il est 
probable, pourtant, que si rancune il y eut, cette 
rancune, au fond, n'eut pas de bien graves mo- 
tifs, et repose surtout sur une tentative de con- 
version assez naturelle en pays clérical comme 
la Flandre. Pour comprendre toute la portée de 
son ressentiment, il faut se représenter, non la 
femme que l'on a vue, mais l'Anglaise fille de 
ministre, qui dédaigne par principe d'examiner 
un culte condamné à l'avance, et des doctrines 
trop ouvertement en désaccord avec la raison. 

Sans doute l'ardeur de son imagination la 
porte à s'exagérer certains faits ; elle mit sur le 
compte des institutions cléricales des faiblesses 
universelles et humaines, traita la docilité de 
lîalcul, et l'habileté d'hypocrisie. Tout ce tableau 



CUARLOTTE BRONTÉ. 145 

est noirci, et peut-être pourra-t-on dire qu'elle fut 
plus intolérante que ceux mêmes qui voulaient 
la convertir. Ces sortes d'esprits oublient que de 
nos jours les gens les plus ouvertement irréli- 
gieux ne se font point scrupule de se marier à 
Téglise, et ne croient point mentir parce qu'ils 
font baptiser leur enfant. « Il est impossible que 
les prêtres catholiques de notre temps puissent 
croire à ce qu'ils enseignent, » me disait l'autre 
jour un luthérien, et ce luthérien est entêté sur 
le dogme de Timpanation jusqu'à le défendre en 
criant trop. Charlotte Brontë faisait comme ce 
luthérien. Aussi je ferai grâce au lecteur de ses 
réflexions un peu usées sur l'idolâtrie de la messe, 
sur Tabsurdité du culte de la Vierge, celui des 
saints, etc. Protestants et catholiques, à cet égard, 
se renvoient la balle, et rien n'est moins récréatif 
que ce formulaire de plaisanteries lourdes échan- 
gées de part et d'autre pour l'édification du fidèle. 
Malgré soi l'on sourit de l'empressement qu'elle 
met à prouver l'infaillible corruption inséparable 
de toute éducation catholique; on se demande 
comment une personne si loyale a pu, sans y 
être forcée, vivre deux ans parmi de tels monstres 
de perversité et d'astuce. Un joli mot, dans lo- 
is 



146 CHARLOTTE BRONTÊ. 

quel elle ne voit qu'une preuve d^ignorance, donne 
la mesure de cette perversité. Dans son roman, 
une jeune fille belge dit à sa gouvernante héré- 
tique : c< L'on devrait vous brûler toute vive ici- 
bas, mademoiselle, afin que vous ne brûliez pas 
en enfer. » Naturellement, miss Bronté ne pou- 
vait comprendre des plaisanteries et des mœurs 
si opposées à Tesprit grave d'un peuple dont la 
main lourde pose mieux des raisonnements 
qu'elle ne manie le badinage. Néanmoins il paraît 
qu'elle n'en souffrit pas trop, car la mort de sa 
tante l'ayant rappelée à Haworth, elle retourna 
peu après à Bruxelles, cette fois sans Emily, et 
sur Toffre d'enseigner l'anglais en échange des 
leçons de français et de la pension gratuite dans 
l'établissement. 

La divergence des opinions religieuses, d'au- 
tres raisons qu'on ignore, ayant mis du froid 
entre elle et la directrice, elle ne tarda pas 
à quitter Bruxelles pour s'en retourner vivre 

m 

définitivement à Haworth. La tante était morte, le 
père devenait aveugle, on ne pouvait plus se pas- 
ser d'elles à la maison, et leur faible santé, leur 
union parfaite leur faisaient vivement souhaiter 
de ne plus se séparer. Elles reprirent plus sérieu- 



CHARLOTTE BRONTÉ. 147 

sèment que jamais Tidée de fonder un pension- 
nat. Les dispositions de la maison s'y prêtaient ; 
Charlotte, qui avait quelques épargnes, se trou- 
vait en mesure de faire les premiers frais ; Émily, 
qui savait la musique et le dessin, pouvait don- 
ner des leçons d'agrément. Elles firent imprimer 
des prospectus et envoyèrent des annonces aux 
principaux journaux. Pourtant il ne leur vint pas 
une élève. Le prix de la pension, fixé à vingt- 
cinq livres sterling par an, ne devait cependant 
point effrayer. Elles attribuèrent ce mécompte à 
la situation retirée d'Haworth, à Taspect peu en- 
gageant de ses environs, peut-être à d'autres rai- 
sons encore. Les désordres du frère augmen- 
taient; il venait de se faire chasser d'une maison 
honorable où il était précepteur. Pour noyer ses 
remords, il avalait de fortes doses d'opium, et 
s'enfonçait toujours plus avant dans le vice. Sa 
conversation était celle d'un idiot ou d'un fou ; il 
demeurait abruti et immobile pendant des jour- 
nées entières, puis, sortant tout à coup de sa tor- 
peur, maudissait sa honte, appelait à grands cris 
la mort qui ne voulait pas venir. Des attaques de 
delirium tremens terminaient ces accès, pendant 
lesquels ses sœurs tremblantes frémissaient pour 



148 CHARLOTTE BRONTÉ. 

leur vieux père aux prises avec ce furieux. Elles 
se réveillaient la nuit en sursaut, croyant enten- 
dre un coup de pistolej. Un matin, le frère, qui 
couchait dans la chambre du père, dit : « Ce sera 
bientôt fini, le vieux ou moi. » 

C'est parmi ces déchirements et ces tiraille- 
ments, à travers tant de projets avortés et de 
soucis poignants que naquirent Jane Eyre, 
Shirley, Villette. En présence d'un tel spectacle, 
il faut bien croire que le talent est comme un 
flot qui monte, déborde et couvre tout, en dépit 
de tout. L'établissement d un pensionnat ayant 
échoué, elles pensèrent encore une fois à écrire, 
et s'occupèrent^de faire paraître à leurs frais un 
volume sous les noms dTUis, Acton et Currer 
Bell. Grâce à ce déguisement, pensaient-elles, le 
livre réussirait mieux et plus vite. « Bien qu'a- 
lors, » dit miss Brontê, « nous ne pouvions sa- 
voir que notre façon de penser et d'écrire ne fût 
point celle qu'on est convenu d'appeler « fémi- 
nine, » un sentiment vague nous avertissait du 
préjugé qui s'élève contre les femmes écrivains ; 
nous avions remarqué qu en fait de blâme, les 
critiques souvent ménagent le talent pour atta- 
quer la personne, et que lorsqu'il y a matière à 



CHARLOTTE BRONTÉ. 149 

louange, c'est dans la vaine flatterie qu'ils se 
laissent tomber. » 

Une nuance de rébellion déjà se montre ici; on 
reconnaît la prudence d'un esprit indépendant 
qui ne veut combattre qu'à armes égales et se 
met franchement en garde contre l'ennemi qu'il 
s'apprête à affronter. Elle ne faisait rien à la lé- 
gère, et un homme d'affaires expérimenté et actif 
lui-même n'étudierait pas plus en détail tout ce 
qui concerne la publication d'un livre, choix du 
papier, caractères, annonces. Cependant le mal- 
heureux livre lancé sans parrains dans le monde 
littéraire ne pouvait y réussir. La critique, sur- 
chargée de besogne, ne s'arrête guère aux in- 
connus, et seules, deux ou trois feuilles spéciales 
lui firent l'aumône de quelques lignes. Les vers 
d'Émily furent loués dans VAtheneunij journal 
assez répandu parmi la bonne compagnie en An- 
gleterre. Néanmoins, pas le tiers des exemplaires 
ne se vendit. Un incident comique marqua ce 
nouveau mécompte. Un admirateur de leur ta- 
lent voulant obtenir un autographe des poètes 
anonymes, s'adressa pour cela à leur éditeur. 
Elles prirent la chose au sérieux, et s'empressè- 
rent de satisfaire cet enthousiaste, un mauvais 

13. 



150 CHARLOTTE BRONTK. 

plaisant, peut-être, qui trouva piquant de railler 
le lutteur intrépide que nulle chute ne devait 
abattre. 

Plus clairvoyante que d*autres, Charlotte cher- 
cha et comprit le motif de son insuccès. Au lieu 
d'accuser autrui, de s'user dans les langueurs 
d'un découragement stérile, dans l'aigreur d'a- 
mères réflexions, elle se dit qu'une déroute n'é- 
tait point une défaite, et, forte d'une expérience 
nouvelle, retrempa courageusement sa plume au 
fond de Tencrier. Ses sœurs, comme elle, laissè- 
rent de côté les vers pour écrire un roman. Celui 
de Charlotte, le Professeur ^ voyagea en vain d'é- 
diteur en éditeur* et lui fut renvoyé avec une ré- 
ponse assez sèche le jour même où son père su- 
bissait Topération de la cataracte. « Le livre de 
Currer Bell, » écrit-elle, « ne fut accepté nulle 
part, ne rencontra même pas le plus petit témoi- 
gnage de considération ou d'estime, de sorte que 
quelque chose comme le froid du désespoir com- 
mença à envahir son auteur. » Ils étaient à Man- 
chester, au moment de ce nouveau déboire ; les 

* L'on m'a conté qu'elle oubliait de retirer les timbres-poste 
du paquet renvoyé, ce qui probablement encourageait peu les 
éditeurs à accepter le rebut de leurs confrères. 



CHARLOTTE BRONTK. 151 

préparatifs et les suites de l'opération les retin- 
rent là plus de six semaines, et ce fut pendant 
ces journées si pleines d'angoisses qu'elle entre- 
prit d'écrire Jane Eyre, le plus lu, sinon le meil- 
leur de ses romans. Les trois sœurs, depuis 
longtemps, avaient coutume de se communiquer 
leurs plans de composition, de discuter ensemble 
l'intérêt des événements comme celui des per- 
sonnages. On peut donc supposer qu'elle possé- 
dait, du moins en partie, le canevas de son 
roman, lorsqu'elle commença à l'écrire. Elle 
composait à la façon des grands artistes, ou 
plutôt de tous les véritables artistes, petits ou 
grands ; elle altendait qu'elle eût une vision dis- 
tincte et cciivait pour ainsi dire sous la dictée 
même des personnages. Cette vision cessant, elle 
restait des semaines, parfois des mois sans rien 
trouver. Puis un matin, à son réveil, et sans 
qu'elle y pensât, le fil se renouait, la trame un 
moment rompue des événements venait se re- 
former et se continuer devant ses yeux. Ces 
jours-là, elle se sentait comme « possédée » et 
ne trouvait de repos que, lorsque débarrassée de 
ses devoirs de maîtresse de maison, elle pouvait 
s'enfermer avec son écritoire. Elle allait ter- 



153 CHARLOTTE BRONTË 

miner Jane Eyre lorsqu'il lui vint à l'cspril dé 
tenter un dernier effort pour son roman du 
Professeur, qu'elle adressa à des éditeurs de 
Londres, M. Elder and Smith. Cet éditeur, comme 
les autres, refusa de le pulilier ; mais ce refus, 
accompagné d'une critique détaillée, faisait pres- 
sentir que le nom encore inconnu de l'auteur ne 
l'arrêterait point, si son prochain ouvrage lui 
convenait. Trois mois après il accepta sans hé- 
siter le manuscrit de Jane Eyre. On connaît l'im- 
mense succès du livre et combien le public mon- 
tra de curiosité pour en connaître l'auteur. 
L'obscure jeune fdle, du jour au lendemain, 
devint une femme célèbre que chacun voulut 
voir et recevoir. 11 lui fut impossible de conser- 
ver l'anonyme, et un malentendu avec son édi- 
teur l'obligea à aller le trouver à Londres. Elle 
s'y rendit accompagnée de sa sœur Emily, et 
comme elles n'y avaient ni amis, ni parenfs, elles 
descendirent dans un petit hôtel du Strand, assez 
triste endroit, au fond d'une cour, hanté d'ordi- 
naire par les commis voyageurs, et qui n'était 
pas propre à leur donner de l'apparence et du 
crédit. Les Anglais riches se montrent fort scru- 
puleux sur le choix du quartier, et un homme, 



CHARLOTTE ÎRONTÉ. 155 

encore moins une femme, n'a le droit de se loger 
où il lui convient. L'éditeur fut assez surpris en 
voyant cette adresse, il le fut encore davantage, 
quand s'étant décidé à aller trouver son auteur, 
il vit une jeune femme timide, presque embar- 
rassée, ayant dans les façons cette gaucherie 
naïve que Ton ne rencontre guère que chez les 
très-jeunes filles. Cependant sa réputation déjà 
se trouvait fondée, et d'une manière durable. Les 
femmes, d'ordinaire, n'arrivent à la célébrité 
que par l'engouement ou par le scandale. La 
sienne, loyalement conquise, n'eut pas besoin 
de ce genre de secours, et ce fut le regard levé, 
d'un front calme, qu'elle put tendre la main aux 
hommes distingués qui s'apprêtaient à juger sa 
personne et son talent. 



154 CHARLOTTE BRONTË. 



Il 



LES ŒUVRES 



I 

Lorsqu'on compare la vie et les romans de 
Charlotte Bronlê, on trouve que l'écrivain et les 
héros se valent. Le modèle idéal nouveau qui a 
flotté devant ses yeux l'a guidée à la fois dans 
son invention et dans sa conduite ; et cette con- 
ception est si bien sortie du fonds de son passé et 
de son être, que dans tous ses romans elle l'a 
repris pour mettre en pied le même personnage 
et développer les mêmes sentiments. Jane Eyre, 
Lucy Snowe, Shirley, Pauline, même parmi les 
caractères d'hommes, Crimsworth, Rochester, 
sont des âmes composées des mêmes éléments,, 
étranges et véhémentes, patientes et énergiques, 
courageuses jusqu'à la roideur et la témérité, 
faites pour oser et pour souffrir, capables de 
marcher seules dans la vie, de trouver en elles- 



CHARLOTTE BRONTÉ. 455 

mêmes la règle de leur conduite et le ressort de 
leur résistance, de tenir tête au monde, sans va- 
nité et sans outrecuidance, par conscience et par 
conviction. Par-dessus tout cela, généreuses, pé- 
nétrées jusque dans leur fond du plus profond et 
du plus passionné besoin d^ aimer, semblables à 
ces fleuves du Nord qui semblent immobiles sous 
leur âpre cuirasse de glace, et qui tout d un 
coup, au soleil du printemps, bouillonnent par 
une fonte subite, et roulent avec des fracas et des 
splendeurs magnifiques sous leurs glaces entre- 
choquées. 

Qu'est-ce que Jane Eyre? Une pauvre petite 
fille, orpheline, ni belle ni aimée, parmi des en- 
fants égoïstes et grossiers, plus forts qu'elle, qui 
prennent pour eux toutes les caresses et ne lui 
laissent que les mauvais traitements. Du premier 
coup elle se révèle tout entière ; elle a été battue 
par un grand garçon, son cousin, qui a l'habi- 
tude de la battre, et toute la maison est avec lui 
acharnée contre elle. Qui la soutiendra contre 
cette oppression, et qui la relèvera dans cette so- 
litude? Un seul sentiment, une révélation sou*- 
daine, la grande idée de la justice qui entre tout 
d'un coup comme une arme et comme une lu- 



156 CHARLOTTE BRONTÉ. 

mière dans ce pauvre cœur d'enfant de huit ans. 
Munie de cette idée, elle est assez forte à présent 
contre tout le reste ; elle \a juger, vouloir, agir 
par elle-même, se défendre, se développer, se 
faire sa place dans le monde, sortir victorieuse 
de toutes ces tentations intérieures el de tous les 
assauts du dehors. Elle se retourne sur son 
bourreau, et toute faible qu'elle est, elle le met 
en sang et le fait fuir. Maîtresse et servantes, 
chacun l'injurie; on la punit et on l'enferme; 
ses nerfs s'exaltent ; dans le silence et la nuit, 
elle a des rêves affreux, et s'évanouit. Il n'im- 
porte, quelles que soient les révolutions de la 
machine corporelle ébranlée, la même voix inté- 
rieure lui crie toujours, avec un accent plus 
ferme : « La justice était pour toi, et tu as bien 
fait. » Rien ne prévaudra contre cette conviction 
personnelle, ni l'autorité des étrangers, ni les 
préjugés de sa propre éducation. On lui lâche 
une sorte de théologien, un maître de pension ; 
le maître de pension chez qui on va la reléguer, 
qui, le catéchisme en main, la foudroie. « Vous 
êtes hypccrite I Où vont les hypocrites ? » Bra- 
vement, et avec une logique d'enfant, elle ré- 
pond : (( Dans le puits noir de l'enfer! d Puis 



CHARLOTTE BRONTÉ. 157 

l'homme sorti elle se tourne vers sa tante, et, 
pour la première fois, éclate en rompant tout ; 
elle lui dit, avec l'admirable accent de la croyance 
entière, toute tremblante des pieds à la tête, et 
soulevée jusqu'au fond de son être par un flot 
grondant d'intrépidité et de sincérité : Je ne 
suis pas hypocrite ; si j6 l'étais, je dirais que je 
vous aime; mais je vous déclare que je ne vous 
aime pas ; il n'y a personne pour qui j'ai plus 
d'aversion au monde que pour vous, excepté 
John Rced, votre fils ; et votre livre pour les 
menteurs, vous pouvez le donner à votre fille 
Georgiana, car c'est elle qui dit des mensonges, 
et non pas moi. Je suis contente que vous ne 
soyez pas ma parente, je ne vous appellerai ja- 
mais ma tante, si longtemps que je vivrai; je ne 
viendrai jamais vous voir quand je serai grande, 
et si quelqu'un me demande si je vous aimais 
et comment vous m'avez traitée, je dirai que j'ai 
mal au cœur de penser à vous, et que vous m'a- 
vez traitée avec la pire cruauté. Je me rappelle- 
rai comment vous m'avez jetée dans la chambre 
rouge; je me rappellerai jusqu'au jour où je 
mourrai ; je dirai à tous ceux qui me question- 
neront la vérité exacte ; les gens croient que 

14 



158 CHARLOTTE BRONTË. 

VOUS èlcs bonne, mais vous êtes méchante! 
vous avez le cœur dur, c'est vous qui êtes hypo- 
crite I » Et en disant ces mots, son âme « s'é- 
panche, se déploie avec le plus étrange sentiment 
de liberté et de triomphe qu'elle ait jamais 
éprouvé. Il lui semble qu'un lien invincible s'est 
rompu, et qu'un violent effort vient de la lancer 
dans une liberté inespérée. » L'autre plie, sous 
cette irruption soudaine de la vérité irréfutable 
et de la conscience révoltée. En effet, c'est la 
plus grande force humaine, comme une sorte 
d'être invincible et d'origine céleste sous lequel 
toutes les puissances terrestres se brisent comme 
de misérables ferrailles au contact de l'acier 
trempé. Pendant toute son adolescence, dans 
cette triste et famélique école de Lowood, humi- 
liée d'abord et calomniée, puis dans les longs 
ennuis du travail machinal, dans les profonds 
regrets des amitiés brisées par la mort ou par 
l'absence, elle avance sans dévier d'un pas, sans 
se décourager un instant, jusqu'au mgment oà^ 
devenue maîtresse, elle a sa place, elle gagne 
son pain, elle fait estimer son caractère et son 
travail. C'est ici qu'apparaît un nouveau trait 
plus hardi que les autres : Charlotte Brontê n'a 



CHARLOTTE BRONTÉ. 459 

point fait d'elle une simple femme résignée, ré- 
duite dans ses vœux et dans ses désirs, telle en- 
fin que' la société et le préjugé la souhaitent ; 
elle lui a donné Tambition, non pas la petite, 
ôelle de l'argent et des places^ mais la grande, 
celle des âmes actives et viriles, qui, ayant la 
puissance de faire beaucoup, se sentent le droit 
de beaucoup entreprendre, et ne veulent pas lan- 
guir dans une cage quand elles peuvent planer 
dans le ciel. Jane Eyre a beau bien accomplir 
ses petits devoirs d'institutrice, elle en veut de 
plus larges, elle a du sang d'homme et du sang 
d'Anglais dans les veines; ce n'est pas une cou- 
veuse à l'allemande, ou une poupée à la fran- 
çaise ; elle est de cette race qui envoie des mis- 
sionnaires et des femmes de missionnaires chez 
les Papous et chez les Caffres, et qui, pétrie de 
courage, demande des hasards et des aventures 
où le courage puisse s'exercer. Elle s affiche 
dans les journaux, suivant la mode du pays, an- 
nonçant son instruction, ses répondants, le sa- 
laire qu'elle souhaite, et part seule, un jour, par 
le coach^ dans une maison qu'elle ne connaît 
pas, pour faire l'éducation d'une petite fille 
qu'elle n'a jamais vue : cela, en attendant; 



100 CHARLOTTE BRONTÉ. 

après quelques éducations semblables, elle aura 
assez d'argent pour fonder quelque pensionnat 
en son nom et à son compte. Qu'est-ce qui'pourra 
toucher un cœur semblable, si mâle et si habitué 
à ne compter que sur soi? Et par quel attrait 
une pareille personne, maigre et petite, sans 
toilette ni manières, sans parents, sans fortune, 
toujours résistante et combattante, pourra-t-elle 
remuer et conquérir un cœur ? 

C'est ici que commence la grande crise de la 
vie féminine, et l'épreuve est ici à la hauteur de 
l'âme qui doit la subir. Le maître revient, c'est 
le père naturel de la petite fille : un étrange 
homme, qui ne doit pas plaire beaucoup à nos 
lectrices françaises, et qui certainement est fait 
exprès pour choquer la moitié des lectrices an- 
glaises. Il a quarante ans, il est carré, massif, 
violent et rude ; il n'est pas môme poli avec la 
pauvre Jane ; il l'interroge dès le premier jour 
de son arrivée, en juge et en maître ; il faut que 
dès le premier jour elle prenne avec lui les 
façons de la guerre et le ton de l'égalité. Bien 
plus, c'est un infidèle^ une sorte de viveur, qui 
affiche audacieusement ses exploits passés, conte 
ses amours, ses duels, sa vie abandonnée à 



CHARLOTTE BRONTÉ. 161 

Paris, et fronde en face les principes respectés 
et les maximes établies. La sève sauvage, in- 
domptable à la culture qui coule dans ces crèa-i 
tures du Nord déborde chez lui en bosselures 
singulières, en formes barbares et exagérées. Il 
est trop fort, trop impétueux, trop livré à son 
propre sens ; il y a en lui un trop grand afflux 
de colère, de désir et de courage, pour qu'il 
' puisse s'enfermer à la façon des créatures appri- 
voisées sous l'uniformité des convenances et de 
la loi, et c'est justement à cause de cela qu'elle 
l'aime; pour maîtriser une âme si forte, il faut 
une âme encore plus forte ; l'écho intérieur de 
cette âme vierge et véhémente se trouve tout prêt 
à renvoyer en accents égaux le grondement de 
cette redoutable voix. Elle a celle clairvoyance 
qui ne s'arrête pas au dehors; elle perce à tra- 
vers les rudesses et les duretés jusqu'au courant 
de générosité et de vaillance intérieure ; elle sait 
assez par elle-même ce que c'est que la vérité et 
la justice, pour les reconnaître sous Técorce qui 
les recouvre ; elle a assez de confiance en la vé- 
rité et en la justice pour ne pas minauder ni fai- 
blir devant les incertitudes qui Tentralnent et 
devant les épreuves qu'il lui faut porter. L'amour 

14. 



162 CHARLOTTE BRONTfi. 

entre ces deux âmes ainsi faites est une sorte de 
bataille loyale ; ils s'aiment comme Brunehild et 
Sigur, en reconnaissant la force de leurs bras 
et la franchise de leurs coups. Il l'a tentée, il a 
voulu éprouver s'il était véritablement et sincè- 
rement aimé par elle, il feint de vouloir en 
épouser une autre et de l'envoyer gouvernante, 
bien loin, en Irlande ; elle le croit, et la voilà 
seule avec lui dans le jardin, prenant son congé, 
excitée, blessée coup sur coup, jusqu'à ce qu'en- 
fin tout éclate. Écoulez cet aveu, et dites s'il peut 
y en avoir un plus franc, un plus véhément et 
un plus pur : « J'ai le cœur gros de quitter cette 
maison, j'aime cette maison; je l'aime, parce 
que j'y ai vécu d'une vie pleine et délicieuse, du 
moins pour un temps. On n'y a pas marché sur 
moi, je ne m'y suis pas trouvée pétrifiée, je n'ai 
point été ensevelie avec des esprits inférieurs et 
exclue de toute intelligence et de tout commerce 
avec ce qui est beau, énergique et grand. J'ai 
parlé face à face avec ce que je respecte, avec ce 
dont je jouis, avec un esprit original, vigoureux 
et ouvert. Je vous ai connu, monsieur Rochester, 
et cela me frappe de terreur et d'angoisse, de 
sentir que de toute nécessité je dois être arra- 



CHARLOTTE BRONTÈ. 105 

chée de vous pour toujours. Je sens la nécessité 
de partir, et c'est comme si j'avais en face la 
nécessité de mourir. Je vous dis qu'il faut que 
je parle. Croyez-vous que je puisse demeurer ici 
et n'être plus rien pour vous ? croyez-vous que 
je sois un automate, une machine inerte, que je 
puisse supporter qu'on m'ôte mon morceau de 
pain de mes lèvres ? croyez-vous, parce que je 
suis pauvre, obscure, laide et petite, que je sois 
saris âme et sans cœur ? Si vous le croyez, vous 
avez tort; j'ai autant d'âme que vous, et au 
moins autant de cœur, et si Dieu m'avait donné 
quelque beauté et beaucoup de richesses, je vous 
saurais rendre mon départ aussi pénible qu'il 
l'est maintenant pour moi. Je ne vous parle 
point, maintenant, selon la coutume, les con- 
ventions, ni môme selon la chair mortelle ; c'est 
mon esprit qui s'adresse à votre esprit, juste- 
ment comme si tous deux avaient traversé la 
tombe, et comme si nous nous tenions aux pieds 
de Dieu, égaux, comme nous le sommes. — 
A présent, j'ai dit ma pensée, et je puis aller 
n'importe où, laissez-moi aller. Je ne suis pas 
un oiseau sauvage et égaré, comme vous le 
croyez, qui, dans son désespoir, déchire son 



4C4 CHARLOTTE BRONTÉ. 

plumage; il n'y a poinl de filet qui m'enlace; 
je suis une libre créature humaine avec une vo- 
lonté indépendante, et avec cette volonté je vous 
laisse là. » Devant cet élan toute hésitation tombe; 
les dents serrées, comme un homme qui prend 
une résolution profonde et périlleuse, il s'offre 
à elle, il la gagne et prépare le mariage. C est 
qu'en effet ce mariage ne peut se faire que contre 
la loi ; Rochester est déjà marié, et sa femme, 
une folle, ivrogne et furieuse, vit dans la maison, 
hurlant dans un appartement écarté, déchirant 
de ses ongles son mari qui l'approche, et rusant 
comme une bête sauvage pour sortir la nuit et 
mettre le feu à la maison. Au moment du ma-, 
riage tout se découvre, et le soir, revenue dans 
sa chambre seule avec lui, tout d'abord elle 
pleure, car elle l'aime de toute la force d'un 
cœur qui, après une si longue attente, vient de 
se donner tout entier pour la première fois. Le 
voyant abattu et agenouillé, la figure cachée 
dans ses mains, le corps secoué par l'angoisse, 
elle revient à lui, embrasse sa joue, caresse ses 
cheveux avec sa main. « Dieu vous bénisse, mon 
cher maître, dit-elle, Dieu vous sauve de tout 
mal et de toute erreur, et vous récompense bien 



CHARLOTTE BROOTÉ. 165 

de votre ancienne bonté pour moi ! » Puis, elle 
s'échappe : « Puisque je suis seule au monde, 
dit-elle tout bas, c'est à moi à prendre soin de 
moi ! Plus je suis solitaire, dépourvue d'amis, 
abandonnée, plus je dois me respecter moi- 
même. Je garderai la loi donnée par Dieu, sanc- 
tionnée par Thomme; je m'attacherai aux prin- 
cipes acceptés par moi quand j'étais raisonnable, 
non folle comme à présent. Principes et lois ne 
sont point faits pour les moments de calme, mais 
pour les moments de tentation, comme ceux-ci, 
quand l'âme et le corps, tous deux à la fois, se 
soulèvent révoltés contre leurs ordres ; ces ordres 
sont péremptoires, ils ne seront pas violés. Où 
serait leur valeur, s'il m'était permis de les 
violer au gré de mes convenances ? Ils ont leur 
valeur — je l'ai toujours cru, et si je ne le crois 
point à présent, c'est parce que je suis in- 
sensée — tout à fait insensée ! Dans mes veines 
caule du feu, et mon cœur bat trop vite pour en 
compter les battements. Des opinions préconçues, 
d'anciennes résolutions, c'est tout ce qui me 
reste, à cette heure, pour m'y appuyer. Là je 
veux planter mon pied. » 
Elle part la nuit, sans rien dire à personne. 



1«6 CHARLOTTE BRONTË. 

presque sans argent, rencontre une chaise de 
poste, se jette dedans, va en avant aussi loin que 
son argent la mène, et là, épuisée, inconnue, 
frappe à dix portes pour trouver de l'ouvrage, ou 
obtenir un morceau de pain. Quel que soit l'ou- 
vrage, il n'importe ; bonne d'enfants, servante 
pour tout faire, on la renvoie avec défiance. 
Trente-six heures sont passées, et elle n'a point 
mangé, la nuit est venue, elle est seule dans la 
campagne, le vent siffle et la pluie tombe. Sur 
le point de défaillir, elle frappe à une maison 
isolée, où, à la fin, le maître, un jeune ecclésias- 
tique calme et sévère, M. Saint-John, la reçoit. 
Sauvée, soignée, peu à peu estimée, puis aimée 
par les filles de la maison, elle obtient une place 
de maîtresse d'école dans le village voisin, et là, 
pendant de longs mois, elle vit obscure dans la 
solitude et le travail parmi des jeunes filles pau- 
vres et grossières, avec des efforts constants et 
des souvenirs amers, et un profond amour dé- 
sespéré qui couve encore. Mais la volonté n'a 
point fléchi ; pendant que la neige tombe et que 
le soleil se couche tristement sur la bruyère, 
la même voix intérieure lui crie qu'elle a bien 
fait et qu'elle a eu raison. « Oui, je vivrais main- 



CHARLOTTE BRONTÈ. 167 

tenant en France, maîtresse de M. Rochester, 
dans un beau climat, dans le luxe d'une villa, 
la moitié du temps enivrée de mon amour pour 
lui, car il m'aurait bien aimée. Oui, il m'aurait 
bien aimée pendant un temps, il m'aimait ; per- 
sonne autre désormais ne m'aimera jamais ainsi. 
11 était fier pour moi et tendre pour moi. Jamais 
nul homme ne m'en rendra autant. Mais qu'est- 
ce que je dis et quel rêve ? Lequel vaut mieux, 
d'être une créature esclave, dans un paradis d'in- 
sensée à Marseille, avec une fièvre et des illusions 
d'une heure, — suffoquée aussitôt après par les 
larmes les plu« amères du remords et de la 
honte — ou bien d'être une maltresse d'école de 
village, libre et honnête, dans un coin de mon- 
tagne, sous la brise, et sur le loyal cœur de 
l'Angleterre. Oui, je sens que j'ai eu raison 
quand je me suis attachée au principe et à la loi, 
et que j'ai dédaigné et écrasé les suggestions 
toiles du rêve et du moment. » Au milieu de ces 
combats et de ces victoires, la chance tourne 
enfin, la fortune lui revient ; elle fait un héri- 
tage, elle retrouve des parents dans ceux qui 
l'ont accueillie, elle leur fait part de son bien ; 
son énergie et sa persévérance lui conquièrent 



168 CHARLOTTE BRONTË. 

par degrés l'estime et le respect de ce jeune mi- 
nistre si beau et si dévoué, et pourtant si fier et 
si froid. Il Ta éprouvée, il'sent qu'il a trouvé en 
elle sa sœur d'adoption, sa compagne, sa femme, 
et veut la mener avec lui dans l'Inde, où il part 
comme missionnaire. C'est alors que se révèle 
un nouveau trait dans ce caractère, le plus tou- 
chant de tous, celui qui sépare les héroïnes de 
miss Brontë de toutes les autres. Sous le com- 
battant apparaît la femme ; elle ne sait pas seu- 
lement résister, mais encore aimer ; elle est 
aussi propre à l'effusion qu'à la résistance, et 
mérite la tendresse autant que le respect. Elle 
admire Saint-John, elle est tentée par la gran- 
deur du but vers lequel il marche et par les 
périls de la carrière héroïque qu'il veut courir ; 
elle consent à partir avec lui comme sa sœur, 
elle donnera ses forces, sa santé, sa vie — rien 
de plus — on ne peut donner l'amour qu'à l'a- 
mour. Elle sent que dans Saint-John ce n est 
point l'amour qu'elle rencontre ; il ne la prend 
que comme une aide ; elle ne veut être pour lui 
qu'une aide, et tous les sophismesde l'éloquence 
humaine et de la prédication ecclésiastique ne 
parviendront point à l'arracher de ce fondement 



CHARLOTTE BRONTÉ. 169 

inébranlable sur lequel son instinct de femme 
assied ses convictions de femme. Elles parlent 
si haut dans son cœur, qu'elles y sont comme 
une inspiration d'en haut ; tout le passé y afflue 
tout d'un coup par une invasion invincible ; elle 
repart et retrouve son ancien maître, aveugle, 
estropié et demi-ruiné par un incendie où sa 
femme a péri en voulant le brûler. A présent, 
c'est elle qui s'offre, jeune et riche, à un in- 
firme ; jusque dans le bonheur, le dévouement, 
la générosité, emploient encore sa vie ; et sa joie 
comme sa gloire, en ce mofnent comme autre- 
fois, c'est d'avoir su beaucoup souffrir et bien 
aimer. 

Shirley Keeldar est sœur de Jane Eyre, comme 
Emily de Charlotte. Une sœur plus audacieuse, 
plus brillante, comme l'autre intelligente et 
noble de cœur, de plus aussi gracieuse que 
l'autre est âpre, séduisante de. visage, irrésisti- 
ble de langage et de façons. A côté de Shirley, 
Jane Eyre, Lucy Snowe, ressemblent à d'hum- 
bles violettes auprès de quelque magnifique 
orchidée dont les pétales tigrées et entr'ouverles 
attirent et font rêver. Qu'on se figure une grande 
fille blanche, svelte, souple, ondoyante et empor- 

15 



170 CHARLOTTE BRONTÈ. 

tée, puis ce corps de déesse tout à coup bondis- 
sant avec des témérités virginales et sauvages, 
se redressant sous des Certes et des colères, 
soulevé par des fougues qui débordent de la ma- 
nière la phis inattendue comme la plus superbe. 
Shirley, reine chez elle, ne connaît ni les con- 
traintes de Tobéissaiice, ni celles de la pauvreté. 
Elle est orpheline, riche, et à vingt ans maîtresse 
indépendante d'un beau domaine, qu'elle seule 
gouverne et dirige. Ce ne sont pas seulement 
des paysans qu'elle a parmi ses subordonnés et 
ses tenanciers, il y a des hommes distingués, 
des ecclésiastiques, des manufacturiers qui la 
traitent en patronnesse et en supérieure. Un 
haut rang, la vraie puissance, la puissance qui 
seule ouvre la carrière à une âme haute, en 
outre de la générosité, du sang-froid, une large 
idée des devoirs que la fortune impose, Shirley 
a toixt cela, et mieux, elle possède, comme Jane 
Eyre, ce sublime sentiment de la justice, qui, 
tel qu'un flambeau toujours resplendissant, 
éclaire les obscurités et dissipe les incertitudes 
dans lesquelles un esprit ordinaire s'embarrasse 
et s'aveugle. « Vous n'étiez point là, je n'ai point 
osé disposer de votre bien, » lui dit sa gouver- 



CHARLOTTE BRONTÊ. 171 

nante, personne timide qu'elle interroge sur les 
secours envoyés à plusieurs soldats blessés dans 
une émeute d'ouvriers. c< Rien de plus simple 
pourtant. Ces soldats ont risqué leur vie pour 
défendre mon bien, je suppose qu'ils ont droit à 
ma reconnaissance ; ces blessés sont mes sem- 
blables, je suppose qu'ils ont droit à mon aide. » 
Cette logique naturelle tient lieu de toute expé- 
rience comme de toute science, et préserve de 
toute idée fausse comme de toute théorie suran- 
née. Pas plus que Jane Eyre et Lucy Snowe, 
Shirley n'est cette femme que Ton peignait il y 
a trente ans, travestie aujourd'hui, pour les 
besoins du moment, en pensionnaire ayant nom 
Sibylle, ou bien en demoiselle à marier raison- 
nable et sensée s'appelant mademoiselle La Quin- 
tinie. La pierre de touche à laquelle seule on re- 
connaît tout esprit pénétrant, c'est de n'être 
point en retard avec les idées de son temps et de 
ne point se tromper sur l'heure si par hasard 
quelques nuages obscurcissent le ciel, sinon on 
a de l'esprit, je le veux bien, mais on n'a pas 
tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. Notre 
temps, qui n'est point mystique et ne se paye pas 
plus de grands mots qu'il ne se laisse aisément 



172 CHARLOTTE BRONTÉ. 

attendrir, veut des héroïnes comme Shirley, 
plus femmes du monde que théologiennes, et 
mieux instruites dans Part de causer que dans 
celui de discuter. Celle-ci ne s'inquiète guère 
des opinions religieuses qu'on peut lui prêter, 
et, cependant, de toutes les héroïnes du présent 
et du passé, je n'en vois pas une qui sente mieux 
la nature ni Taccord éternel de ses magnificences 
avec les grandes légendes antiques qui ont bercé 
l'enfance du monde. C'est qu'on naît artiste ou 
poète, et de même que sans savoir le grec on 
peut sentir la beauté du satyre de Phidias, de 
même, sans connaître Spinoza oi> Hegel, une 
Ame généreuse, un esprit droit peut sinon com- 
prendre, du moins pressentir Téternelle vérité 
qui luit dans chaque rayon de soleil. Cette même 
logique inflexible, qui, telle qu'une horloge 
intérieure, guide les actions de l'homme juste, 
met aussi devant ses yeux, sans qu'il le cherche, 
le modèle véritable du beau. Les préjugés, les 
admirations ont beau l'assaillir, il garde son 
jugement droit, et son instinct suffit pour le con- 
duire au vrai à travers les conventions et la ba- 
nalité. Shirley, qui n'a qu'une instruction n\é- 
diocre et un goût modéré pour l'étude, n'en sent 



CHARLOTTE BRONTÉ. A75 

pas moins vivement ce qu'il peut y avoir de ma- 
niéré et de faux dans TÈve de Milton, cette Eve 
qui, en bonne lady anglaise, va cueillir des fruits 
au jardin pour l'ange Gabriel et son mari. Elle 
s'arrête : en dépit des pédants, elle est choquée, 
elle ose se moquer du grand Milton. « C'est sa 
cuisinière qu'il a dépeinte faisant des tartes ou 
préparant des crèmes, » s'écrie-t-elle. Puis, quit- 
tant tout à coup ce ton leste, elle regarde la 
campagne inondée des splendeurs du couchant, 
et toute frémissante au contact de cette nature 
divine, la jeune fille soudain se transforme et 
devient une artiste. Elle la sent, elle Taperçoit, 
cette Eve primitive que Milton n'a ni vue ni sen- 
tie; du moins elle essaye de l'imaginer, elle 
ébauche à demi une sorte de forme colossale, 
et comme une sculpture qui reste incomplète, 
qu'elle n'a point la force d'achever, mais qui du 
moins témoigne de Tétrangeté et de la grandeur 
de ses aspirations. « Je la vois, la géante divine, 
la Femme-Titan, dont la robe d'azur dépasse la 
limite des prairies. Son voile blanc comme 
l'avalanche est brodé d'une flamboyante ara- 
besque d'éclairs ; sous ses seins repose sa cein- 
ture pourpre comme le ciel et traversée de l'étin- 

15. 



174 CHARLOTTE BROINTÊ. 

celariie clarté de l'éloile du soir. Ses yeux tran- 
quilles sont clairs, profonds comme l'eau des 
lacs, brillants d*amour céleste, et pourtant 
pleins de tendresse humaine; son front, plus 
pâle que la lune nouvelle, est vaste comme les 
nuées; ses mains puissantes sont jointes sur son 

■ 

sein courbé au bord de Phorizon. Ainsi age- 
nouillée, face à face avec Dieu, elle lui parle. 
Telle est TÈve, fille de Jéhovah, telle est TÈve, 
wïèr^ d'Adam. » 

La flatterie, du moins la flatterie vulgaire, 
n'aura point prise sur un esprit aussi lucide, et 
ce viril jugement que soutient l'orgueil la pré- 
servera de toute défaillance comme de toute 
erreur. Elle est riche, donc on veut l'épouser. 
Maint prétendant s'offre ; rien de plus facile que 
de repousser des gens qu'on n'aime pas ; mais 
qu'il est malaisé de repousser celui qui vous 
plaît, qu'il est difficile de ne pas se laisser trom- 
per, troubler du moins par des paroles qu'on a 
tant envie de croire! Elle n'est point troublée 
cependant, elle garde son discernement intact ; 
elle a beau aimer, sa raison fait son office, elle 
démêle du premier regard le sentiment intéressé 
caché sous les paroles convenables qu'elle vient 



CHARLOTTE BRONTÈ. 175 

d'entendre. Du premier coup elle s'en révolte et 
veut tout briser. « Providence divine, » fit-elle 
d'un ton saccadé, impitoyable, profondément 
indigné et douloureux, « vous venez de me faire 
une proposition étrange — étrange venant de 
vous. Et si vous saviez comment vous venez de 
la formuler, quel était votre air, votre ton, vous 
en seriez saisi. Vous sembliez un brigand qui en 
veut à ma bourse, plutôt qu'un prétendant à 
mon cœur. » La voix tremble, le regard irrité 
qui transperce comme un dard défend toute 
réplique, elle est homme alors, et plus qu'hom- 
me. On ne résiste pas à cet accent, personne n'y 
a résisté. Dernièrement insultée par un ecclé- 
siastique malotru, elle Ta mis à la porte. « Loin 
d'ici ! fussiez-vous un archevêque. Vous ne vous 
êtes point conduit en gentleman, vous n'avez 
rien à faire ici. » Un tel orgueil foule aux pieds 
les hochets dont se repaissent les vanités bana- 
les, titres, honneurs, richesses, et quand son 
oncle, indigné de lui voir refuser un parti bril- 
lant, lui demande si elle espère.un pair d'Angle- 
terre : « Je doute, répond-elle noblement, qu'il 
existe ce pair à qui j'accorderais ma main. » — 
Puis, sur la remarque que le prétendant dédai- 



176 CHARLOTTE BRONTÉ. 

gné est un enfant, qu'elle ferait de lui ce qu'elle 
voudrait : c< — Cela se peut; mais ma vocation 
n'est point de garder les enfants. Ne vous ai-jc' 
point dit qu'il me fallait un maître? quelqu'un 
en présence de qui je me sentirai disposée, obli- 
gée à bien faire? quelqu'un dont mon humeur 
violente devra respecter le contrôle ? Un homme 
dont l'approbation peut récompenser et le blâme 
punir? Un homme que je pourrai craindre, et 
pourtant qu'il me sera impossible de ne point / 
\aimer ? » Elle le trouve, ce maître, elle le ren- 
contre, ce soutien, dans un obscur professeur, 
précepteur d'un cousin, et comme tel traité sans 
façon par ces gens à titres et à argent. Non 
qu'elle rencontre en lui un grand homme, ni 
même un homme brillant; il a simplement de 
la droiture, de la fermeté et du bon sens; ce 
n'est qu'un honnête homme ; on dira que c'est 
peu de chose ; il me semble que ce n'est pas peu 
de chose. Peut-être une femme si supérieure 
avait-elle besoin d'un mari ordinaire; c'est 
l'histoire de M". Barrett, le plus grand poëte- 
femme de l'Angleterre. Trois des plus grands 
romanciers de l'Angleterre, Currer Bell, M'^*. Bee- 
cher Stowe et M". Gaskell, ont fait ainsi. Peut- 



CHARLOTTE BRONTÈ. 177 

être trouverait-on les raisons de ces singularités, 
peut-être ces grands esprits, à force d'imagina- 
tion, parviennent-ils à transformer la personne 
préférée, peut-être sa tranquillité et son bon sens 
les reposent d'eux-mêmes, peut-être la médio- 
crité de ses facultés, qui supprime toute rivalité, 
permet-elle à l'amour de s'insinuer dans l'esprit 
supérieur qui, rassuré à tort, a oublié de se 
mettre en défense. En somme, tous ces mariages 
ont été heureux, et le bonheur justifie. Après 
tout, l'élégance des manières, Taisance du lan- 
gage n'éblouissent qu'autant qu'on ne les pos- 
sède point soi-même, ou, du moins, ne plaisent 
qu'à la façon d'un bel habit sur un corps bien 
fait. Mieux vaudrait le même personnage vêtu 
d'un habit médiocre qu'un bossu habillé par le 
premier tailleur. La délicatesse du cœur est un 
diamant plus rare que toutes les parures de l'é- 
ducation et du monde, et quand on l'a trouvé,^ 
on peut négliger le reste. Shirley sait qu'au- 
dessus de cet honneur vulgaire, faute duquel 
on se trouve exclu de la société des honnêtes 
gens, il en est un plus intime et qui a ses lois 
écrites dans bien peu de cœurs. Ce genre d'hon- 
neur, Louis Moôre le possède, et Shirley n'a eu 



178 CHARLOTTE BRONTÉ. 

qu*à regarder autour d'elle pour voir que le 
pauvre professeur serait pour elle un appui plus 
sûr et un plus fidèle ami que Pambitieux indus- 
triel ou le riche baronnet. Mais tout comme lui, 
elle a son orgueil, et il est beau d'assister à ces 
débats de deux âmes qui se valent et dont aucune 
ne veut faire les premières avances. « Je suis 
pauvre, quoique gentleman, » dit-il, « Je suis 
femme, quoique riche, » répond-elle, et coup 
sur coup, comme dans un duel, les réponses se 
croisent sans qu'on sache qui triomphera. Enfin, 
devant tant de passion sincère et de fierté légi- 
time^ l'orgueil cède, Télève se décide à aller 
au-devant de celui qu'elle veut garder toute sa 
vie pour maître. « Monsieur Moore, dit-elle en 
attachant sur lui son regard franc, sérieux, 
charmant, monsieur Moore, apprenez-moi et 
aidez-moi à être bonne. Je ne vous demande pas 
de me décharger de tous les devoirs et de tous 
les soins qu'entraîne la possession de quelques 
biens. Je vous demande seulement de prendre 
sur vous la moitié du fardeau et de me montrer 
à m'acquitter de ma part de besogne. Votre 
jugement est équitable, votre cœur est bien- 
veillant, vos principes sont sains. Je sais que 



CHARLOTTE BRONTÉ. 179 

VOUS êtes prudent, je sens que vous êtes bon, 
je crois que vous êtes consciencieux. Soyez mon 
compagnon à travers la vie, mon guide quand 
j'hésite, mon maître quand je me trompe, mon 
ami toujours. » Orgueil et candeur, raison et 
tendresse, comme chez Jane Eyre, avec une sé- 
duction de plus, la grâce, avec un mérite de 
moins, celui de l'héroïsme prouvé par les 
grandes épreuves, c'est pourtant encore Jane 
Eyre, car c'est Charlotte Brontë parmi de plus 
grands bonheurs et de moins grands dangers. 

II 

Telle est son idée de la vie : Soyez braves et 
soyez aimants ; toute sa morale est là . Un ferme 
courage, et la faculté de se donner ; selon elle, 
il n'y a rien de meilleur dans l'homme, et c'est 
de ce principe qu'elle part pour louer ou pour 
blâmer. La roideur ne la choque pas, ni la 
violence, ni même parfois la brutalité. Elle 
souffre l'étrarigeté, la bizarrerie, mais elle en 
veut mortellement et implacablement à la va* 
nité, à la coquetterie, jiu_mensonge, à la finesjse^ 
complimenteuse, à la froide politesse du monde^. 



180 CHARLOTTE BROINTË. 

^ Jt tout ce qui_ att^fl\LÇ i^^ véracité et la jgénérosUé. 
Elle est bien vraiment anglaise de religion, 
d'instinct, d'antipathies, de préférences, et on 
la reconnaît pour telle dans l'opposition de ses 
héros et de ses coquins. On la reconnaît plus 
visiblement encore dans le contraste patriotique 
qu'elle établit entre les gens du continent -el ses 
chers Anglais. Elle a mis en regard de Jane Eyre 
et de Lucy Snowe des personnages comme 
Blanche Ingram, jeune lady parfaite d'élégance, 
modèle de bon ton, qui, en plein salon, devant 
l'homme qu'elle veut attirer dans ses filets, 
tourne en ridicule les invités, appelle sa mère, 
« madame-mère, baronne d'Ingram-Park et 
autres lieux, » traite l'institutrice comme une 
servante, commet plus de sottises qu'il n'en 
faudrait, en France, pour décider ses parents 
à la faire enfermer; ou bien Ginevra Fanshawe, 
une écervelée, et, qui pis est, une écervelée 
anglaise, c'est-à-dire franchement égoïste et 
grossièrement sotte, une poupée qui a des fa- 
çons d'ingénue avec des inclinations de grisette, 
une sorte de baby blanc et rose qui ricane sans 
cesse, ne songe qu'à s'amuser, se moque de ceux 
qui la trouvent belle et a tout juste assez d'es- 



CHARLOTTE BRONTÊ. 181 

prit pour trouver le chemin de leur bourse. 
Après les personnages viennent les nations. 
D'un côté, le Français et le Belge; de l'autre, 
le vrai Saxon, son compatriote, celui qu'elle re- 
connaîtrait les yeux fermés, TAnglais calme, 
loyal, bien vêtu, qui sourit d'un sourire un peu 
roide, cause avec mesure, et sans s'abandonner, 
bienveillant néanmoins, mais sans empresse- 
ment, d'abord froid, niais en somme obli- 
geant, généreux même, un lord, un prince 
peut-être, plus vraisemblablement un simple 
gentleman; l'homme médiocrement riche, qui 
a une profession, ou le riche esquire, qui loue 
des châteaux en Italie et en Suisse. C'est le doc- 
teur Bretton, ce jeune médecin anglais, qui se 
montre si galant homme envers la pauvre Lucy 
Snowe, . quand elle arrive à Yillette, le soir, 
et par un temps affreux, sans savoir où aller 
ni ce que le conducteur a fait de sa malle; 
ou M. Home, homme original et aimable, le 
type de l'Anglais bien élevé, comme le docteur 
Bretton. En regard de ces personnages si par- 
faits de sentiments et de tenue, on verra le 
Belge flegmatique et gros mangeur, le Français 
râpé cl misérable, le maître d'éludé sans cm- 

16 



182 CHARLOTTE BRONTË. 

ploi qui apprend le français aux jeunes filles el 
accoste l'honnêle femme attardée qu'il ren- 
contre ; « Thomme à moustaches, » dont Thabit 
prétentieux indique le soi-disant gentleman, 
et la conduite Thomme du peuple ; puis le gan- 
din frisé, cravaté, vernissé, sorte de garçon 
coiffeur né pour applaudir des entrechats, pour 
servir de claqueur aux chevaux célèbres, singe 
et mannequin, avec moins d'esprit et plus de 
sottise, triste personnage, qui, certes, ne mé- 
rilait point de s'appeler le comte de Hamal, et en- 
core moins de représenter un diplomate fran- 
çais. Elle n'avait probablement vu que les pauvres 
diables qui se promènent autour de Leicester 
square, ou vendent du français à tant l'heure 
aux étrangers, et c'est pourquoi il faut lui par- 
donner si elle prenait parfois un commis voya* 
geur, pilier d'estaminet, pour un Français 
pauvre, ou bien un garçon tailleur pour un 
gentilhomme. 

Entre les caricatures de femmes, qui ne sont 
ni moins variées, ni moins âpres, voici madame 
Beck la jésuite, suppôt du saint office et di- 
rectrice d'un pensionnat ; Rosine, sa femme de 
chambre, soubrette dégingandée, dont une chan- 



CHARLOTTE BRONTÈ. 183 

teuse d'opéra ne voudrait point ; Adèle, la petite 
fille parisienne, qui étale sa tournure et récite 
(les fables ; mademoiselle Sainte-Pierre, la sous- 
maîtresse, personne mûre qui entasse des écus 
et fait la chasse aux maris^ Derrière ces cory- 
phées s'avance, comme une troupe d'oies ca- 
quetantes, la bande replète des La-Basse-Cou- 
nennes^ femmes Am Payo Bis, créatures gour- 
mandes et paresseuses c< qui ne savent pas 
mettre ensenri)le deux idées, ni mener h bout 
un travail. » Çà et là se font jour des allusions 
directes et des épithètes outrageantes; on voit 
rhéritier du trône décoré du titre de « duc de 
Dindonneau, « les La-Basse-Couriens en masse, 
traités de clowns, parce qu'ils commettent Tim- 
pardonnable petitesse de ne pas reconnaître avec 
les Anglais, que ces derniers sont nés pour ré* 
genter T univers. « Vive l'Angleterre, Thistoire 
et les héros ! A bas la France, la fiction et les 
faquins! » voilà le cri qui, lorsqu'elle est trop 
provoquée, s'échappe de ses lèvres. Tous les 
vieux préjugés conservés en Angleterre, dans 
la Middleclass et dans les provinces, éclatent 
dans ce violent accès. Pour le véritable Anglais, 
le Français est encore tel que le faisait Hogarth, 



{ 



181 CHARLOTTE BRONTÉ. 

un perruquier ou un maître de danse, en tout^ 
cas, un être sans consistance, habitué à faire 
des compliments, à combiner des phrases et à 
marcher sous la baguette d'un sergent de \ille 
ou d'un gendarme. Ils croient que nous n'avons 
point d'empire sur nous-mêmes, et que par con- 
séquent nous sommes faits pour être menés 
comme des enfants, et pour eux, la plus simple 
marque de cette infériorité morale, c'est la 
persistance avec laquelle nous nous en tenons à 
notre religion. On devine bien que miss Bronté, 
à cet égard, est bonne protestante. Sa Lucy 
Snowe, qu'on essaye de convertir, ne sera jamais 
convertie, et l'énergie de sa colère, comme la 
vivacité de sa résistance, montre à quel point 
son puritanisme fait partie de son naturel et de 
ses convictions. Selon elle, « l'ignorance, la dé- 
gradation et la bigoterie sont les fruits du pa- 
pisme ; il se sert des afflictions et des affections 
des hommes pour leur forger leur chaîne; il 
nourrit, habille et abrite les pauvres, pour les 
attacher par obligation à l'Église ; il élève et pro- 
tège les orphelins, afm de les attacher au giron 
de l'Église ; il soigne les malades, pour que les 
malades puissent mourir selon les cérémonies et 



ClIAK LOTTE DRONTË. 485 

les formules de l'Église ; il immole des milliers 
de vies dans ses couvents, et dans sa hiérarchie, 
pour prouver la sainteté et étendre le règne de 
l'Église; il ne fait presque rien pour le bien de 
l'homme, il fait encore moins pour la gloire de 
Dieu ; il ouvre douloureusement à travers rocs et 
montagnes cent mille chemins pénibles, à force 
de sueurs, de labeur et de sacrifices d'hommes, 
et tout cela pourquoi ? pour qu'un ordre de prê- 
tres puisse monter el monter toujours plus haut 
jusqu'à un pinacle d'où il puisse faire peser sur 
le monde le sceptre de ce woloch, leur Église ! » 
On lui prête quantité de petits livres onctueux 
et tendres qui doivent la ramener par l'émotion 
et convaincre son esprit en touchant son cœur. 
Elle les trouve faux et fades ; à ses yeux, celui 
qui veut conquérir l'homme doit attaquer 
l'homme par ses maîtresses parties, la raison 
et la conscience, et non j)as se glisser dans son 
âme en prenant avantage de sa faiblesse et de sa 
sentimentalité. On lui montre des processions 
splendides, elle répond : « Qu'elle ne peut regar- 
der les fleurs, les cierges, le clinquant, la brode- 
rie, lorsqu'elle sent s'élever en elle la secrète vi- 
sion du Dieu infini et éternel. » « Lorsque je pense 

46. 



486 CHARLOTTE BRONTÊ. 

au péché, à la douleur, à la dépravation et à la 
corruption mortelle, au grand et pesant chagrin 
de la vie, à la terrible dissolution finale, je ne 
me soucie point des chants de prêtres et des 
bourdonnements de sacristains. » Ce qui éveille 
en elle la religion, c'est l'alarme de la con- 
science, c'est la méditation anxieuse de la vie et 
de la mort, c'est l'instinct septentrional tout 
moral et austère; et, dans la religion comme dans 
le reste, ce qu'elle prise au-dessus de tout et ce 
qu'elle révère avec une fidélité constante, c'est 
l'indépendance de la volonté vertueuse qui ne 
reçoit sa loi que d'elle-même et ne prend pour 
loi que son devoir. . 

Voilà un caractère et une morale de femme 
bien peu séduisants. Charlotte Brontê a l'air ici 
d'une Genevoise, et qui pis est, d'une institu- 
trice genevoise. Beaucoup de gens parmi nous 
trouveront ses héroïnes peu agréables. Ils leur 
accorderont du mérite ; parfois même ils leur 
donneront raison sur le fond des choses ; ils re- 
connaîtront en elles des qualités généreuses, 
leur dévouement désintéressé, leur intrépidité, ce 
courage dénué de forfanterie qui touche sans 
l'aide de grandes phrases éclatantes ou de pé- 



/ 



CHARLOTTE BRO^TÉ. 187 

riodes déclamatoires à la Rousseau. Us diront 
même que, pour venir de la part d'une femme, 
leurs efforts n'en sont pas moins méritoires ; que 
le lutteur qui se bat dans Fombre montre un 
courage égal, parfois même supérieur à celui du 
soldat qui se bat au grand jour ; qu'une blessure, 
après tout, vaut une autre blessure, et un effort 
^ un autre effort. Mais ils n'iront pas plus loin. 
<c Ces personnages, diront-ils, sont anglais, et ne 
sont qu'anglais. Ils ont cette roideur âpre, cette 
exagération virile de sentiments qui ôte toute 
grâce aux femmes et fait d'elles les camarades 
de leurs maris. Ni Lucy Sno^e, ni Jane Eyre ne 
" sont femmes du monde, du moins du monde à la 
façon dont nous l'entendons, c'est-à-dire des per- 
sonnes aimables et gracieuses pour qui lapoli- 
y tesse, comme le désir de plaire, est un véritable 
(Revoir, et qui par là passent leur vie à dire des 
paroles fines et à essayer de jolies robes. » En^^ ^*//^/ - 
somme, l'élégance, la douceur, la grâce, soiit./'-.^-^ 
indispensables à une femme, et chez celle-ci ôn^ > 
aperçoit sous la jupe trop courte et gauchement"' - j-^ 
balloimée le large pied carré, les grosses bottes -^a/*"-'-^ 
solides de l'Anglaise qui voyage pour s'acquitter 
d'un devoir. C'est toujours la femme qui par- 



•- •/ 






188 CHARLOTTE BROiNTË. 

court les galeries du Louvre au pas de course, 
yy//^à:^>'' skns regarderies tableaux, que l'on voit rire à 
i Saint-Pierre de Rome pendant la bénédiction du 

saint Sacrement. Qu'une femme ait de loin en^ 
loin un petit air évaporé ou hardi de hussard, < 
cela passe, mais il ne lui est pas permis de se 
travestir en cuirassier ni en dragon. Je n'aime 
pas voir, au musée de Villette, Lucy Snowe carré- 
ment campée devant une épaisse Cléopâtre char- 
nue, de Rubens, et cela pour le seul plaisir de 
braver le bon Français, son ami, qui trouve cela 
médiocrement convenable, surtout en présence 
de jeunes fats qui se chargent d'expliquer le ta- 
bleau. Lucy Snowe prenant en classe des façons 
de sergent au port d'armes, et s'écriant à plein 
gosier que les Français sont des « faquins, » 
achève de me refroidir envers ces personnages 
à deux fins, femmes par la robe, par le cœur 
jaussi, je le veux bien, mais qui ont le tori im- 
pardonnable à mes yeux de rappeler certains 
ustensiles perfectionnés et brevetés, d'invention 
tout anglaise, qui peuvent servir à volonté de 
parapluie et de chaise. Il faut renvoyer ces ma- 
chines parfaites à l'exposition de Rirmingham. 
Un mot, cependant, pour être juste. La vie prati- 



CHARLOTTE BRONTÉ. 189 

que n'a rien de commun avec la poésie, ni le ma 
riage ordinaire avec la grande passion entraî- 
nante qui surmonte les obstacles, franchit les 
distances, joint malgré tout deux êtres que tout 
paraissait séparer. Dans le cours ordinaire des 
choses, les vraies passions, comme la vi'aie 
poésie, font exception ; il est plus de petites in- 
clinations qu'il n'est de grandes amours, et plus 
de petits bonheurs qu'il n'est de grandes joies 
puissantes, comme un artiste seul peut les con- 
cevoir et ressentir. Ces petits bonheurs, on les 
rencontre auprès des personnages à deux fins 
dont il vient d*étre question. Il est bien agréable, 
en voyage, d'avoir toujours sous sa main un pa- 
rapluie et une chaise, il est encore plus agréable 
de tenir sous son bras celui d'une femme qui 
sait tout à la fois vous aimer et vous aider. 



III 



Voyons le mal, cependant, et soyons avec elle 
aussi sincère qu'elle l'était avec les autres. Son 
premier défaut, c'est que son imagination n'avait 
pas d'ampleur. Dans trois romans sur quatre, 



190 CHARLOTTE BRONTÊ. 

dans le professeur, dans Villetle, dans Jane Eyre, 
elle a répété son portrait et son histoire; toujours 
reparaît le même personnage énergique, triste, 
généreux, pauvre instiluteur ou institutrice qui, 
à force de bonne conduite et de patience, finit 
par atteindre une demi-aisance et un demi- 
l)onheur. Jusque dans Shirley, Télernel institu- 
teur se rencontre. Elle n'avait rien vu d'autre, 
elle ne pouvait rien décrire d'autre. Pareillement 
dans les autres caractères elle se copie ; Ginevra 
Fanshawe, Georgiana Beed, Blanche Ingram sont 
sœurs jumelles, Paulina Home est une sorte de 
Shirley de salon moins noble et plus affectée. La 
faiblesse des intrigues, la vulgarité des dénoû- 
ments, la maladresse trop visible de l'agence- 
ment montrent combien elle possédait naturelle- 
ment peu le talent du romancier. Des sutures 
grossières relient ensemble les faits arrangés 
d'après des souvenirs personnels; on aperçoit des 
trous mal bouchés par des aventures romanes- 
ques qui seraient à leur place dans un drame du 
boulevard. Ainsi dans Jane Eyre on rencontre 
une folle furieuse, sorte de démon malfaisant 
qui veut étrangler son mari, le brûler dans son 
lit ; qui se promène la nuit dans les corridors. 



CUAULOTTK BRONTÊ. 191 

effraye les enfants, pousse des hurlements mys- 
térieux, et à la fin finit par brûler la maison et 
offrir un dénoûment qui réussirait bien à l'Am- 
bigu. L'apparition de la Nonne dans Villette, 
l'histoire si saugrenue de madame Walravens, 
personnage grotesque qui, avec sa verrue sur le 
nez et sa bosse dans le dos, a mission de repré- 
senter le mauvais génie de l'un des héros du 
livre, sont des contes dignes de trouver place 
dans un journal de modes, et des fautes de goût 
qui laissent une impression désagréable, pres- 
que pénible. On y sent l'effort d'un esprit qui 
veut à toute force se montrer original, le cau- 
chemar malsain d'une imagination aux abois qui 
s'accroche à tous les expédients. Faute d'événe- 
ments ou d'idées, l'emphase arrive, le récit s'in- 
terrompt pour faire place à de petits morceaux 
de style sublime. Voici les dix dernières lignes 
d'une invocation à la Fantaisie^ : « Influence di- 
vine^ secourable, pleine de grâces I Quand je 
ploierai le genou devant un autre que devant 
Dieu, ce sera devant ton pied ailé et blanc, beau 
sur la montagne comme dans la plaine. L'on a 

* A Bruxelles, chez madame Iléger, elle écrivait des ampliû- 
caliuiii» fraiiç;ii:>cs i^ul* la mort de ^apolêoll, ïea Croisades^ etc. 



in CHARLOTTE BKOSTÉ. 

élevé des temples au soleil, dédié des autels à la 
lune. gloire supérieure ! Pour toi nulle main 
ne bâtit, nulle lèvre ne consacre ; mais à travers 
les âges les cœurs se montrent fidèles à ton 
culte. Tu possèdes une demeure trop large pour 
se renfermer entre des murs, trop haute pour se 
couvrir d'un dôme, un temple dont le parvis 
s'appelle espace, des rites dont les mystères, 
par images, révèlent aux initiés l'harmonie dès 
mondes. » Vous vous croyez dans un pensionnat . 
de demoiselles, entre la sous-maîtresse* qui règle 
des cahiers et le professeur de littérature qui 
corrige un devoir. Vous y êtes. L'ode s'exhale du 
fond d'une classe où bâillent vingt petites filles 
et de la poitrine amaigrie d'une pauvre sous- 
maîtresse qui, pour le quart d'heure, ne trouve 
rien de mieux pour se désennuyer. C'est juste, 
au fond, et bien dans le caractère du personnage. 
A la longue, pourtant, ces soupirs trop répétés 
de sous-maîtresse fatiguent ; on voudrait ne 
plus aller à l'école; on trouve que c'est trop de 
sous-maîtresses, qu'elles ont raison de gagner 
leur pain et tort de nous casser la tête ; on les 
prie tout bas de porter leurs phrases ailleurs; on 
est presque tenté de s'écrier avec lady Ingram : 



CHARLOTTE BRONTË. 193 

« Dieu ! que je suis aise d'en avoir fini avec les 
institutrices! » 

On voit par là que son talent d'écrivain et de 
romancier est médiocre. Elle n'a pas l'invention 
féconde et elle n'a pas toujours le style très-bon. 
Ce qui la sauve, ce sont deux qualités, sa justesse 
et sa perspicacité d'observation, l'énergie et la 
vérité de son idée du bien. 



IV 

Le malheur ne la quitta pas, pourtant, et Thi- 
ver qui suivit amena une suite de deuils dans 
cette maison où le succès de Charlotte venait 
enfin d'apporter un peu de joie. On a coutume, 
en Angleterre, de n'enterrer les morts qu'au 
bout de cinq ou six jours. La maison, chez les 
riches surtout, prend un aspect funèbre : on fer- 
me les volets, oi} retire le marteau de la porte, 
afin d'avertir les visiteurs. Puis, dans un jour 
araforti, derrière les stores baissés, parmi des 
chuchotements faibles et des soupirs étouflés, 
seuls signes de chagrin que la décence tolère, le 
mort couché dans son cercueil, à la place d'hon- 
neur, reçoit les dernières visites de ses parenlâ 

17 



J94 CHARLOTTE BRONTÉ. 

et de ses amis. Deux fois en deux mois les gens 
d'Haworlh virent se fermer les volets aux fenê- 
tres du presbytère. Un dimanche d'automne, le 
matin, à Theure où la cloche les appelait à Tof- 
fice, ils se dirent qu'il y avait là un cadavre. 
Branwell Brontê, qui, la veille encore, traînait 
par te village son corps en ruine, venait de mou- 
rir après une agonie d'un quart d'heure. Qui a 
vu mourir sait que ce moment que l'on imagine 
si terrible, d'ordinaire n apporte au mourant 
comme aux assistants qu'un sentiment de déli- 
vrance et de calme. Les angoisses se taisent, le 
repos longtemps absent rentre dans la chambre 
avec le silence de la dernière heure. Il n'en fut 
pas ainsi pour Branwell Brontë. Sous Tétreinte 
toute-puissante, il se redressa et rie voulut point 
fléchir. Livide déjà et presque inanimé, Tancien 
esprit révolté le jeta hors du lit, il déclara que 
la mort le terrasserait debout, et que sa volonté 
ne s'en irait qu'avec son souffle. Ce souhait fut 
accompli : il mourut debout, en gladiateur, et 
par là du moins se montra le digne frère des 
pâles filles émues qui, dans leurs bras trem- 
blants, soutenaient son corps affaissé. 

L'une d'elles, Emily, celle qui, par la sauvage 



CHARLOTTE BRONTfi. 195 

énergie de son caractère et l'indomptable puis- 
sance de sa volonté, se montrait le plus visible- 
ment de sa race, sortit pour la dernière fois le 
jour où elle l'accompagna au cimetière. Déjà son 
corps ravagé, ses traits altérés et amaigris fai- 
saient prévoir qu'elle ne lui survivrait guère. 
Mais, comme son frère, elle refusa de recon- 
naître la puissance sous laquelle elle succombait, 
ou du moins de lui disputer sa vie. Active comme 
auparavant, silencieuse comme auparavant, elle 
usa de la vie jusqu'à la dernière étincelle, non 
pas pour jouir, mais pï)ur travailler, et ce fut 
courbée sur son ouvrage que pour la première 
fois elle écouta les avertissements de la mort. 
« Dans la chaleur du jour, au plus fort du labeur, 
écrit Charlotte Brontê, les ouvriers tout à coup 
défaillirent, ma sœur Emily la première. De sa 
vie elle n'avait reculé devant aucune tâche et ne 
reculait pas davantage à présent. Elle s'affaissa 
rapidement, elle eut hâte de nous quitter. De jour 
en jour, voyant quel cœur elle opposait à la souf- 
france, mes angoisses se mêlaient de plus d'ad- 
miration et d'amour. Phis forte que celle d'un 
homme, plus naïve que celle d'un enfant, sa puis- 
sante nature n'avait point son égalo! L'esprit, 



196 CHARLOTTE ïiRONTÊ. 

cliez elle, se montrait implacable pour la chair, 
et la volonté, sans pitié pour la main tremblante, 
les membres énervés, pour les yeux troublés par 
l'approche de la mort, s'obstinait a leur extorquer 
les mêmes services qu'autrefois. » 

Un matin, cependant, Faiguille lui tomba de 
la main, et d'une voix oppressée, entre deux râ- 
les, elle appela Charlotte qui écrivait. On com- 
prit qu'enfin elle consentait à voir le médecin. 
Mais ce fut trop tard, et, comme il arriva, la 
hautaine fille gisait sans vie parmi les siens de- 
bout autour de sa dépouille. 

Il restait à Charlotte une sœur, Anne, sa bien- 
aimée, la cadette, créature fragile, âme timide, 
qui ne se soutenait qu'à force d'amour. Quelque 
temps Charlotte espéra qu'elle la conserverait, 
seule entre tant de ruines ; mais, avec le prin- 
temps si fatal aux poitrinaires, elle aussi com- 
mença à languir. Une sorte d'inquiétude la tour- 
mentait, elle espérait qu'un changement d'air la 
guérirait. Le médecin ne s'y opposa point, et sa 
sœur, accompagnée d'une amie, la conduisit à 
Scarborough, petite ville située au bord de la mer 
qu'elle aimait et qu'elle désirait revoir. Son ex- 
trême faiblesse rendit le voyage très-pénible ; il 



CHARLOTTE BRONTÉ. 197 

fallut s'arrêter à York, où, malgré ses souffran- 
ces, elle voulut visiter la cathédrale. La grandeur 
imposante de Tédifice, des voûtes, la gigantesque 
végétation des piliers et des colonnetles, l'étrange 
entre-croisement des formes anguleus€s,hérissées 
ei noircies, tout cela remua trop fortement ses 
sens affaiblis. La secousse amena des larmes, et 
dans cette immensité mêlée à ces ténèbres, elle 
crut apercevoir l'image grandiose de l'Éternité 
vers laquelle elle s'acheminait. On arriva à Scar- 
borough un samedi soir. Le voyage l'avait bri- 
sée; cependant, après tant de défaillances et de 
fatigues, elle eut un sourire de triomphe à l'as- 
pect de la mer. Puis, poussée par l'élan enfantin 
d'un cœur reconnaissant, elle se laissa tomber à 
genoux, et Ja tête au bord du lit, soutenue par 
Charlotte, remercia Dieu de lui avoir accordé ce 
plaisir. Elle espérait, le dimanche suivant, pou- 
voir joindre une dernière fois sa voix aux actions 
de grâces des fidèles; mais sa faiblesse Ten em- 
pêcha. Charlotte et son amie lui trouvèrent le 
visage altéré ; elle paraissait inquiète, et enfin 
leur avoua qu'elle croyait sa fin prochaine, ce Elle 
songeait, disait-elle, à s'en retourner à Haworth, 
afin de leur épargner des embarras. » Ces pen- 

17. 



198 XHAULOTTK BRONTË. 

sées se dissipèrent vers le soir. Toutes trois 
étaient assises à la fenêtre ; les flots étendus mon- 
taient et redescendaient dans l'espace, et, der- 
rière une bordure noire de roches, Thorizon 
pourpre embrasait de ses flammes la plage comme 
la mer. Son reflet écarlate prêta une apparence 
de jeunesse au visage d'Anne. Elle ne parla guè- 
re, et la gravité de ses émotions ne vint se trahir 
que par la douceur confiante de son regard pai- 
sible. Après une nuit calme, elle se réveilla une 
dernière fois auprès de sa sœur. Elle se sentait 
plus mal, et désira savoir si ses forces lui per- 
mettraient de retourner à Haworth. Le médecin, 
voyant qu'ici il pouvait être franc, lui répondit 
que non. Elle le remercia, puis, tendant la main 
à son amie, la pria de consoler sa sœur. On la 
coucha sur le canapé, où peu à peu elle s'éteignit, 
et d'une façon si douce, que l'hôtesse, occupée 
aux préparatifs du repas, ne songea même pas 
à les interrompre pour offrir son aide. 

Quand ce dernier cercueil fut fermé, Charlotte 
songea à la maison vide ; elle vit les chambres 
abandonnées, 1q tombeau de famille dont la plus 
jeune se trouvait pour toujours exilée. Mais, dans 
ce vide et parmi ces grandes chambres solitaires. 



CHARLOTTE BHONTÊ. 199 

elle aperçut aussi le visage désolé du vieillard 
qui cherchait ses enfants, la vieille servante octo- 
génaire privée d'aide et le €oin paisible où l'at- 
tendait sa plume depuis si longtemps abandon- 
née. Le foyer réclamait la maîtresse, le père sa 
dernière fille, et sa conscience tout bas lui disait 
que le voyageur robuste n a point le droit de 
s'arrêter en chemin pour regarder en arrière. 
Elle se remit à écrire, et, d'un cœur persévérant, 
continua seule la tâche ardue daiis laquelle l'ap- 
probation de ses sœurs ne venait plus l'encoura- 
ger et la soutenir. 



Une fois le talent de miss Brontê accepté et 
reconnu, sa personne présenta deux faces bien 
distinctes, et qu'il n'est pas sans intérêt de rap- 
procher. D'un côté, l'Anglaise consciencieuse, la 
fille de ministre attachée à son devoir, la maî- 
tresse de maison d'autant plus dévouée aux soins 
du ménage que personne nevenait plus l'aider ; de 
l'autre côté, la femme auteur, ardente, active; un 
peu entêtée parfois, la personne qui, sachant ses 



200 Cn.VULOTTE BRONTÉ. 

opinions comptées, les défend avec une obstina- 
tion toute virile et toute anglaise, puis l'écrivain 
généreux qui gagne de nobles amitiés et soulève 
de basses envies, le phénomène, enfin, devant 
qui le monde ouvre à deux battants ses portes gar- 
nies de curieux. En France, une femme qui arrive 
à la célébrité garde le droit de rester chez elle et 
porte close, si cela lui plait. On ne vient pas son- 
ner de force à cette porte, on ne porte pas de toast 
en son honneur, on ne la met pas en montre, on 
ne l'exhibe pas, comme M"Beecher Stowe, aux so- 
ciétés d'émancipation, d'acclimatation, de réfor- 
mation. Une dame même titrée, même à la mo- 
de, ne lui envoie pas à brûle-pourpoint une in- 
vitation. Elle n'est pas sur le programme du con- 
cert; les Français ont assez de goût pour éviter 
aux gens d'esprit les grosses fanfares indiscrètes 
et assourdissantes. Les Anglais, au contraire, 
aiment à faire parade de leurs produits natio- 
naux, et le gros baronnet voisin, qui de sa vie 
n'avait mis le pied au presbytère, jeta maintenant 
le nom de miss Brontê à son laquais poudré en 
attente devant la portière. Les lettres, les invita- 
tions commencèrent à pleuvoir, des paquets de 
livres furent remis, la vieille Tabby retourna 



CHARLOTTE BRONTE. 201 

dans sa main brune des billets glacés, des enve- 
loppes qui sentaient le musc, et, sur une tache 
de cire nettement posée, portaient écussons et 
cimiers. Même un jour quelqu'un du pays ap- 
porta une nouvelle terrifiante. Je ne sais quel 
professeur ambulant se disposait à faire des lec- 
tures sur Jane Eyre, et cela dans Tendroit même 
où vivait l'auteur, fort contrariée de voir son se- 
cret découvert. Ce fut mieux encore à Londres. 
La modeste provinciale, transformée en personne 
à la mode, alla à des dîners d'apparat, fut la 
reine de quelques-uns de ces raoûts splendides 
où l'œil s'égare dans un encombrement de beau- 
tés et de fleurs. Le long des escaliers resplendis- 
sants, sous des gerbes de lumières, parmi le 
scintillement des diamants et l'éclat mat des per- 
les, moins pur que le satin des épaules, on la vit 
un peu triste enaire et toujours âpre, mêler sa 
robe noire à tant de splendeurs, et attirer sur 
elle toutes les sympathies comme tous les regards. 
Mais une distinction qui la flatta davantage sans 
doute fut celle qu'elle reçut le jour où, placée 
par Thackeray à la place d'honneur, elle assista 
à la première de ses lectures à Willi's Rooms, 
et, la séance terminée, en présence des hommes 



202 CHARLOTTE BRONTË. 

distingués que le célèbre écrivain venait de lui 
présenter, se vit comblée de marques de respect 
et d'estime. Privée comme elle Tétait de fortune 
et de luxe extérieur, on aime, après tant d'ef- 
forts, à la voir enfin entourée de luxe intellec- 
tuel, le seul que recherchent les nobles esprits 
et dont se contentent les goûts vraiment fins. 
A cet égard, comme à l'autre, l'Angleterre pos- 
sède de quoi satisfaire les plus difficiles, et miss 
Brontê trouva des amitiés dignes d'elle dans 
les grands publicistes dont elle admirait le ta- 
lent et souvent combattait les principes. Car elle 
avait beau s'armer de la lance, se couvrir du 
bouclier, les traits de la femme à tout moment 
reparaissaient ; elle aimait moins, dans Thacke- 
ray, le justicier que le romancier, et lui repro- 
chait l'espèce de plaisir un peu cruel qu'il sem- 
ble mettre à traîner les gens au poteau. Pourtant 
le satirique et la pauvre fille étaient devenus 
bons amis, et il est curieux de voir le rude dogue 
se faisant doux, et tendant sa grosse patte aux 
picoleries du petit insecte. Il vint la voir un 
matin chez M. Smith, son ièdileur, où elle demeu- 
rait. Voici comment Charlotte raconte cette en- 
trevue : a II entra disant qu'il ne resterait qu'un 



.di^ 



CHARLOTTE BRONTË. 205 

moment et demeura plus de deux heures. 
M. Smith, qui seul se trouvait présent, décrivit 
ensuite la scène comme fort piquante. Le géant* 
était assis en face de moi ; fantaisie me prit de 
lui reprocher ses côtés faibles (littéraires, s'en- 
tend) ; un à un, tous ses défauts me vinrent en 
tête, et je les énumérai Tun après l'autre, pro- 
voquant ainsi des explications ou des plaidoyers. 
11 se défendit à la manière d'un Grand Turc et 
païen, c'est-à-dire que Texcuse, le plus souvent, 
dépassa le crime. Tout cela se termina fort dé- 
cemment, en amitiés, et, si rien ne s'y oppose, 
j'irai diner chez lui ce soir. » 

Outre M"* Gaskell, son biographe, elle avait 
maintenant pour amies plusieurs femmes re- 
marquables, entre autres miss Martineau, qui 
l'invita à venir la voir à Ambleside, où elle pos- 
sède une terre. Tout le monde sait que miss Mar- 
tineau est une positiviste, disciple de Comte, et 
Tun des chefs de cette école que la religion con- 
sidère comme sa plus grande ennemie. Certes, 
on ne peut attendre de la part de miss Bronlê 
beaucoup de sympathie pour une personne qui 

* M. Tliackeray avait six pieds de haut et il était gros en pro- 
l)oi*tion. 



204 CHARLOTTE BRONTÉ. 

était purement adonnée aux spéculations ab- 
straites, ouvertement détachée de toute croyance, 
qui de plus avait des habitudes un peu excen- 
triques, s^occupait de magnétisme et faisait des 
expériences sur ses amis. Elle n'en appréciait 

pas moins les qualités de son hôtesse, sa gêné- 

• 

rosité, sa bienfaisance, avant tout la loyauté du 
sentiment qui la poussait à la recherche du vrai 
à travers mille obstacles, et les défaillances d'une 
santé trop faible pour résister à des efforts si 
. puissants. « J'ai coutume, écrit miss Brontë, de 
] toujours séparer la personne de sa réputation, 
sa manière d'agir de ses théories, ses penchants 
naturels de ses idées acquises. La vie, le carac- 
tère, la personne d'Harriett Martineau m'inspi- 
rent la plus sincère estime et une affection véri- 
table. » 

On voit qu'en tout cela elle est bien aimable, 
elle a l'esprit bien large ; cependant de loin en 
loin, dans toutes ces belles amitiés, il se fait des 
accrocs. Elle n'accepte pas volontiers le blâme; 
surtout lorsque le critique la traite en femme, 
elle montre une sorte d'affectation à penser et à 
écrire comme un homme, et pourtant réclame 
impérieusement . les privilèges de l'anonyme 



CHARLOTTE BHONTÉ. 205 

qu elle essaye de garder. De là des brouilleries 
sans motifs sérieux, des réconciliations qui font 
sourire, des lettres de reproches indignées ou 
naïves, des billets en style cavalier, comme celui 
qu'elle adressa un Jour à un ami, M. Lewes, ré- 
dacteur de la Revtie d'Edimbourg. « Je puis me 
mettre en garde contre mes ennemis, Dieu me 
délivre de mes amis. )> Ceci est presque napoléo- 
nien ; dans d'autres, elle réclame des explications, 
se défend, provoque les gens en combat singulier, 
signe Caliban, fait le duelliste consommé, tou- 
jours prêt à dire : « Choisissez vos armes ! » Il 
est bien amusant, en regard, de lire la lettre 
suivante sur un article de M. Eugène Forcade, 
qui venait de louer son roman de Shirley : « Peu 
de critiques, dit-elle, montrent, même dans leurs 
louanges, un discernement exact de la pensée de 
l'auteur. Eugène Forcade, le critique en question, 
suit Currer Bell à travers chaque détour, fait 
ressortir chaque point, met en lumière chaque 
nuance, se montre maître du sujet, en un mot, 
et pénétré de la pensée de l'ouvrage. A cet 
homme-là je donnerais volontiers une poignée 
de main. Je lui dirais : a Vous me connaissez, 
monsieur, je tiendrais à honneur de vous con- 

18 



206 CHARLOTTE BRONTË. 

naître. Je n'en saurais dire autant de tous nos 
critiques de Londres. Peut-être n'en dirais-je 
pas autant à cinq cents personnes d'entre les 
millions qui peuplent la Grande-Bretagne. Que 
m'importe ! je songe d'abord à satisfaire ma 
conscience ; cela fait, si j'arrive à satisfaire et à 
enchanter {ta delight) un Forcade, un Thackeray, 
un Fonblanque, mon ambition a eu sa pâture, et 
je ne souhaite rien d'autre. Je ne suis pas un 
pédagogue ; me représenter comme tel, c'est me 
méconnaître. Enseigner n'est point ma voca- 
tion. Ce que je suis, c'est inutile de le dire. Ceux 
que cela touche le trouveront d'eux-mêmes. 
Pour les autres, je ne veux être qu'un caractère 
droit, privé, obscur. » Avis aux critiques et au 
public. 

Elle n'eut point, même à Londres, un succès 
aussi grand qu'on aurait pu le croire ; elle était 
provinciale, un peu sauvage, trop mal portante 
et trop accoutumée à la solitude pour se plier au 
monde. « Ma force et mon invention ne me suf- 
fisent pas en société. J'essayais de résister aussi 
longtemps que possible, car lorsque mon atten-- 
tion languissait, je voyais bien que mon hôte, 
M. Smith, se troublait. 11 croyait toujours qu'on 



CHARLOTTE BRONTÉ. 207 

avait dit ou fait quelque chose qui m'avait con- 
trarié. Je lui expliquais vingt fois que mon si- 
lence venait simplement de ce que je ne pouvais 
plus parler. » Sa vie solitaire, dit un de ses amis, 
Tavait rendue impropre à la société. Elle avait 
perdu la promptitude d'esprit ; elle était devenue 
nerveuse, excitable, incapable de causer] ou ré- 
duite à dire des choses l)anales l mais la puis- 
sance d'observation n'en subsistait pas moins 
intacte et pénétrante, et aussi la liberté d'esprit, 
le courage de s'attaquer aux institutions et aux 
personnes les plus respectées. On le vit bien dans 
ce portrait des trois ecclésiastiques qu'elle mit 
dans Shirley, ecclésiastiques très-réels que tout 
le monde reconnut, et qui se reconnurent eux- 
mêmes jusqu'à s'appeler dorénavant entre eux 
par les noms fictifs qu'elle leur avait donnés. 
M. Malone, un Irlandais, est une sorte de géant 
qui a une voix de Stentor et des façons d'ogre. 
Son hôtesse a peur de lui; il brise les verres, 
dévore les mets, vide les bouteilles, intime, en 
hurlant, ses ordres aux domestiques, crie : 
« Femme, coupez-moi du pain, » à la maîtresse 
du logis terrifiée qui n'ose le renvoyer. 11 est 
brutal au dehors comme chez lui, se moque de 



20S CHARLOTTE BRONTÊ. 

ses ouailles, raille ses collègues, s'en prend au 
nez de l'un, au surtout râpé de l'autre, montre, 
au besoin, qu il a le poing rude comme la langue, 
et qu'il ne fait pas bon se frotter aux cornes du 
taureau toujours prêt à vous renverser. Auprès 
de ce matamore parait l'élégant M. Donne, fat en 
surplis qui courtise les héritières et se croit ir- 
résistible, parle un anglais affecté, tranche d'im- 
portance, traite de petites gens les personnes 
bien élevées qui veulent bien le recevoir à leur 
table. On voit encore l'inoffensif M. Sweeting, 
doucereux comme son nom, petit homme rose 
et grassouillet, aimable et bon convive qui porte 
des fleurs à sa boutonnière, se montre empressé 
envers les dames, prudent dans la conversation, 
avec un visage riant, des façons gaies, plaît aux 
demoiselles, séduit les mères, et finalement, à 
force de douceur et de bonne conduite, gagne le 
bénéfice et emporte la dot qui échappe à ses col- 
lègues moins heureux ou moins habiles. 

Quelques lecteurs trouveront ces types bien 
grossiers, invraisemblables, même faux. Qu'ils 
ouvrent le livre des Snobs^ par Thackeray, l'An- 
glais moderne qui connaît le mieux ses compa- 
triotes, et ils verront que Charlotte n'a rien exa- 



CHARLOTTE BRONTÉ. ^09 

géré. Un personnage manquait parmi ces Snobs, 
l'ecclésiastique orthodoxe, ministre du culte 
établi, administrateur de la religion patentée, qui 
proclame la liberté de la conscience et persécute 
les cultes dissidents. Les trois curés de Shirley 
comblent cette lacune; la fille du vicaire ortho- 
doxe d'Haworth a osé remplir la page laissée 
blanche par le grand écrivain. 



VI 

De nouvelles misères survinrent, des mala- 
dies, des tracas de toute sorte la rappelèrent 
de nouveau chez son père, où plus que jamais 
elle mena une vie retirée. Certes, elle ne se dou- 
tait guère alors du grand changement qui allait 
se faire. Jeune, elle n'avait jamais songé à se 
marier, et ce n'est pas à trente-huit ans que 
cette pensée lui fût venue. D'ailleurs son père, 
qui n'avait plus qu'elle, ne pouvait supporter 
l'idée d'une séparation, et parfois môme, à propos 
de ses voyages à Londres, témoignait des craintes 
qui la faisaient sourire. Plusieurs partis pourtant 
s'étaient présentés, entre autres un jeune ecclé- 
siastique irlandais, qui, après avoir causé avec elle 

18. 



2ie CHARLOTTE BRONTE. 

un quart d'heure, lui fit sur-le-champ, et dans les 
termes les plus fougueux,, une proposition de 
mariage qui la divertit fort. Elle avait sur le 
mariage et sur l'amour les idées de la plupart 
des gens du Nord, qui se défient d un senti- 
ment passionné comme d'un malheur véritable, 
plus à redouter pour une femme que pour un 
homme. 

c< Dieu soit en aide, écrit-elle quelque part, à 
la malheureuse condamnée à aimer passionné- 
ment et sans retour. » A cet égard, elle éiait fort 
sensée et tout à fait pratique. « Ne vous laissez 
jamais contraindre jusqu'à épouser un homme 
que vous ne pouvez respecter, je ne dis pas 
aimer ; car j'imagine que si l'estime précède le 
mariage, un amour modéré au moins s'ensuivra. 
Quant à la passion proprement dite, je ne pense 
pas que ce soit là un sentiment à souhaiter. D'a- 
bord il n'est que rarement ou jamais payé de 
retour ; et, en admettant que cela fût, ce senti- 
ment ne serait que passager ; il durerait ce que 
dure la lune de miel, et puis peut-être ferait 
place au dégoût, pis, à l'indifférence. Certaine- 
ment cela arriverait au moins chez l'homme... » 
Si ceci n'est pas neuf, c'est du moins fort saga, 



CHARLOTTE BRONTfi. 211 

et les gens qui pensent ainsi ne courent point 
risque de devenir les victimes de leur imagina- 
tion et de leur cœur. 

M. Nicholls, le vicaire de son père, l'aimait 
depuis huit ans sans qu'elle s'en doutai. On se 
figure les hésitations d'un ecclésiastique pieux, 
grave, consciencieux, qui désire épouser une 
femme auteur, une personne célèbre, qui rece- 
vait dix lettres par jour et autant de journaux, 
que l'on ne trouvait jamais que la plume à la 
main ou courbée sur un livre, qui aurait à écrire 
à son éditeur, à remercier un critique au mo- 
ment où il viendrait la chercher pour faire un 
tour de jardin ou l'accompagner chez un parois- 
sien malade. D'autres traits dans le caractère de 
miss Brontë la rendaient propre à cette union. La 
femme du ministre, en Angleterre, a autre chose 
à faire qu'à surveiller son ménage. L'associée 
et l'auxiliaire de son mari, elle est dans la pa- 
roisse comme une sorte* de religieuse laïque, 
respectée et même redoutée; il faut qu'elle sache 
parler aux pauvres, leur donner des conseils, 
s'occuper de leurs enfants, tenir l'école du di- 
manche, improviser des prières, et expliquer des 
versets de la Bible qu'elle sait par cœur. Ces de- 



212 CHARLOTTE BRONTÉ. 

voirs exigent du tact, de l'aplomb, une certaine 
autorité mêlée de bienveillance, que chacun ne 
sait pas prendre. Miss Brontë s'en acquittait à 
merveille ; de plus, sa tolérance en matière reli- 
gieuse la faisait aimer de tous, même des dissi- 
dents, et les gens chez qui elle allait ne trouvaient 
jamais de termes assez vifs pour louer sa bonté 
et sa raison. M. NichoUs sentit peu à peu se dis- 
siper ses scrupules, et un soir de décembre, 
après avoir pris congé de M. Brontê, se décida 
enfin à aller faire sa demande à Charlotte, qui 
s'était retirée après le thé, selon sa coutume. En 
Angleterre, on s'adresse d'aJ)ord à la jeune fille. 
Le pauvre homme, effrayé de l'idée d'un refus, 
descendit tout tremblant Tescalier qui menait au 
parloir, où Charlotte se tenait. La porte d'entrée, 
ce soir, ne se referma pas comme d'ordinaire sur 
lui, et, l'instant d'après, un coup timide résonna 
à celle du parloir. « Comme à la lueur d'un 
éclair,. écrit Charlotte, je vis ce qui allait venir. » 
Elle bondit sur son fauteuil, et vit entrer un 
homme pale, bégayant, qui demeurait debout 
devant elle, sans pouvoir parler. Ce visage 
« de statue, » maintenant ému et bouleversé, 
la toucha profondément; elle éprouva ce qu'il 



CHARLOTTK BRONTË. 213 

en peut coûter d'avouer un sentiment que l'on 
craint de ne point voir payé de retour. « Je 
ne pus que le supplier de me laisser, en lui 
promettant une réponse pour le lendemain. Je 
lui demandai s'il avait parlé à papa. Il répondit 
qu'il n'osait point. Je crois l'avoir à demi con- 
duit, à demi mis à la porte. » Il éprouva, comme 
il le craignait, un refus. M. Brouté, on ne sait 
trop pourquoi, ne voulut même pas entendre 
parler de ce mariage, et miss Brontë, toujours 
inquiète pour son père, se hâta de renoncer à un 
projet dont il se montrait irrité. M. NichoUs se 
démit de sa place et quitta Haworth. Pourtant les 
relations ne cessèrent pas complètement, et le 
vieillard, privé de l'aide d'un vicaire peut-être 
mal remplacé, d'ailleurs touché par la prompti- 
tude avec laquelle sa fille se conformait à ses 
vœux, revint peu à peu sur son premier refus. 
Quelques lettres furent échangées ; il comprit que 
son propre intérêt et ses propres sentiments ne 
pouvaient souffrir de cette union, et finit par 
accorder son consentement. 

Le mariage se fit l'année 1854, en juin. La 
maison, ravagée par le deuil, attristée par les 
infirmités du père, n'avait point cet air de fête 



214 CHARLOTTE BRONTÉ. 

dont on aime d'ordinaire à entourer une fiancée ; 
il n'y avait plus ni frères, ni sœurs, ni jeunes 
amis pour la remplir d'éclats de rire, et de visa- 
ges joyeux. Point de gaieté, par conséquent au- 
cun de ces préparatifs charmants qui consistent 
à parer, à ouater, à pomponner le nid où va s'é- 
tablir le jeune couple. Le leur, tout arrangé au 
presbytère, ne ressemblait guère à l'un de ces 
jolis cottages roses, recouverts de lierre, où 
derrière un store soulevé, le soir, dans un joli 
intérieur clair, à la clarté d'une lampe et parmi 
des tentures d'un gris pâle, on aperçoit un profil 
souriant, des boucles blondes flottantes, de jolis 
bras blancs penchés vers l'urne d'argent d'où s'é- 
chappent des bouffées de vapeurs. Il y eut quel- 
que chose de plus pénible pour elle que l'absence 
des fêtes et des festons de fleurs dont la mai- 
son, d'ordinaire, se pare le jour du mariage. 
M. Bronté, qui craignait peut-être l'émotion, 
refusa, peu avant la cérémonie, d'y assister, et 
Charlotte, déjà vêtue comme une mariée, fut un 
moment sans savoir s'il se trouverait quelqu'un 
pour la conduire à l'autel. Il n'y avait que quatre 
invités, et sur ces quatre, un seul homme, ami 
de M. NichoUs, et trop jeune pour remplacer le 



-^ 



CHARLOTTE BRONTÉ. 215 

père ou le tuteur. Ne sachant comment faire, on 
ouvrit le paroissien, où il était dit « qu'un ami, 
homme ou femme, pouvait remplacer le parent.» 
On crut satisfaire aux convenances en char- 
geant de cet office miss W., l'excellente femme 
qui avait été la maîtresse de pension de Char- 
lotte. Un mariage ne saurait être gai, en de pa- 
reilles circonstances, et, bien que Ion fût en 
juin, rien dans la froide église ne venait rap- 
peler les splendeurs du mois le plus charmant 
de Tannée. Au moment des roses, au plus fort 
des longs et beaux jours où la lumière riante 
dore les champs parsemés de bluets, Charlotte, 
pâle dans sa toilette blanche, ressemblait à un 
perce-neige éclos parmi les frimas. Les nouveaux 
mariés, aussitôt après la cérémonie, partirent 
pour l'Irlande, où résidait la famille de M. Ni- 
choUs. En revenant, et comme retour de noces, 
ils donnèrent un thé et un souper dans la salle 
d'école à cinq cents de leurs paroissiens. On voit 
que sa vie d'épouse n'était pas oisive, elle était 
encore plus occupée qu'elle n'avait coutume de 
l'être. « Je n'ai pas beaucoup de temps pour 
penser, je suis obligée d'être plus pratique; » 
car son cher Arthur est uri homme très-pratique^ 



216 CHARLOTTE BRONTË. 

aussi bien que très- ponctuel et méthodique. 
« Chaque matin, vers neuf heures, il se rend è 
l'école nationale; il donne l'instruction reli- 
gieuse aux enfants jusqu'à dix heures et demie. 
Presque chaque après-midi il va visiter les pa- 
roissiens pauvres. Naturellement il trouve par ci 
par-là un peu de besogne pour sa femme, et j*es- 
père qu'elle n'a point regret à Taider. Je crois 
que, pour ce qui me concerne, il ne peut que 
m'être bon, si son penchant l'entraîne moins 
vers la contemplation que vers l'action, si les 
questions littéraires l'intéressent moins que 
celles de la vie pratique. Quant à son afi'ection 
pour moi, aux égards qu'il me témoigne, ce n'est 
guère à moi d'en parler ; mais ils ne changent 
ni ne diminuent. » Quelques mois encore, à son 
retour à Haworth, sa figure porta l'expression 
d'un contentement intime; mais bientôt reparu- 
rent les anciens maux, cette fois accrus par de 
nouvelles souffrances. Elle ne dormait plus, elle 
cessa de manger. « Un roitelet, écrit une amie, 
fût mort de faim avec ce dont elle vécut durant 
trois semaines. » Bientôt sa faiblesse l'obligea à 
prendre le lit. Son courage et ses espérances, 
qui jamais n'avaient fléchi, commencèrent à fai- 



CHARLOTTE BRONTE. 217 

blir ; on ne la voyait plus, comme auparavant, 
sourire à l'espoir de devenir mère, et son esprit, 
aulrefois si actif, s'éteignait dans cette indilTc- 
rence morne, qui, d ordinaire, annonce la fin. 
Elle en sortit un instant pourtant, vit la figure 
de son mari ravagée par la peine, et saisit quel- 
ques mots de prière prononcés à voix basse, et 
par lesquels il suppliait Dieu de Tépargner. « Oh, 
fit-elle d'une voix faible, je ne vais pas mourir, 
n'est-ce pas ? il ne nous séparera pas, nous 
avons été si heureux ! » Sur ces entrefaites 
mourut Tabby, une vieille servante octogénaire 
qui, l'un après l'autre, avait enseveli tous les 
enfants de son maître. La maltresse suivit de 
près la servante, et le 31 mars 1855, la cloche 
de son glas funèbre vint répandre dans Uaworth 
la triste nouvelle. Bien des larmes Coulèrent, 
entre autres celles d'une pauvre fille séduite que 
Charlotte, par ses exhortations et ses encoura- 
gements, avait ramenée au bien; une autre, 
une aveugle, poussée par le désir d'entendre les 
promesses que la religion feit aux affligés, s'a- 
vança en tâtonnant vers la tombe pendant la cé- 
rémonie de l'enterrement. 
Certainement ce qu'on regrettait à Haworlh, 

io 



\ 



218 CHARLOTTE BRONTË. 

ce n'était point l'écrivain célèbre, c'était la 
femme courageuse et généreuse, et cela était 
juste : car, si nobles et si fortes que soient ses 
héroïnes, elle valait encore mieux qu'elles. 11 y a 
peu d'auteurs de qui on pourrait en dire autant. 



MADAME 



DE VARNHAGEN DENSE 



ÉTUDE 

SUR LES MŒURS ET LES SALONS D\LLEMAGNE 



AV COMMBKCEIIENT DU SIÈCLE* 



I 



« Un vrai salon n'est possible qu'en France, » 
voilà Tadage un peu usé qu'un Parisien en bottes 
vernies, qui a visité Francfort et même Munich, 
répète après dîner, le coude appuyé sur la chemi- 
née, devant deux ou trois jolies femmes qui lap- 

< Carreipandance de Hahel, 3 vol. Fuâckor et Humbiot. Les 
mémoirps et documents recueillis sur . e salon forment dix*sept 
volumes. 



220 MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

plaudissent des yeux. Il dit \rai si par « salon » 
on entend simplement un endroit où les vanités 
se déguisent avec goût, où les faibles se mani- 
festent avec grâce. Certes, nul salon étranger ne 
pourra jamais, en ceci, rivaliser avec nos salons 
parisiens. Nulle part le mérite ne sait se mettre 
- aussi avantageusement en lumière, ni la nullité 
, se revêtir d'habits aussi brillants. On peut, néan- 
moins, montrer de l'esprit sans chercher à s'en 
parer, comme on peut avoir de l'élégance sans 
s'habiller exactement à la dernière mode. Nous 
sommes trop enclins à nous figurer un salon al- 
lemand tantôt comme une salle de bal où l'on 
valse, tantôt comme une Académie où d'honnêtes 
professeurs, des théologiens vertueux reprennent 
à armes courtoises de graves disputes sur l'au- 
thenticité des Evangiles ou sur Tépoque exacte 
de la naissance de Bouddha. Ça et là, il est vrai, 
on y cause de choses sérieuses, et même les gens 
du monde ne se croient point obligés de ne par- 
ler aux femmes que pour leur adresser des com- 
pliments. Mais il i\€ s'ensuit pas que tous les 
convives soient des pédants ou des valseurs, 
comme on l'imagine. Le salon de madame de 
Varnhagen, pour se trouver à Berlin, n'eut rien 



HADÀilE DE YARNHAGEN D^ENSË. 221 

m 

à envier aux plus recherchés d'entre les nôtres. 
Comme cliez madame de Staël ou madame de Lie* 
yen, on v rencontre des historiens, des hommes 

■ 

d'État, de grands capitaines, comme chez ma* 
dame Récamier, l'on y trouve des ambitieux, des 
philosophes, des femmes distinguées ou belles. 
En voici une qui, sans avoir ce dernier avantage, 
eut fait honneur à toute nation. Le lecteur, qui 
sait ce qu'est une <x femme supérieure » en 
France, voudra peut-être savoir à quoi ce titre 
oblige ailleurs. Je vais tâcher de le lui montrer 
en lui faisant connaître Rahel Lévin de Varnha* 
gen d'Ense. 

I 

Un hasard singulier place souvent les gens re- 
marquables dans des conditions exceptionnelles, 
propres du moins à éveiller l'intérêt. 11 en fut 
ainsi pour Rahel Lévin. Elle naquit à Berlin de 
parents juifs qui firent fortune dans les (spécula- 
tions commerciales, comme beaucoup de leurs 
coreligionnaires. La situation des Israélites prus- 
siens en 1771, année où elle naquit, n'était point 
ce que l'ont faite des lois plus récentes, L opinion 

19. 



2^2 MADAME DE VARNHAGEN D*ENSE. 

m 

publique, d'accord avec les institutions civiles, 
leur fermait tout accès aux emplois supérieurs; 
il leur fallait choisir entre la science, le com^ 
merce et les arts. Ce champ d'activité pouvait, il 
est vrai, suffire ^ une race qui de tout temps a 
possédé l'heureux privilège de réunir les dons 
en apparence les plus opposés, où dans une même 
famille on trouve un financier comme Salomon 
Heine et un poète comme Henri Heine, un savant 
comme Mendelssohn le traducteur de la Vulgate^ 
et un musicien comme Mendelssohn l'auteur du 
Songe d*une nuit d^été. 11 ne faut pas s'en éton- 
ner. En fait d'art, comme de calcul, toute supé- 
riorité éminente développe l'esprit critique que 
les Juifs possèdent par excellence. On ne saurait 
créer à moins de sentir juste, spéculer sans un 
coup d'œil sûr et prompt : il y a moins loin qu'on 
ne croit entre un naturaliste perspicace et un ban- 
quier habile, entre un savant comme Herschell 
et un financier comme M. de Rothschild. Néan- 
moins cette profusion de dons amenait des con- 
trastes parfois bizarres, le financier aimait les 
arts en artiste, l'artiste comprenait les combi- 
naisons sagaces du spéculateur, et le spéculateur, 
par reconnaissance comme par amitié, Tadroet- 



MÀDAUE DE VARNHAGEN DT.NSE. 225 

tait quelquefois à en profiter. De là, chez quel- 
ques Israélites opulents, certaines habitudes de 
fermier général, mais en même temps un dilet- 
tantisme plus élevé et plus fin, des réunions 
choisies fort différentes de ces compagnies équi- 
voques où, jadis, une demi-douzaine de parasites 
flattaient un Mécène de réputation douteuse, dont 
le plus grand talent était de savoir choisir son 
cuisinier. Ici, tes insolences du faste venaient 
s'adoucir et presque s'effacer sous une sorte Aç 
bonhomie patriarcale qui pouvait rappeler les ten- 
tes de Jacob, Thospitalité large et grandiose des 
descendants d'Abraham. Ainsi, quand son comp- 
toir était fermé et ses commis renvoyés, le chef 
de telle grande maison de banque quittait son 
bureau, et, parfois sans songer à passer un autre 
habit, montait dans la belle salle richement ta- 
pissée où l'attendaient ses invités. Il n'était point 
en peine d'en trouver, et maint roturier riche jau- 
nissait d'envie a la vue des carrosses arrêtés devant 
l'hôtel d'un Sina ou d'un Lévi. Car les Israélites, 
étrangers à la noblesse comme au peuple, for* 
maient un camp à part au milieu de la bourgaoi- 
sie, avec laquelle ils ne se confondaient point ; 
camp de gens sans portée appaveota^ que Ton 



iU MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE, 

pouvait fréquenter à son aise et sans se compro* 
mettre, où venaient les grands seigneurs, tantôt 
avec une sorte de bonhomie, tantôt avec un air 
de condescendance, selon l'état de leur bourse, 
familièrement ou famillionnaireinent. Certes Tin- 
térieur de l'Israélite riche ne pouvait manquer 
d'attraits ni pour le noble élevé dans des débris 
d'opulence, ni pour l'homme du monde accoutu- 
mé aux élégances et aux raffinements. On y trou- 
vait de vastes salles disposées avec goût, des 
tentures orientales, parfois des toiles rares, si- 
gnées d'un Tilien ou d'un Gorrége; elles faisaient 
Torgueil du maître de la maison, qui, souriant 
d'un sourire un peu malicieux, vous expliquait 
l'origine de ces tableaux dignes d'un musée 
royal, et qui en provenaient peut-être. Au centre, 
et sous le rayonnement des bougies, s'élevait 
une table chargée de mets recherchés, de vins 
fins; la vaisselle d'or et d'argent, le plus pur 
cristal de Bohême projetaient leurs feux sur le 
damas de Saxe finement ouvré, sur le linge de 
Frise aux bords frangés ou garnis de guipures 
coûteuseâ. Les convives étaient dignes de ces 
élégances et de ces recherches. Le maître du lo- 
gis, que sa situation affranchissait de certains 



MADAME DE VARNHAGEN D*£NSE. $25 

scrupules, pouvait, sans préjudice pour lui-même 
ou pour les siens, recevoir à sa table lacteur cé- 
lèbre, inviter la grande cantatrice, que le préju- 
gé bannissait encore des autres salons. D'un geste 
empressé, d'un regard caressant, la belle juive, 
sa femme ou sa fille, se levait pour aller au- 
devant de la reine de théâtre impatiemment Bt- 
tendue ; on pouvait à son gré vérifier si telle tra- 
gédienne célèbre méritait encore d'être traitée 
en princesse après avoir été son diadème, si 
telle danseuse italienne ou française méritait 
d'être applaudie pour ses reparties comme pour 
ses pirouettes. Autour de ces beautés admirées 
voltigeaient Tabbé bel-esprit, dernier reste de la 
petite colonie philosophique établie à Potsdam, 
le brillant soldat de fortune, homme d'épée et 
de plume, aussi expert en fait de manœuvres 
qu'en matière de sonnets ; l'écrivain jeune et déjà 
illustre ne dédaignait point de venir se mêler à 
tant de convives aimables ou célèbres. Le musi- 
cien connu, le critique hautain, le futur homme 
d*État causaient ensemble en amis, et, délivrés 
d'une étiquette gênante, formaient un groupe 
rieur d'où les saillies, partant comme des fusées, 
venaient s'abattre sur le sofa de soie où, dans la 



226 MADAME DE YARNHAGBN D^EMK. 

lumière diaphane, trônaient les plus grandes 
beautés du jour. 

On a peu de détails sur le père de Rahel ; on 
sait seulement qu'il menait assez grand train; et 
Ton peut supposer que son intérieur ressemblait 
à celui-ci. Faprès quelques traits, on croit entre- 
voir un homme plus aimable envers les étrangers 
qu'envers sa famille, violent et emporté dans l'in- 
timité, ayant pour système de ne jamais témoi- 
gner de tendresse à ses enfants, sévère jusqu'à 
défendre qu'on célébrât leur jour de naissance, 
comme c'est l'usage en Allemagne, et querellant 
sans cesse sa femme à propos de leur éducation. 
Une mort prématurée la laissa de bonne heure 
veuve et maîtresse d'administrer le bien de ses 

■ 

enfanls, trois fils et deux filles. 

Rahel, l'aînée, avait alors vingt ans, et depuis 
longtemps déjà attirait sur elle l'attention de tout 
ce que Berlin possédait d'hommes distingués ou 
éminents. Nulle époque, il est vrai, n'était plus 
propre à faire ressortir les mérites d'un esprit 
primesautier, à mettre en relief l'originalité d'un 
jugement hardi, incapable de se laisser gagner 
par la routine, ou fausser par l'enthousiasme. 
Ordinairement, le tocsin qui sonne les révolutions 



MADAME DE VARNHA6EN D<>ËNSE. 227 

littéraires précède de peu celui qui proclame de 
plus grands soulèvements. La violente révolution 
politique qui se préparait en France, tendait et 
agitait les esprits en Allemagne ; le théalre re- 
prenait Tœuvre jadis inaugurée par Luther. Un 
homme de bien et d'un grand caractère, siniple 
auteur dramatique pour les princes peu clair- 
voyants, mais tribun pour le peuple dont il sor- 
tait, Lessing, d'une voix puissante, venait de re- 
muer les cœurs en faisant passer devant ses com- 
patriotes des personnages comme Nathan le sage, 
philosophe platonicien, ou le vieux Galotti, émule 
de Rousseau par la sincérité aussi bien que par 
l'emphase. Bien des voix, et des voix imposantes, 
avaient répondu à son appel. L'œuvre d'émanci- 
pation reprise par lui, et soutenue par la volonté 
d un roi philosophe et soldat, trouvait des conti- 
nuateurs dans Herder, Fichte, Emmanuel Kant ; 
des jeunes gens nobles commençaient à fréquen- 
ter les universités, à étudier les sciences natu- 
relles. Déjà l'on vantait la vaste érudition, le gé- 
nie original d'un Humboldt, et du fond de l'àme 
on applaudissait à l'élan viril qui animait les 
écrits d'un Wieland, d'un Tieck, d'un Jean-Paul 
Richter* Deux gloires supérieures, cependant, 



S28 MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 

dominaienl les autres, et les noms de Schiller et 
de Goethe, trop grands pour perdre à un rappro- 
chement, se lisaient unis sur le titre de ÏAlma" 
nach des^MmeSj nom usé en France, nouveau en 
Allemagne, et qui n'était pas indigne dune feuille 
destinée à célébrer la renaissance de la littéra- 
ture germanique* 

Qu^on se figure une jeune fille, une fille de 
vingt ans, s'associant d*esprit comme de cœur 
au grand mouvement littéraire et social qui sou* 
levait ses compatriotes. C'est pourtant là ce que 
faisait Rahel. Avec une instruction fort ordi- 
naire, médiocre même (on veut absolument, 
disait-elle, que je sois savante, quand je n'ai 
, rien appris), elle portait un intérêt ardent à tout 
: ce qui se passait et pas une des publications si 
nombreuses qui éveillaient la curiosité publique 
ne lui demeurait étrangère. « Le Brandebour- 
geois est né critique, » dit-elle quelque part et 
avec raison, si l'on considère le nombre infini 
de brochures et de journaux qui remplissaient 
Berlin. Parmi tant de richesses, chacun, comme 
toujours, choisissait son grand homme; le ta- 
lent médiocre se montrait empressé de faire sa 
cour au public tantôt par la flatterie, tantôt par 



MADAME DE VARNHAGEN D^ENSË. 229 

l'injure; mais à travers rinsignifiante mêlée, 
bien au-dessus des curieux et des imitateurs, 
on distinguait les efforts de quelques hommes 
distingués, écrivains de talent, qui, dans la cri- 
tique, apercevaient mieux qu'un moyen de dé- 
nigrement ou bien de réclame. Déjà Lessing, 
dans son Laocoon, avait montré quelle lumière 
l'analyse peut jeter sur une œuvre d'art, et l'alné jj-^-"^^ ^, 



des deux Schlegel, Frédéric, s'efforçait d'appli- 
quer les mêmes procédés à l'examen des tra- 
gédies de Racine et de Shakespeare. A leur 
suite venaient un Brinckmann, un Yeit, esprits 
distingués, qui n'eurent pas le mérite de l'ini- 
tiative> mais qui, avec un zèle aussi grand que 
celui des chefs, aidèrent de leurs efforts et de 
leur plume le travail tout-puissant qui secouait 
les âmes et les poussait de force vers la lumière 
et vers l'équité. 

Frédéric de Schlegel, comme les deux derniers, 
faisait partie du cercle de personnes distinguées 
que voyait Rahel. Les hommes, moins qu'au- 
jourd'hui écrasés d'affaires, s'abandonnaient 
mieux à la douceur de vivre ; le désir de parve- 
nir, l'impatience fiévreuse ne dévoraient point 
encore le meilleur de leur vie ; l'esprit, comme 

20 



^<ir / 



25.0 MADAME DE YÀRNIlAGbN D ËNSE. 

autrefois le cœur, avait sa chevalerie, et Ton ne 
considérait pas comme perdus les moments 
soustraits au travail pendant lesquels on venait 
rendre hommage à l'intelligence aimable, au 
j^ugement sain et droit d'une spirituelle jeune 
femme. D'ailleurs, un tact parfait laissait entrer 
une liberté rare dans ses entretiens ; son enjoue- 
ment gracieux et plein d'abandon venait adoucir 
ce qui chez toute autre eût surpris, peut-être 
choqué. Quelqu'un voulait-il lui faire connaître 
un ami : « Prévenez-le que je suis une sauvage, 
que Ton peut parler de tout avec moi, » lui dit- 
elle, « cela nous mettra à l'aise, et nous évi- 
tera la préface insupportable de tout commerce 
amical. » 

Mais ce n est pas son intelligence seule qui lui 
valait ces amitiés et ces succès. Les femmes dn 
monde, en général, ne s'intéressent qu'à qui les 
flatte ou bien les distrait; d'ordinaire éLles aiment 
moins les idées pour elles-mêmes que pour celui 
qui les exprime ; on les voit préférer le convive 
agréable qui cherche à plaire à l'homme pensif 
dont le regard tourné ailleurs marque la préoc- 
cupation ou exprime l'indifférence. Il n'en était 
point ainsi de Rahel. Avec beaucoup d'affabilité 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSB. 251 

naturelle, el un sentiment très -vif. de ce qu'on 
lui'devait, la pensée de se faire une cour ne lui 
venait pas ; elle ne songeait point à se faire trai- 
ter en reine par ceux qu'elle recevait en hôtes. 
On comprend l'agrément d'un commerce affran- 
chi des susceptibilités vulgaires, supérieur aux 
rivalités de salon. 

Les femmes , peu accoutumées à une telle ab-^ 
sence de vanité, vantaient la sûteté de son ami- 
tié ; les hommes, frappés par la netteté de son 
jugement, louaient le désintéressement et Pat- 
trait d'une bienveillance qui se répandait pa- 
iement sur tous les gens de mérita. La vraie 
bienveillance est le désir d'obliger et de mettre 
à Taise jusqu'aux indiffêrents, non pour se faire 
aimer d'eux, mais par une inclination naturelle 
à faire du bien et à obliger. Telle était celle de 
Rahel : l'intérêt qu'elle portait à ses amis, loin 
de se borner à leurs succès littéraires, s'étendait 
à leurs personnes, à leurs chagrins de famille 
ou de cœur; elle aimait à les savoir heureux, 
bien portants, satisfaits des choses et d'eux- 
mêmes. On admirait encore en elle la loyauté 
innée d'un esprit incapable de mensonge, la gé- 
néreuse vaillance d'une âme que nulle considéra- 



/ 



^33 NADANK DE VARNHAG8N D'ENSE. 

tion humaine ne pouvait empêcher d'être sincère. 
Son mari, l'homme qui l'apprécia et l'aima le 
mieux, disait qu'elle ne croyait jamais se nuire 
en se montrant telle que Dieu l'avait faite, ni ga- 
gner en cachant quelque chose. On ne verrait 
là qu'un excès d'orgueil, sans cette franchise 
désintéressée, sans ce constant et incorruptible 
amour de la vérité qui un jour lui fit dire au 
prince Louis de Prusse : « Je veux bien vous 
écrire, mais à condition d'être vraie avec vous, 
comme avec tout autre. » Sincérité, indiscrétion, 
bien des gens profitent du premier mot pour 
îy commettre la seconde chose. Et que de gens ne 
promettent d'être sincères que pour avoir le droit 
de ne l'être pas ! Rahel l'était, et avec une pro- 
fondeur étrange. Voici comment, après sa mort, 
M. de Brinckmann raconte les débuts de leur 
amitié vieille de plus de quarante ans. 

« Nous nous vîmes pour la première fois en 
compagnie assez mélangée. Rahel parla peu, 
mais ses paroles ailées^ comme disait d'elles 
Jean-Paul, n'en trahissaient pas moins le dard 
pénétrant de la guêpe. Nous autres pensions 
parler sensément, brillamment peut-être. Moi- 
môme je ne me sentais pas dépourvu de préten- 



MADAME DE YARN1IAGEN D^ENSE. 335 

lions, et, dans cette disposition d'esprit, je ha- 
sardai mainte boutade dont une mienne amie se 
plaignit. L'âpreté presque insultante de ses ré- 
pliques me blessa; néanmoins je me tus, ne vou- 
lant point montrer de 'l'humeur. Comme je re- 
conduisais Rahel, je pris un air délibéré, et, tout 
souriani, lui demandai si elle ajoutait foi aux 
déclarations de mon adversaire — Nullement, 
me répondit-elle, — pourtant ce châtiment vous 
était dû. Votre amie, bien qu'elle pût avoir tort, 
exprimait une pensée sérieuse que vous vous 
êtes empressé de tourner en ridicule. Vous vou- 
liez faire rire à ses dépens, et vous y avez réussi : 
j'appelle cela de la vanité. Une conviction sin- 
cère, fût-elle fondée sur l'erreur, mérite des 
ménagements; la vanilé, par contre, n'en mérite 
point. Vous en avez eu pour votre esprit, de 
quoi vous plaignez-vous? Il vous faudrait enten- 
dre bien autre chose, si j'étais votre amie. » Elle 
me regardait de son œil profond, sincère, péné- 
trant. « Puissiez-vous le devenir, » lui répondis- 
je en ra'emparant de sa main par un mouvement 
involontaire et irréfléchi. » 



20. 



'iSi MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 



II 



• 

Dès qu'une femme supérieure ou simplement 
aimable sort de l'obscurité, ou veut aussitôt con- 
naître son histoire intime, savoir à quoi s'en 
tenir sur les fautes qu^elle a pu commettre, ou 
sur l'énergie qu'elle a pu déployer. La malveil- 
lance, toujours en éveil, épie ses moindres ges- 
tes ; elle appelle la vertu froideur, et repousse le 
mot de faiblesse comme trop doux pour désigner 
certains écarts que l'envie ne pardonne point. 
Comment s'en étonner? Elle ne reconnaît les 
qualités brillantes que pour étaler plus rude- 
ment les fautes, et se venge du mérite en con- 
damnant les passions ou les peines dont la mé- 
diocrité se trouve naturellement préservée. On 
songe trop peu aux séductions auxquelles expo- 
sent un esprit pénétrant et vaste, le prestige 
d'un grand talent ou d'une grande beauté; les 
erreurs qu'ils provoquent paraissent funestes si 
l'on pense aux chagrins qui les accompagnent, 
aux regrets qui leur font cortège. Ces mêmes 
chagrins, pourtant, et ces mêmes regrets devien- 



MADAME DE VARNHAGKN D'ENSE. 235 

nent la sauvegarde et comme la rançon de l'hon- 
neur compromis. Les contemporains, égarés par 
la médisance, s'y peuvent tromper, jamais l'ave- 
nir; personne encore n'a oisé placer Ninon sou- 
riante auprès de mademoiselle de Lespinasse en 
pleurs, madame de Montespan auprès de made- 
moiselle de la Vallière, la triste religieuse du 
Paraclet auprès de la joyeuse abbesse du couvent 
de Chelles. 

« Si l'innocence est belle, la verlu n'est qu'un 
replâtrage, » a dit Rahel. Etrange parole et qu'il 
faut tâcher d'interpréter loyalement. Elle entend 
par là que la candeur naturelle, la pureté intime 
de l'âme, la sincérité et la virginité du sentiment 
primitif sont la seule chose digne d'estime, tout 
le reste n'étant que régularité extérieure et 
affaire de convention. 11 est certain qu'une jeune 
fille trop bien aguerrie contre le danger perdrait 
beaucoup de son prestige ; et la sagesse toujours 
alarmée, toujours vigilante, convient mieux à 
trente ans qu'à vingt ans. Rahel, de bonne heure 
habituée à l'admiration et aux respects, devait 
moins qu'une autre se méfier de certains hom- 
mages que justifiaient les mœurs du temps, en- 
core empreintes de cette fadeur galante que Ton 



236 MADAME DE YARNHA6EN D'ENSE, 

retrouve dans les peintures du siècle dernier. Il 
ne faut point sétonner si quelque illusion \int 
se placer entre elle et la vérité rude, si parmi 
les hommes distingués qui Tentouraient il s'en 
trouvait un dont elle épiait plus volontiers l'ar- 
rivée, à qui elle tendit la main de plus loin, avec 
qui elle échangeât avec plus de plaisir ces petits 
billets piquants qui sont le prélude et Toccasion 
d'un sentiment plus fort. D'ailleurs comment 
supposer des sentiments vulgaires lorsqu'on 
ignore ce que c'est qu'un sentiment vulgaire? 
Comment une jeune fille pure reconnaitrait-elle 
la lâcheté ou le mensonge sous ces dehors de 
loyauté communs à tous les hommes bien élevés 
ou bien nés que l'on rencontre ? Rahel tomba 
dans cette erreur si naturelle; elle s'attacha à un 
homme faible, vain, qui ne sut ni l'apprécier, ni 
l'aimer. Quoi qu'on puisse dire ou penser, l'hon- 
neur d'une femme honnête vaut celui d'un hon- 
nête homme, et Ton n'y peut porter atteinte sans 
se flétrir. Celui-ci y gagna le mépris, puis l'oubli. 
Faisons pour lui comme le hasard ; tirons le rideau 
sur ce lâche abandon dont la victime ne pouvait se 
plaindre; n'accordons point à ce souvenir Thon- 
neur de le laisser plus qu'il ne faut mêlé à la 



MADAME DE YARNHAGEN D*ENSE. 957 

plus belle moitié d'une vie qui méritait d'appar- 
tenir tout entière à un Varnhagen. 

Mais entre ce moment et l'heure tardive où 
Rahel se maria, près de vingt ans devaient en- 
core s'écouler. Elle n'avait jamais aimé Berlin, 
ce large Berlin vide, monotone, poudreux, 
comme elle l'appelait ; à présent elle se prit plus 
que jamais à détester ces places désertes, ces 
longues files de maisons blanches qui blessent 
la vue. L'aspect de sa ville natale lui devint an- 
tipathique, plus encore le sourire sec, la mine 
suffisante des rares passants ; elle éprouvait une 
insurmontable aversion pour ces physionomies 
moqueuses sans gaieté, ironiques sans tristesse; 
ces teints blêmes, ces regards ternes lui rappe- 
laient l'immobilité des eaux mortes, Taridité 
blafarde des larges plaines sablonneuses qui se 
déploient comme un suaire autour de la ville. 
Elle était Juive et non Allemande ; un sang plus 
chaud la préservait de toute langueur comme de 
tout affaissement; comme autrefois son âme 
ardente s'élançait vers le mouvement de la vie, 
comme autrefois on la rencontrait dans le monde 
et au théâtre, comme autrefois on la voyait lire, 
écrire, sourire ; mais au fond la plaie restait ou- 



258 MADAME DE VARiNHAGEN D'ENSE. 

verte et douloureuse sous Tuniformilé routinière 
de ces passe-temps. « Ma tristesse, écrit-elle, 
n'est point de celles qui s'effacent ou répandent 
à volonté sur le paysage des teintes d'une mé- 
lancolie douce; c'est le paysage même, chez 
moi, qui est ravagé, et mon humeur éternelle- 

fjment souriante n*y peut plus verser que des 

'rayons fugitifs. » 

Elle avait besoin de changer d'habitudes et 
d'entourage ; dans l'impatience qu'elle en éprou- 
vait, elle se mit en route pour Paris, où résidait 
madame de Humboldt, Tune de ses amies les 
plus anciennes et les plus éprouvées. Ce fut chez 
elle qu'elle descendit. Une ancienne prédilection 
attirait Rahel vers la France ; sa mobilité d'es- 
prit, son enjouement la rapprocbaient de nous ; 
personne ne goûtait mieux cette bonhomie fine, 
cette pétulance moqueuse qui ont produit tant 
de charmants causeurs et tant de charmants 
écrivains. D'ailleurs elle parlait couramment le 
français, et l'écrivait bien ; même elle le préfé- 
•rait à l'allemand, si Ton en juge par l'abondance 
des mots français qu'elle substitue à ceux de sa 
langue. « N'imaginez pas, au moins, que chose 
semblable m'arrive quand je parle français, » 



MADAME DE VARNHAGEN D^EINSE. 25d 

écrit-elle par manière de taquinerie à un brave 
Allemand de ses amis qui se permet de Ten blâ- 
mer. Une lettre à son frère, le poète Louis Ro- 
bert, exprime encore mieux ce goût. Elle venait 
de quitter Paris pour Bruxelles. « On se sent ici, 
dit-elle, comme parmi les Barbares. Au théâtre, 
j'ai eu le mal du pays. Hors de la France, on ne t 
retrouve point la France. Il en est d'elle comme 
du bon air, on n'en sent le bienfait que lorsqu'on 
respire un air renfermé. » En présence de cette 
. prédilection si vive, on est surpris de ne trouver 
dans ses lettres aucun détail précis, rien qu'un 
petit nombre d'observations générales, justes, 
sans doute, mais dont la forme un peu vague ne 
se grave point dans l'esprit comme tant de char- 
mants croquis qu'elle a jetés ailleurs. Çà et là, 
pourtant, un trait piquant vient relever ce style 
terne d'une personne afTaissée par le malheur; 
on croit voir des étincelles voltiger à travers les 
cendres d'un incendie. Un jour, revenant d'un 
théâtre du boulevard, elle écrit : « Décidément, 
le peuple qui a inventé le couplet ne saurait faire 
école en musique. » Cela est vrai, le vaudeville 
détruira toujours l'opéra. Dès qu'on a Déranger, 
on ne peut avoir Beethoven. 



240 MADAME DE VARNHA6EN D*ENSE. 

Somme toute, les femmes n'ont d'autre patrie 
que l'endroit où elles ont aimé. Son cœur était 
demeuré en Allemagne, si son esprit était en 
France, et toutes ses pensées allaient vers le 
pays rempli des ruines de son bonheur. Une 
autre circonstance venait raviver ses peines et 
renouveler des émotions à peine endolories : le 
mariage de sa sœur cadette, fiancée à un jeune 
magistrat d'Amsterdam. Pour certains motifs 
qu'on ignore, cette sœur, à ce qu'il paraît, hési- 
tait encore, et avait demandé conseil à Rahel. 
Rien ne montre mieux, selon moi, son état d'es- 
prit que cette réponse étrange où la folie se mêle 
au bon sens, l'amertume à l'ironie, comme dans 
Shakespeare. On y sent 1 epanchement confus d'un 
cerveau fiévreux, on y entend gémir un cœur 
blessé au vif dans ce qu'il a de plus sensible et 
de plus noble : « Certes, il faut songer à réparer 
ta santé, mais seulement à Amsterdam. Ce point 
me semble important, ta maladie, comme la 
mienne, ne provenant que par santé... Je vou- 
drais, s'iLse pouvait, vous épargner mes maux. 
Les gens, les gens comme nous, s'entend, à tout 
moment se sentent soulevés par l'angoisse et le 
doute. Le tout est de regarder l'angoisse et le 



MÂDAMR DE VARNUAGEN D*E?fSE. 241 

doute en face, comme des ennemis que l'on veut 
braver. Et pu' s c'est le nom des choses qui fait 
peur. Tu ne nous quitteras point, c'est moi qui 
te le dis. Ne quitte-t-on pas toujours un lieu 
pour un autre ? Car la durée de ton absence n'est 
point fixée, rien n'est fixé. Et sache une chose : 
Tout n'est point fini avec le malheur. Ceci au 
pire, car on ne peut rien prévoir. Que ne puis-je 
te faire partager un sentiment, un don ! Tu vou- 
lais épouser Charles, tu avais tes motifs. Eh bien, 
ces motifs, rien ne saurait les détruire, ils sub- 
sisteront, quand même l'objet viendrait à man- 
quer. Le manque de durée, la séparation inévi- 
table entre lobjet et les motifs, c'est là, vois-tu, 
l'explication finale de tout ce qui est humain. Tu 
ne veux pas appartenir à l'humanité ? Bien ; dé- 
truis-toi. Chez moi, c'est l'opposé. Cela seul quijà 
un terme, cela seul qui est humain me tran- 
quillise et me console. » 



III 



Le mariage de la sœur, l'avarice de la mère 
qui lui* refusait les moyens de prolonger son ab- 
sence, rappelèrent Rahel plutôt qu'elle ne le 

21 



242 MADAME DE VARNHAGËIS D^ENSK. 

souhaitait parmi les siens, alors divisés d'inté- 
rêts et d'opinions. La mère, avec un jugement 
sain, manquait d'élévation d'esprit; un reste 
d'habitudes rapaces trahissait son origine juive ; 
on la voyait préoccupée de mainte économie sor- 
dide que sa situation aisée ne justifiait point. 
C'est ainsi qu'elle venait de refuser un trousseau 
convenable à $a fille cadette, et à Rahel le reste 
d^une part de succession que Rahel aussitôt cessa 
de réclamer. Les fils à cet égard tenaient de la 
mère, et partout où il est question d'argent, on 
les trouve un peu prompts à profiter du désin- 
téressement de leur sœur. Rahel était toujours 
prête à se dépouiller pour leur venir en aide. Elle, 
était clairvoyante pourtant, quoique dévouée ; on 
ia pillait, mais on ne la trompait pas. Elle voyait 
bien que son frère aîné mettait le bonheur dans 
un portefeuille gonflé de billets de banque. « Je 
suis bien aise, écrit-elle, d'apprendre que tout 
va selon ses souhaits, cela signifie qu'il amasse 
de l'argent. » Blessée par d'aussi mesquines tra- 
casseries> elle avait songé un moment à ne point 
quitter Paris ; mais son attachement aux siens 
triompha du désir de vivre indépendante, et elle 
revint habiter chez sa mère, propriétaire de Tune 



MADAME DE YARNUAGEN DENSE. ^245 

des plus belles maisons de la Jaeger-strasse. 

D'autre part, ses amis dispersés souhaitaient 
son retour; chacun regrettait le vide de ce salon 
élégant où le ton le plus parfait subsistait côte à 
côte avec un laisser-aller que Ton ne retrouvait 
point ailleurs. L*esprit et la beauté ne suffisent 
point pour gouverner un salon, il faut encore ne 
point dépendre de ses hôtes, ne point être solli- 
cité par ses hôtes, n'avoir rien à leur demander 
ni à leur accorder. Un rang trop élevé fait des 
courtisans, un rang trop bas diminue le respect, 
ou tout au moins encourage des libertés mau- 
vaises. Avec la situation, il faut encore le talent. 
Peu de personnes savent se montrer assez 
promptes et assez délicates, garder la grâce et 
acquérir l'ascendant, saisir au vol les nuances, 
approuver ou réprimer d'un regard, puis, comme 
un accompagnateur habile qui mesure le clavier 
à la voix du chanteur, hausser et baisser à vo- 
lonté le ton de l'entretien, maintenir l'équilibre 
entre les sons disparates, et mettre l'harmonie 
entre ceux qui paraissent le moins capables de 
s'accorder. 

Rahel possédait tous ces avantages, et bien 
d'autres encore : elle était inépuisable en idées. 



n^ MADAME DE VARNflAGEN D^ENSE. 

en aperçus, en saillies. D'une main légère, et 
comme en se jouant, elle effleurait les sujets les 
plus graves ; elle pouvait, sans bizarrerie ni em- 
phase, causer à son gré de religion ou d'amour, 
discuter les idées du dernier traité philosophique 
comme la musique du dernier ballet. On avait 
déjà vu les mêmes qualités réunies chez sa con- 
temporaine mademoiselle Necker. Plus d'une 
femme, depuis mademoiselle de TEspinasse, 
s'était instruite à Técole de la vie, plus d'une 
jeune fille était devenue docte à écouter les leçons 
de son fiancé ou de son père. Mais, au dire des 
meilleurs juges, on n'avait point encore rencon- 
tré un ensemble de qualités comparable à celui-là, 
tant de génie uni à tant de grâce, tant de sagesse 
à tant de naturel, tant de passion à tant de can- 
deur; on n'avait point encore remarqué chez une 
femme un goût aussi élevé pour les arts, un in- 
térêt aussi vif pour toutes les graves questions 
qui agitent et ennoblissent Thomme, Le grand 
Gœthe, peu enclin à surfaire la valeur d'un es- 
prit féminin, se plaisait à l'appeler « une fille 
v« généreuse. Elle est puissante par sa manière 
; « de sentir, et légère dans sa façon d'exprimer ce 
« qu'elle ressent, « disait-il. » Le premier de ces 



Madame de yarnhâgen d*£nse. Si5 

«r dons la rend imposante, le second la fait trou- 
« ver aimable. Elle attire par la force dune ori- 
« ginalité toute-puissante, et qui jamais n'em- 
« prunte rien à l'impulsion du caprice. Elle est 
« toujours elle-même, bien que toujours elle soit 
« nouvelle ; ses dehors sont calmes ; elle est de 
« ces âmes que j'aimerais à nommer belles. 
a Mieux on la connaît, plus on se sent attiré et 
« doucement enchaîné. » 

Néanmoins, la beauté extérieure lui manquait ; 
elle était petite de taille ; elle n'avait rien d'im- 
posant ni de piquant, sa figure était ordinaire ; 
mais le plus divin et le plus délicieux sourire 
rayonnait sur ses traits irréguliers; un teint pur 
laissait entrevoir l'émotion la plus fugitive, et 
son âme, tout entière sur son visage, rendait in- 
différent à des formes que personne ne songeait 
à examiner. « Quand je la vis, il me sembla voir 
entrer la plus aimable des fées, » s'écrie Varnha- 
gen au souvenir de leur première entrevue. 
Quelqu'un la comparait à l'Iphigénie de Goethe. 
Cela parut faible à M. de Gualtieri, l'un de ceux 
que touchait le plus la noble candeur de son 
âme. tf Ou'y a-t-il de commun, dit-il, entre elle 
et la fille d'Agamemnon, si ce n'est ce quelque 

31. 



I 

1 

: t 



346 MADAME DE YABNHA6EN D^ENSE. 

chose qui tient de la divinité? L'une ne possède 
que des contours, il y a chez l'autre une âme 
qui embellirait les plus irréguliers, et ferait ou- 
blier les plus beaux. » « Vous êtes la personne 
du monde la plus singulière, lui écrit-il, il n'ap- 
partient qu'aux âmes privilégiées de vous aimer, 
et pourtant elles ont souvent cela de commun 
avec les plus communes ; vous semblez ne jamais 
dire rien de saillant, et cependant personne ne 
dit rien comme vous, ou plutôt vous ne dites 
jamais rien comme les autres; vous paraissez à 
la portée de tout le monde, et personne n*est à 
votre portée; on vous croirait savante, et vous ne 
savez rien, ou plutôt vous savez tout sans rien 
savoir; vous méprisez toutes les vertus et vous 
les avez toutes. Vous les exercez sans effort, et 
pourtant c'est avec un art supérieur que vous les 
pratiquez; votre grandeur vous met au-tîessus 
'd'elles, et vous vous abaissez jusqu'à elles ; les 
sots vous trouvent de l'esprit parce que vous leur 
:en donnez, et les gens d'esprit vous en trouvent, 
bien qu'à côté de vous on les trouve sots. Com- 
ment faites-vous? Êtes-vous une fée, un esprit 
follet, un bon génie? Une chose sûre, c'est que 
vous exercez l'ascendant des âmes vraiment 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 247 

fortes, c*est que vous possédez un attrait inex- 
primable, un je ne sais quoi qui tôt ou tard 
vous fait dominer sans qu'on y prenne garde, 
qui plaît, captive, entraîne... » Celui qui s'expri- 
mait ainsi n'était point un courtisan beau parleur, 
mais un soldat qui se piquait de dire la vérité. 
Loin d'être galant, il passait auprès des femmes 
habituées aux fades madrigaux du dix-huitième 
siècle, pour un esprit trop sincère, c'est-à-dire 
rude; elles s'accommodaient difficilement de 
ses façons brèves, un peu dédaigneuses. Son 
jugement, qui n'est pas surfait, n'en est pas 
moins surprenant; on n'a point coutume de 
rencontrer des hommages aussi enthousiastes, 
surtout aussi délicats. Ils frappent encore davan- 
tage lorsqu'on se rappelle les mœurs du temps, 
les façons soldatesques, la vilaine manière dont 
la cour de Potsdam avait alourdi répicurisme 
français, lorsqu'on se représente ces viveurs ha- 
bitués par ton à ne chercher l'esprit que derrière 
les portières d'un boudoir et sur les lèvres, far- 
dées d'une comédienne. 

On s'étonne moins si l'on songe combien, au 
sortir de cette friperie malsaine, ils devaient 
goûter l'aspect d'un salon honnête, la saveur 



218 MADAME DE YARNUAGËN D^EiNSE. 

d'un entrelien calme après le délire fiévreux des 
cerveaux excités par l'orgie. D'ailleurs, l'honnê* 
teté, comme ces baumes composés de plantes 
forestières , a je ne sais quelle fraîcheur péné- 
trante qui ranime les âmes les plus usées. Per- 
sonne, certes, ne venait là pour faire provision 
d'épigrammes, comme chez Sophie Ârnoull, ou 
pour assister à un cours d'éloquence, comme chez 
madame de Slaêl. Les yeux n'y trouvaient point, 
comme chez madame Rocamier, le plaisir de 
s'arrêter sur des formes irréprochables, sur des 
traits consacrés par Tadmiration du passé. Un 
vaste salon de famille, des tentures pâlies, une 
femme médiocrement jeune et médiocrement 
belle offrant du thé à quelques amis et à quel- 
ques parents, certes, on ne voit point là de quoi 
attirer tant de convives illustres par l'intelligence 
et par le rang. Cependant ces sièges un peu fanés 
attendaient les hôtes les plus illustres ; un 
étranger qui fût entré là par hasard eut cru rêver 
en entendant ces vieux domestiques, peu faits 
au rôle d'huissier, annoncer des noms comme 
celui du prince Radziwill, un vrai gentilhomme, 
celui du prince Louis de Prusse, un vrai héros* 
Assurément, de tous ceux qui venaient là, celui 



MÂDAUE DE VÂRNHAGEN D*£N5E. 249 

que Ton remarquait le plus étart ce noble jeune 
prince, donl le visage touchait par une expres- 
sion de loyauté parfaite, et dont le regard pensif 
avait Tattrait intime des peines secrètes. Le 
tendre sourire de l'amour partagé s'y mêlait à la 
tristesse inquiète du patriote, la finesse de Tar- 
tiste à Tenthousiasme chevaleresque du capitaine 
destiné à finir comme l'un de ces héros antiques, 
ses pareils en beauté et en valeur. C'était bien là 
le corps robuste que quatre hommes soulevant 
une litière devaient au soir de Jéna emporter 
tout sanglant vers un palais en deuil, la télé char- 
mante qu'une souveraine en larmes devait en- 
sevelir sous les lauriers dans une veillée suprême. 
Quand pour la première fois on le vit chez Rahel, 
cette fidèle amie de sa bien-aimée, il avait environ 
vingt-huit ans, et soufTrait d'une grave blessure 
reçue à Yalmy. Mais la souffrance ne le domptait 
pas ; il avait passé sa jeunesse dans les camps, 
reposé mainte nuit à la belle étoile ; plus d'une 
fois il avait ri en mangeant son pain sec après 
une journée de jeûne, et ranimé par ses saillies 
le cœur des pauvres soldats ses camarades, qui 
se chauffaient au feu de son bivouac. Le roi son 
oncle, un peu jaloux de son ascendant, ne pouvait 



250 MADAME DE VÂRNHAGEN D'ENSE. 

s'empêcher d'admirer et d'aimer son courage; 
mais ce qui lui avait gagné le cœur du peuple, 
c'étaient tant de traits d'humanité généreuse et 
de naïve bonté que son haut rang mettait encore 
mieux en relief. Personne n'oubliait qu'à Valmy, 
et sous le feu même de la canonnade, on l'avait 
vu risquer sa vie pour sauver celle d'un pauvre 
blessé, et les jeunes femmes, l'œil humide, se 
plaisaient à rappeler cet autre trait qui le montrait 
soulevant, d'un bras d'Hercule, un chariot dont la 
roue enfoncée pesait sur le corps d'un paysan en- 
touré de spectateurs impuissants et maladroits. 
Grand capitaine, comme l'archiduc Charles, il 
n'était pas moins grand musicien, et son beau 
talent d'improvisateur ne se déployait jamais 
plus magnifiquement qu'à l'aurore des nuits 
fiévreuses, après l'orage des plaisirs tumultueux 
où son âme fougueuse l'entraînait et le plon- 
geait. Alfred de Musset, Henri Heine, d'autres 
encore ont montré quelle finesse, quelle délica- 
tesse presque féminines certaines âmes privilé- 
giées savent porter jusque dans leurs égarements. 
On lui parlait un jour d'une maîtresse vulgaire 
dont on cherchait à le détacher. 11 fit entendre 
qu'on prenait trop de peine : « Jamais, dit-il. 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 251 

son souvenir ne me vient quand Je fais de la 
musique. » Il l'aimait, ce grand art, en véritable 
Allemand, c'est-à-dire non en dilettante, mais 
en fidèle, et les artistes trouvaient en lui non- 
seulement un protecteur, mais. un frère, témoin 
ce pauvre violoniste, père de famille, au bénéfice 
duquel il voulut Jouer. 

Voilà pourquoi sans doute il aimait à venir se 
mêler à un cercle où il était libre de causer non 
comme un prince avec des courtisans, mais 
comme un homme avec d'autres hommes* D'ail- 
leurs, il trouvait sur toutes les lèvres, et dans 
toutes les âmes son plus fort et son plus intime 
sentiment, celui de la patrie . La Prusse semblait 
proche du moment où elle cesserait d'être^ et 
toutes les âmes fiéres se roidissaient contre la 
domination du conquérant. Une nation, comme 
un homme, a raison de tenir à son nom, et ce mot 
de patriotisme, si souvent et si amèrement tourné 
en ridicule, cesse de Télre si Ion songe à toutes 
les passions et à toutes les distinctions de race^ 
à toutes les convictions d'esprit et de cœur qui 
viennent s'y rattacher. Mais parce qu'on y sentait 
et que l'on devait y sentir les misères et les es- 
pérances publiques, il ne faudrait point en con- 



2^» MADAME DE VAUiNHAGEN D ENSE. 

dure que le salon de Rahel ressemblât à un club, 
à«un club politique, que l'on y négligeât ces su- 
jets secondaires qui favorisent Fengouement et 
pcpvoquent ce vif assaut d'agressions et de ré- 
pliques qu'accompagnent le sourire et Tétincelle 
des plus beauK yeux. Le rire lui-même y devait 
résonner quand le brillant Gentz entrant tout 
essoufQé, demandait à Rahel la permission d'aller 
dormir une heure sur le sofa d'un cabinet voisin, 
c( afin de se reposer de la poursuite de ses créan- 
ciers, » disait-il, ou quand la coquette madame 
Uozelmann, une célèbre actrice du jour, mettait 
toutes voiles dehors pour amuser les gens aux 
dépens d'un grave critique , misanthrope et 
grondeur de parti pris. Ces soirées, j'imagine, 
ne devaient manquer ni d'originalité ni d'entrain, 
avec de tels convives. Pourtant j'aime mieux me 
fig[urer les instants d'épanchement intime qui les 
sMÎvént, ces moments si doux où restée seule entre 
deux ou trois amis, parfois auprès d'un seul, la 
brillante Bahel, ne laissant plus voir que la bonne 
et simple Rahel, se tait pour écouter le récit d'un 
chagrin, ou reprend la parole pour encourager 
un effort. Alors par degrés la conversation s'y 
détend, un grand calme, doux comme le reflet 



MADAME DE YARISHAGEN D'ENSE. 253 

amorti des lumières, envahit le salon si bruyant 
tout à l'heure. Peu à peu le silence augmente, 
les chucholtements entrecoupés cessent, et dans 
le geste de cette main tendue vers Rahel, dans 
cet adieu muet, je crois sentir le repos soudain, 
l'expression attendrie d'un cœur apaisé et re- 
connaissant. 



IV 



Toute grandeur a ses inconvénients, môme 
une royauté de salon, surtout quand cette roya\i- 
té, appuyée sur une supériorité personnelle, 
manque de tilres officiels et de défenseurs auto- 
risés, quand ni le prestige d'un grand nom, ni 
l'aide d'une parenté influente ne viennent Tauto- 
riser ou la soutenir. 

Elle avait des amis, mais des amis ne suffisent 
pas. Si chevaleresque que soit un ami, on ne 
peut attendre de lui l'abnégation d'un père ou le 
dévouement d'un mari ; du moins il faut remon- 
ter au temps de Pylade et d'Oreste pour y trou- 
ver de pareils exemples. Ceux d'aujourd'hui, 
le cas échéant, vous prêtent volontiers cent 
francs; et parmi les bons nageurs on cri trou- 

22 



254 MADAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 
verait plus d'un, sans doute, qui pousserait 
l'héroïsme Jusqu'à vous repêcher, si \ous aviez 
la maladresse de vous noyer. Par bonheur, j^allais 
dire par malheur, on n'est pas toujours forcé 
d'emprunter cent francs, on n'est pas toujours 
en train de se noyer, ce qui rend ces sortes de 
dévouements inutiles. Rahel à ce moment n'en 
avait pas besoin. Plus tard, il en fut autrement, 
et heureusement ce fut à l'époque où le titre 
de fiancé, se joignant à celui d'ami, permit à 
Vamhagen d'acheter des habits à celle qu'il 
aimait, et des bas pour couvrir ces pieds qu'il 
avait pris nus jComme elle le disait. En attendant, 
et comme on la savait prompte à aider mieux 
qu'avec son argent ou ses bardes, les gens la trai- 
taient un peu comme une fontaine établie pour le 
bien public, et où chacun peut à volonté venir 
puiser des bienfaits. 

On suppose assez volontiers que les femmes 
non mariées n'ont rien à faire sinon à se dévouer 
au service d'autrui^ et passer leur vie à obliger 
des étrangers. Pour ce qui concerne Rahel, per- 
sonne ne semblait soupçonner que son temps 
pût lui appartenir; les demandes indiscrètes 
venaient incessamment l'assaillir. Elle s'en 



MADAME DE VAINHA6EN D'MSE. %bh 

plaint, mais sans aigreur, et avec une malice 
pleine dé bonhomie.. En première ligne, il faut 
citer les auteurs inconnus, les poètes méconnu9 
qui, non contents de la bombajrder de leurs 
œuvres manuscrites, lui faisaient entendre qu'ils 
attendaient d elle une réponse écrite, c'est-à-dire 
quatre pages de compliments, a Je dois tout lire, 
les autres veulent tous écrire, cela est injuste*. 
J'ai envie de foire comme tout le monde, cesser 
d'être un lecteur, devenir à mon tour: un écrx- 
vailleur. » 

Parfois l'indiscrétion devient révoltante : une 
fille séduite, personne maussade et grossière, 
accapare ses bienfaits et ne prend même pas la 
peine de la remercier. D'autres fois, elle subit 
les épanchejnents des comédiennes de haut pa« 
rage qui tenaient alors à Berlin l'emploi des 
dames du demi-monde. Parce que Rahel avait 
aimé, et sans doute avec abandon, elles la sup- 
posaient savante en afTaires de cœur, et n'hési-- 
taient pas à venir lui confier les misères qu'elles 
décoraient du nom d'»mour. « Ces femmes, dit 
Rahel, me rendent idiote, m'abtment les nerfs» 
Insignifiance, imprudence, platitude, tout s'y 
rencontre. Leurs qualités mauvaises ou même 



i56 MADAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 

bonnes manquent de raison d'être, n'ont pas le 
moindre rapport entre elles. Avec cela elles com- 
parent avec tant d'assurance leurs sentiments 
aux miens, que j'ai envie de me sauver. Mentir 
est leur affaire, et mentir m'ennuie à mort. Mais 
pour ne point mentir il faut du jugement. Toutes 
leurs misères proviennent de la, ce sont des 
mensonges vivants. » On rencontre un peu plus 
loin les tentatives d*une jeune fille qui, après 
l'avoir traitée de personne équivoque, tombe 
chez elle un matin et tout effarée et en pleurs, 
vient lui demander conseil à propos d'une cata- 
strophe scabreuse sur laquelle Rahel devait être 
fort empêchée d'avoir un avis. Elle en donna 
un, néanmoins, sans sensiblerie comme sans 
embarras, avec l'imperturbable courage, avec le 
sang-froid simple d'une sœur de charité qui 
panse une plaie imprimée par le vice. 

Devant cette plante rare envahie par les ron- 
ces, on se demande si nul n'aura le courage de 
venir l'en arracher, si parmi tous ceux qui se 
disent ses amis il ne s'en trouvera pas un assez 
résolu pour étendre le bras sur elle, assez géné- 
reux pour lui assurer un abri dans son cœur et 
sous son toit. Sans doute, les vrais dévouements. 



MADAME DE VAR}«HAGEN D*ENSE. 257 

les grandes générosités sont rares et difficiles; 
elles sont souvent châtiées par le repentir ; Topi* 
niori ne les autorise guère ; le monde, qui ne 
procède que par règles de conduite, n'a point de 
règle de conduite tracée pour ceux qui s'élèvent 
au-dessus de ses propres banalités. Rahel la pre* 
mière ne se faisait point illusion sur les misères 
attachées à sa condition de juive; elle connaissait 
la tache ineffaçable de sa réputation compromise. 
Pour ceux-là mêmes qui l'estimaient le mieux, 
ell^ demeurait la petite Levin^ comme l'appelait 
le prince Louis ; pour ceux-là mêmes qui l'ai- 
maient le mieux, elle demeurait marquée du 
signe qui semblait destiner toute sa vie au veu- 
vage. 

Contre toute prévision, cependant, un sen- 
timent généreux devait venir condamner, cette 
fois, les préceptes vulgaires du bon sens; un 
noble effort allait triompher des banalités éta- 
blies pour l'usage des existences banales. Cette 
résolution intrépide, et qui devait rencontrer 
mille obstacles, exigeait mieux, il est vrai, 
qu'une âme usée aux frottements du monde par 
la routine de l'habitude et du raisonnement; un 
esprit juste et ferme, un cœur encore droit et 



îhS MADAME DE VARNHAGEN D'ENSË. 

jeune, un homme capable de méditations et d'en- 
thousiasme pouvaient seuls apprécier la situa- 
tion navrante de cette noble intelligence jetée 
en proie aux indifférents et aux ennuyés. Ce 
cœur droit, ce viril jugement, cette passion ré- 
fléchie se rencontrèrent en M. de Yarnhagen^ alors 
à peine âgé de vingt-trois ans. 

Il revenait àfi Halle, où il venait de prendre le 
diplôme de docteur en médecine. Néanmoins 
cette profession, celle de son père et de son 
grând-père, ne lui plaisait point; et déjà son 
esprit fin, son jugement un peu dédaigneux, 
s'essayaient dans les lettres et la critique qu'il 
mania plus tard avec tant d'éclat. Sa première 
rencontre avec Rahel, dont il avait souvent en- 
tendu l'éloge, eut lieu dans une maison tierce, 
où tous deux se trouvaient comme visiteurs. 
Rahel avait au moins trente-six ans et j'ai dit 
qu'elle n'était point belle. Vamhagen, en revan- 
che, lui découvrit un attrait bien autrement 
puissant, celui de la jeunesse morale, de la 
grandeur simple, de la naïveté vraie, bref, de 
l'inconnu. 11 songea, en la voyant, à ces mythes 
charmants qui planent sur l'aurore des mondes, 
et, sous une forme éternellement jeune, présen- 



MÂDA.ME DE YARNHAGËN D'BNSE. 259 

tent des énigmes que la sagesse humaine s'ef* 
force en vain de pénétrer. 

« Tout d'abord, dit-il, je dois dire qu'elle me 
fit éprouver Je bonheur le plus rare, celui de 
contempler pour la premi&re fois un être com- 
plet. Complet par l'intelligence et le cœur, le 
plus parfait mélange d'esprit et de naturel. 
Mieux encore, j'aperçus des fibres de sensitive 
toujours prêtes à vibrer au sentiment latent et 

. profond de ces lois imposantes qui sont le mobile 
des mondes, comme celui du dernier de ses habi- 
tants. Partout de l'ensemble, de l'équilibre, des 
vues aussi naïves qu'originales, frappantes par 
leur grandeur comme par leur nouveauté, et sans 
cesse d'accord avec ses moindres actions'. Tout 
cela imprégné du sentiment de l'humanité la 
plus pure, guidé par la conscience la plus active 
du devoir, traversé par le plus noble oubli d'elle- 
même devant des joies et des douleurs étrau- 

• gères... Puis à côté de cette pénétration profonde, 
de cette sagesse rare, des trésors infinis de can- 
deur et de grâce, le signe caractéristique et im- 
périeux des passions toutes puissantes à côté du 
regard le plus attrayant, du sourire le plus irré- 

«sistible*.. Ce portrait semble fait ]K)ur dérouter, » 



260 MADAME DE VARiNHAGEN D*ËNSË. 

ajoute Varnhagen; et en philosophé, en amou- 
reux, en Allemand, il lui semble que ces traits 
lui rappellent ceux du sphinx antique. Mais 
bientôt tout doute se dissipepour lui à la clarté 
d'une pensée magnifiquement humaine : « J'eus 
d'abord la ferme et religieuse conviction que, 
quoi quil en fût^ j'avais devant moi le type le plus 
rare et le plus précieux d'une intelligence.* » 
Dès le début de leur liaison, toute méprise, on 
le voit, devenait impossible. Pareillement la dis- 
proportion d'âge, presque choquante ailleurs, 
devait être nulle entre ceux qu'unissaient des 
liens aussi immuables et aussi forts. « Nous n'y 
apercevions qu'un accident insignifiant,*nul sur 
nos décisions, » dit M. de Varnhagen, rappelant, 
bien après la mort de Rahel, qu'à soixante ans 
celle-ci était encore à ses yeux ce que la vie lui 
avait montré de plus charmant et de plus neuf. 
Ici, involontairement, on se demande si l'at- 
trait fut_; réciproque ; faut-il croire que Rahel,* 
comme lui, entrevit tout de suite l'unique ami 
possible, le seul dépositaire de sa confiance et 
de son cœur? Ce qui est certain, c'est qu'elle 
l'estima, qu'elle compta sur lui, qu'elle aima 
l'âme loyale, le cœur ferme et sûr de l'homme k 



MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 'i61 

qui huit ans plus tard, et du fond de sa détresse, 
elle pouvait écrire : « Va, je n'ai pas peur, je 
t'attends, je sais que tu ne me laisseras pas. » 
Us n'avaient pas été longtemps à reconnaître la 
puissance de leur sentiment, à comprendre que 
rien ne pourrait les désunir. Mais à vingt-deux 
ans un homme n'a pas le droit de rester oisif, 
inutile aux autres ; Rahel, la première, le poussait 
à une séparation que leur raison et leur noblesse 
d'âme jugeaient nécessaire. Il devait entrer dans 
la vie, servir sa triste patrie blessée et foulée, 
contribuer au grand effort commun vers la déli- 
vrance, donner sa force, sa peine, son temps, et 
peut-être aussi son sang. 

C'était au fort de l'été, et Rahel, incommodée 
par la chaleur et le bruit de la ville, avait loué 
un petit appartement presque aux portes de Ber- 
lin, à Charlottenbourg, ancienne demeure royale, 
délaissée depuis que Frédéric avait bâti Sans- 
Souci. C'est un endroit silencieux, un peu triste, 
avec de grandes avenues royales et de larges 
pelouses nues dont l'aspect monotone ne manque 
pas de grandeur. Les maisons, un peu basses, 
se dérobent à demi sous les tilleuls, on y trouve 
des ombrages majestueux et anciens; derrière 



262 MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

les grandes cours désertes se montrent de nobles 
constructions ; les espaces vides des hautes ga* 
leries qui servirent autrefois d'orangerie s'allon- 
gent à travers la verdure transparente des arbres, 
taillés en muraille. Je la connais, l'avenue qui 
mène au château, cette tranquille Schloss-strasse 
où Rahel demeurait; j'ai dû voir en passant le 
banc de pierre, la petite place abritée par les til- 
leuls où tous les soirs, assise à la porte de la 
maisonnette, elle attendait Thomme que dans 
son cœur elle appelait déjà son fiancé. Les espé* 
rances, après trente ans, sont plus tenaces qu'à 
vingt; le cœur, comme Tintelligence, a trouvé 
sa voie, et les sentiments imprimés au plus pro- 
fond de l^étre ne sauraient plus s'en détacher 
san§ déchirement : c'était là, j'imagine, ce que 
se disait Rahel aux heures pensives qui précé- 
dèrent cellede la séparation, et dans ces belles 
soirées tièdes, où, la main dans la main, ils son- 
geaient ensemble aux joies paisibles de l'avenir. 
Plus d'un doute, peut-être, venait planer sur des 
projets encore aussi éloignés, plus d'une incer- 
titude arrêtait, dans leur vol, des espérances 
issues d'une affection aussi nouvelle. Varnhagen 
admirait trop Rahel pour ne pas se trouver mé- 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 265 

diocre auprès d'elle; il pouvait craindre qu'un 
meilleur et plus grand que lui ne parût; une 
étreinte plus puissante pouvait faire glisser de 
sa main la main de Rahel. Elle, de son côté, 
devait songer à tant de hasards cruels, à ceux 
qui menacent la vie, à ceux qui troublent les 
affections; son cœur meurtri par une pensée 
secrète devait se représenter les railleries du 
monde, l'ascendant de l'opinion, et tout ce bruit 
confus des raisonneurs vulgaires, qui, appuyés 
sur une date, s'arrogent le droit de contrôler et 
de condamner les sentiments les plus forts et 
les plus vrais. Pensées vulgaires et sans pouvoir 
sur les nobles esprits qu'ils ne faisaient que tra- 
verser ! Tous deux sentirent bientôt que le véri- 
table amour n'a rien à craindre des discours 
mondains, des considérations positives, du pli 
d'une ride ; un souffle de vent étranger ne sau- 
rait détruire les affections fortement enracinées 
dont le germe vivace repose abrité au plus pro- 
fond du cœur. 



364 MADAME DE VARJIHAGEN D'ENSE. 



II 



LE TALENT ET L'ÉCRIVAIN 

I 

Rahel n'a point écrit, du moins en vue de se 
faire imprimer. Tout son bagage littéraire, ras- 
semblé par les soins de son mari, consiste en 
trois volumes de lettres écrites pendant une qua- 
rantaine d'années et parmi les changements suc- 
cessifs que Tétat de jeune fille, de personne indé- 
pendante, enfin de femme mariée et d'ambassa- 
drice apportèrent dans sa façon de vivre. Ces let- 
tres adressées à son mari, à ses parents, souvent 
à des amis, parfois à de simples connaissances, 
sont, comme la plupart des lettres intimes, le 
miroir du moment où elles furent tracées ; on y 
trouve tout ensemble l'image d'une vie et This- 
toire d'une âme; la réflexion s'y mêle au récit, les 
dissertations font suite aux narrations ; on y re- 
voit tous les traits distinctifs d'une époque à côté 
des péripéties bourgeoises d'un intérieur. 



MADAME DE YARJSHAGEIV D'EiNSE. 265 

Madame de Sévigné, bien auparavant, a fait la 
même chose; cependant, malgré la célébrité de 
ses lettres, on se contente de les admirer sur la foi 
de deux ou trois échantillons, et de leur accorder 
une place d'honneur entre les rayons de sa bi- 
bliothèque. Rien de plus simple à expliquer. 
'L'esprit, chez madame de Sévigné, ne recouvre 
. pas toujours la pauvreté du fond ; les détails de 
potau-feu trop répétés fatiguent; on se lasse des 
confidences de la mère de famille qui veut ma- 
rier son fils, pousser son gendre. Au fond de tous 
ces récits comme de tous ces détails on retrouve 
toujours la Parisienne positive, femme d'entente 
et de tact dans les questions du monde, de bon 
conseil dans celles d*intérieur ; d'ailleurs spiri- 
tuelle et sensée, mais avant tout Parisienne, c'est- 
à-dire sèche, un peu commère, ne sentant guère 
que ce qui la regarde eu particulier, n'apercevant 
; que ce qui Tentoure et la touche. De tels carac- 
tères, contenus, comme chez madame de Sévi- 
gné, dans les limites des convenances et du bon 
goût, peuvent être agréables, rarement sym- 
. pathiques ; il faut savoir sortir de soi, pour at- 
tirer sur soi l'intérêt, ne pas faire du sien l'uni- 
que pivot de ses eflbrts et de ses recherches. Là 

23 



266 MADAME DE VARiVUAGEN D^ENSE. 

OÙ le culte des grandes idées domine, les ambi- 
tions privées s'effacent; le noble pâtre, habitué 
aux vastes horizons d'un paysage grec, dédaigne* 
rait l'étroite bicoque où gisent nos opulences 
modernes, si étriquées et si mesquines. Rahel, 
en ceci, est tout à fait Allemande, c'est-à-dire dé- 
sintéressée et généreuse. A ses yeux, l'homme 
pris en particuli^peutse comparer à ces pépins, 
qui, réunis, forment Tensemble d'une pomme 
de grenade, « une parcelle d'un grand tout )>, et 
elle ne l'estime qu'autant qu'il sait comprendre 
sa situation, c'est-à-dire ne pas séparer son bien 
du bien général. Mais pour y parvenir, il faut 
une intelligence ouverte à tous les enseigne- 
ments, une âme sympathique à tous les grands 
intérêts. 

La grande occupation de la vie pour de telles 
gens, c'est naturellement d'apprendre et de s'ins- 
truire. « Que faire, en ce monde, sinon chercher 
à en savoir le plus possible ! Pour Dieu, ne né- 
gligez jamais de questionner et de regarder, » 
écrit-elle à l'un de ses amis en voyage. Jugez si 
elle sait mettre la recommandation à profit, si 
elle-même questionne et regarde de tout son 
pouvoir. La voici à vingt ans chez un gentilhomme 



MADAME DE YARNHAGEN D'ENSB. 267 

ie province, entourée de personnages ridicules, 
qui tiennent « des discours impossibles, dans 
une maison où les repas ressemblent à un fes- 
tin de noces » et durent trois heures. Par bon- 
heur le maître du logis, ancien conseiller de 
guerre, « est un homme instruit, fort versé en 
matières d'agriculture, de loi, d'économie poli- 
tique, et qui connaît à fond la constitution du 
pays, sur laquelle Rahel a toujours désiré se 
renseigner. » Quand on parle à qui sait écouter, 
les réponses ne coûtent guère j vous entendez 
d'ici l'accent chaleureux et décidé du brave ba- 
ron; vous voyez Fair rude et en même temps pa« 
temel dont il s'y prend pour lui tout expliquer, 
a J'ai le talent, vous le savez, de tirer le meil- 
leur parti possible de toute situation, >) écrit-elle 
le même soir à ses parents à propos de la scène 
précédente. 

Cette phrase revient souvent; c^est que les^ pe- 
tits événements sont les plus instructifs. On s'en 
aperçoit à la multitude d'idées et de faits répan* 
dus dans cette correspondance. Les pensées, les ' 
aperçus y fourmillent: on voit s'ouvrir devant 
soi comme un vaste réseau à cent ramifications 
où les événements les plus vulgaires de la vie 



268 MADAME DE VARNHA6EN D'ENSE. 

quotidienne s'embranchent et se croisent avec 
les plus hautes questions d'art, de science, de 
religion, de politique, de morale. Dans un pareil 
esprit, le moindre fait engendre une réflexion, un 
enseignement jaillit de Taventure en apparence la 
plus insignifiante ou la plus légère. Ici prenons 
garde de nous méprendre , Rahel . va dire une 
chose étrange, scandaleuse en apparence, énorme 
même ; mais dans un esprit pareil sous le para- 
doxe on découvre vite la fantaisie, Tironie, le 
plaisir de suivre pour un instant une idée sin- 
gulière, d'aller jusqu'au bout de la logique, 
peut-être Fenvie de railler gravement par une 
caricature bien construite le vice fondamental 
de notre société et les inconséquences choquantes 
de notre éducation. Rahel professeur de men- 
songe I Elle qui toute sa vie, en toute situation, 
a brillé et triomphé par le naturel, la sincérité 
parfaite! En vérité, cela est impossible. Elle joue ; 
ne tombons pas dans le ridicule de prendre son 
amusement au sérieux et de lui faire les gros yeux. 
Voici cette scène de famille : la petite sœur, les 
plus jeunes frères comparaissent devant le tribu- 
nal maternel, accusés d'avoir écrit leurs noms sur 
les murs de l'escalier. «( Ce n'est pas moi, ni moi, 



MADAME DE YARNHAGEN D^EiNSE. 209 

répondirent Rosette et Louis en riant et sans enï- 
barras. Maurice seul nia sérieusement, préten- 
dant qu'il n'avait pas de crayon; il opposait celte 
réponse aux interrogatoires les plus pressés et les 
plus habiles, a Je n'ai pas de crayon, » il ne sortait 
pas de là; et pourtant sa rougeur témoignait contre 
lui. Enfin, à force de le pousser, on lui arrache 
une aorte de demi-aveu. Cela ne suffisait pas, on 
vouloit l'aveu tout entier. Cette espèce de torture 
me choquait, et puis je me sentais en quelque 
sorte indignée de voir l'enfant confondu et trou- 
blé sous une aussi mesquine accusation. Je 
m'efforçai de tourner la chose en ridicule, de 
métamorphoser l'interrogatoire en une sorte 
d'exercice à mentir. « Franchement, dis-je en 
riant, il ne saurait avouer à présent, c'est déjà 
bien beau d'avoir nié. » Mais ma mère, prenant 
la chose au sérieux, fit semblant de ne pas en- 
tendre et lui administra la morale suivante : «On 
ne nie point, on dit : c'était moi, j'ignorais que 
ce fût défendu, à présent je le sais, et je promets 
de ne point recommencer. » Mon inculpé, qui pa- 
raissait ne point sentir la gravité du fait, répli- 
qua avec une bonne foi touchante qu'il avait 
d'abord voulu essayer de voir si cela Dépasserait 

23. 



270 MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

point ainsi. Ce petit incident m'a donné à réflé- 
chir. Je me suis demandé pourquoi Ton défen- 
dait si expressément aux enfants lusage du 
mensonge quand le moment se prépare où savoir 
le manier devient nécessaire, même indispen- 
sable. Le commerce du monde n'a rien de com- 
mun avec cette providence positive qui tient mar- 
ché de récompenses comme de punition^, et l'on 
a beau se récrier, il ^ faut savoir mentir... Le 
mensonge agit plus qu'on ne l'imagine sur l'opi^ 
nion, et par l'opinion sur les sentiments ; une 
étude solide et raisonnée de cet art pourrait ame- 
ner des résultats vraiment incalculables et gran- 
dioses, si Ion voulait s'y adonner avec soin. Je 
dirai plus : dans la main d'hommes distingués, 
profonds, convaincus, et qui le pratiqueraient en 
maîtres, il deviendrait une science contre laquelle 
la vérité elle-même viendrait échouer. On la ter- 
rait se réfugier toute penaude au plus profond du 
cœur. Mais nos menteurs actuels sont de pauvres 
menteurs, qui mentent sans foi ni amour... rieo 
de méprisable comme le mensonge inutile et ma- 
ladroit. C'est pourquoi, loin de le proscrire comme 
on fait, m'est avis que Ton devrait en faire une 
branche de l'éducation, montrer aux enfants que 



MADAME DE VARNHÂGëN D'ENSë. 271 

c'est rilde besogne qui. gâte les mains, et dont 
par là même il ne faut point abuser... » 

Morale un peu hardie; c'est, si \ous. voulez, 
celle d'un politique ou celle d'un artiste; vous 
reconnaissez le tour paradoxal de l'esprit mo- 
derne, l'accent désabusé de celle qui a observé 
et vécu, une ironie mesurée et calme, qui pro- 
cède avec ordre et avec logique, un peu à la fa- 
çon de Swift et de Heine, et dédaigne avant tout 
le cliquetis vide des grands mots, le retentisse- 
ment creux des lieux communs. 

J'ai nommé Heine, ei en efïét il y avait plus 
d'un degré de parenté entre lui et Rahel : mêmes 
éclats passionnés d'amertume sceptique, même 
rudesse énergique, même verve intarissable 
et parfois excessive pour insulter et mépriser. 
Elle avait beaucoup souffert, beaucoup perdu, 
tant souffert et tant perdu que le passé souvent 
ne lui semblait plus qu'un songe : et là-dessus 
elle disait avec l'étrange ironie de Heine : « H est 
des instants où l'on s'aperçoit presque de ce 
qu'on a perdu. » Le poète du livre des Chants 
lui-même n'a pas exprimé plus finement la tris- 
tesse amère du néant dans lequel s'engloutissait 
nos afTections. Il n'a pas trouvé des termes de 



272 MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 

dé4ain plus rudeîs pour flétrir l'ignominie du 
pamphlétaire salarié qui rédige des injures à tant 
la ligne. « Est-ce assez vil, assez crapuleux? Le 
cœur vous manque ; on dirait qu'à force de dé- 
goût il va se dissoudre dans du fiel. Je me de- 
mandé dans quel accès de rage impuissante un 
homme a pu vomir autant de bile, tenir sa plume 
entre ses doigts sans la laisser choir. Un tas de 
boue immonde, voilà tout ce qui aurait dû rester 
de cet épileptique, après semblable ordure. » De 
même une autre fois, à propos de Napoléon, son 
accent sardonique rappelle l'historien passionné 
du tambour Legrand. Quelques journaux ayant 
annoncé la nouvelle prématurée de la défaite de 
l'Empereur, défaite à laquelle Rahel ne croyait 
pas, elle se met à rire : « Très-bien ; n'est-ce pas 
que les troupes prussiennes, en attendant, se 
soûlent déjà en manière de réjouissance ? » 

Par bonheur la ressemblance ne s'arrête pas 
là. Sous ces violences et sous ces fougues, on 
sent, comme chez Heine, « battre le cœur rouge d 
de la créature indomptée et primitive ; la puis- 
sance de la sensation anoblit la crudité des ter- 
mes ; involontairement Ion songe à ces sombres 
fleurs d'Asie qui se dressent parmi les buissons 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 275 

d*aloès, et qui épanouissent leur pourpre à la 
pointe d'un faisceau de poignards. 

La grande passion et la grande poésie sotit 
sœurs. Il y a telle page où la magnificence du 
sentiment biblique éclate dans toute sa force, où 
la chaude imagination du Levant, envahissant le 
récit, se déploie et s'étale avec l'ardente splen- 
deur d'un horizon enflammé. « Je me trouvais 
dans je ne sais quel lieu inconnu avec plusieurs 
amis. Mais la figure de mon frère est la seule 
dont je me souvienne. Tout à coup survint un 
ouragan^ une grande tempête mêlée de tonnerre 
et d'éclairs... puis une rougeur d'abord pâle, 
puis de plus en plus vive, parut à l'horizon, dont 
elle gagna bientôt la surface. Sous ces rayonne- 
ments écartâtes dont l'ardeur toujours croissante 
troublait le regard, les objets se dissolvaient; 
mes amis, tout proches de moi, disparaissaient 
dans les feux chargés de vapeurs de ce couchant 
splendide... Tout à coup le sol vacille sous moi, 
l'espace entier s'empourpre. « Est-ce la fin du 
monde, ou simplement la mort, m'écriai-je ? Je 
veux voir comment elle vient, faire attention à ce 
que mon âme va devenir. Robert, viens, venez 
tous, restons ensemble, mourons réunis. » Et je 



274 MADAME DE VARNHAG8N D'ENSE. 

tends les bras vers lui, en vain, ne songeant plus 
qu'à mon âme, égarée Je ne sais où-.. Et la terre 
4e nouveau s'ébranle, et moi je jette un grand 
cri à ridée de mon âme perdue dans l'infini... » 
Un simple rêve, je le veux bien, mais quel 
rêve! Celui de l'Arabe étourdi par les reflets 
d'une mer de sable, chancelant sous le tour- 
billon qui assombrit les cieux rouges, aussi grand 
dans sa résignation que le désert où il va dispa- 
raître. Cependant ce ne sont là que des accès et 
comme des fougues de cervelle ; il ne faudrait 
pas la prendre pour une inspirée. Tout à Theure, 
au réveil, vous retrouverez Tartiste, une artiste 
épris de toutes les images enchanteresses ou 
sereines qui peuvent représenter le bonheur. 
Rahel a le plus vif sentiment de la vraie beauté, 
et pour se faire l'image complète de son esprit, 
il faut la comparer à Goethe après l'avoir com- 
parée à Heine, bien entendu sans avoir la pré* 
tention ridicule de la mettre à leur niveau. Quoi- 
que bi(^raphe et commentateur, j'avoue ses 
faibles; elle a des hauts, mais aussi des bas; 
elle n'est pas toujours maîtresse de ses nerfs, 
elle crie ; souvent la. clarté lui manque, les im- 
pressions multipliées, entrecroisées, le pêle-mêle 



MADAME DE YARNUAGEiN D'ENSE. 275 

ides sensations vagues qui ondoient chez toute 
femme recouvre et noie ses idées : beaucoup de 
ses lettres sont un fouillis. J'ose dire pourtant 
qu'elle est de la grande famille ; et, j'insiste sur 
ce point, si elle a parfois les fougues, les éclats 
d'imagination, les singularités de Heine, d'autres 
fois et plus souvent par le culte de la beauté 
calme, par l'admiration de l'antiquité sereine, 
par la recherche de la forme sculpturale, elle 
ressemble à Gœthe. On dirait une familière des 
dieut, tant elle les nomme naturellement. Devant 
ses yeux se découvre à tout moment un coin de 
rOlymp'e ; d'un mot elle dépeint le groupe qu'il 
renfennait, l'imagé qu'elle y a entrevue; c'est 
ainsi que sous le ciseau d'un sculpteur deux en- 
fants qui entremêlent leurs boucles soyeuses de- 
viennrat un couple d'amours, qu'une pension- 
naire égarée à la poursuite d'un papillon se 
transforme en Psyché. Rabel, comme un sculp* 
leur ou un poète, verra « une bonne mytholo- 
gique » dans telle jeune femme accroupie de- 
vant un bel enfant ; une jeune fille emplissant le 
verre de son fiancé lui rappellera la déesse aux 
joues roses qui remplit la coupe des immortels. 
A fréquenter les anciens, on redevient soi-même 



276 MADAME DE VAR^HAGEN D^?}SE. 

un ancien. Il y a tel passage où Rahel s'exprime 
comme un Athénien du temps de Périclès. « Sa- 
luez tous les beaux êtres, » dit-elle à la fin d'une 
lettre qu'un disdple de Platon pourrait signer. Une 
autre fois elle nous ramone en plein théâtre grec, 
dans le cercle fatal dont Tantique destinée enser- 
rai t ses grandes victimes . c< Voici le chœur qui corn* 
plète la tragédie, » dit-elle à la nouvelle de deux 
malheurs s'appesantissantsurelle, coup sur coup. 
Le laid et le mesquin, avant tout le vulgaire, 
voilà avec quoi un pareil esprit ne saurait se ré- 
concilier. Toute jeune encore, de passage à 
Breslau, ville à demi polonaise et fort catholi- 
que, on la mène visiter un couvent de nonnes. 
Les religieuses, personnes de bonne famille, l'ac- 
cueillent poliment et l'engagent à revenir. Toute 
autre se sentirait flattée, peut-être touchée. Rahel, 
en simple artiste, disciple de Gœthe, n'y voit 
qu'un prétexte pour entendre de la belle musi- 
que et assister à un office pompeux. « Volontiers 
j*y retournerais, ne fût-ce que poiir assistera leur 
culte, une musique perpétuelle. Tout y est beau 
et riant ; ce ne sont qu'ornements, belles pein- 
tures, nuages d'encens odorant. A présent je 
brûle doublement de visiter l'Italie, l'insou- 



MADAME DE YARNHA6ËN D ËNSB. 277 

ciante, la radieuse, la catholique Italie. Cepen* 
dant, à part leur culte, je frémis en songeant 
comment ces religieuses vivent. Mauvais lits^ 
mauvais sièges, froides cellules ouvrant sur un 
corridor sombre. Elles sont de Tordre de Sainte- 
Elisabeth et soignent les malades. La règle leur 
permet de recevoir des hommes, mais en revan- 
che elle les réduit au strict nécessaire en fait de 
meubles, de nourriture, de vêtements. Point de 
domestiques pour les servir : elles remplissent 
elles-mêmes les diverses fonctions de jardinier, 
de cuisinier, de boulanger. Avec cela elles tàtent 
le pouls aux malades, préparent les médicaments. 
Leurs mains, sans exception, m'ont paru d'une 
grossièreté surprenante, et leurs pas masculins 
rappellent le passage d'une patrouille. » 



II 

Par d'autres traits encore, elle est de la famille 
de Gœlhe ; comme lui elle oublie habituellement / ^ ^ 
le mérite moral pour songer à la vérité philosophi- 
que ou à la beauté sensible. Évidemment, quand 
elle retraçait le tableau qu'on vient de voir, elle ne 
songeait point aux larmes secrètes de ces filles sa- 



^U MADAME DE VARI^HAGEN D'ENSE. 

crifiée$,elle n'apercevait point la noblesse desger*- 
çures de ces pauvres mains déformées qui servent 
les pauvres. De même cet autre jour quand elle 
va au sermon : le texte lui échappe, à peine si elle 
a écouté le prédicateur ; en revanche, elle a re* 
gardé le bâillement des assistants, Tonctueuse 
grimace du ministre, les gestes honteux ou fur- 
tifs des fidèles qui se fouillent pour retrouver le 
sou destiné à grossir la recette du pauvre. 11 ne 
faut point s'en étonner : une imagination d*ar^ 
tiste voit tout en beau ou tout en laid ; on dirait 
Tun de ces miroirs grossissants où les objets 
s'exagèrent, ou les défauts et les mérites appa- 
raissent avec un relief plus fort. Cette disposition 
s^allie naturellement avec le talent de critique : 
Rahel est un véritdble observateur, prompte à sai- 
sir le trait saillant qui marque un personnage, le 
ridicule qu'il faut souligner. Pour qui a le regard 
aussi suret la main aussi ferme, ajuster et attein- 
dre ne font qu'un. Rahel, en deux lignes, vous 
montrera un provincial embarrassé et naïf qui 
voudrait faire l'agréable, par exemple a le petit 
Inqtnet^ » un véritable Allemand effaré et godi- 
che, qui, s'il vous rencontre, <x tombe des nues, 
ne saurait en croire ses yeux, marche sur votre 



MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 279 

robe, se confond en politesses, s'entortille dans 
un réseau de belles phrases dont il ne sait plus 
comment sortir. » En regard de ce fils de la can- 
dide Allemagne, voici le Français vantard et ba^ 
vard, r<Msif importun qui voyage pour tuer le 
temps, fléau imposé par lettre de recommanda* 
tion, qui vous harcèle chez vous, vous poursuit 
à Bade, aux bords du Rhin, gâte vos promenades, 
trouble vos méditations, vient se mettre en tiers 
dans vos conversations. <i Nous marchions en si- 
lence,admirantunefortbelleétoile,tandisquelui, 
le Français, nous suivait en sautillant et ne cessait 
de répéter de sa voix de crécelle : « Prodigieux, 
prodigieux ! je n'en ai jamais vu de cette taille. » 
Elle excelle dans les portraits sérieux aussi' 
bien que dans les comiques, et toujours par cette 
vivacité passionnée qui lui fait sentir âprement 
et nerveusement les traits saillants d'un person- 
nage, surtout ceux qui le peignent au moral. 
Dans ces sortes de têtes il se fait le même travail 
que dans celle d'un sculpteur, qui, voyant le 
masque d'un passant dans la rue, le transforme 
involontairement en un médaillon plus expressif 
que le visage réel. Je détache celui d'une femme 
menteuse : « Personne ne s'est jamais donné 



2«0 MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

autant de peine pour s'éclairer sur soi-même 
que la G... n'en emploie pour s'embrouiller sur 
ce qu'elle est, et paraître ce qu'elle n'est point. 
Elle n*a pas l'ombre d'une conscience, bien que, 
par moment, il lui arrive de s'en faire une à 
propos d'une peccadille. Et ce repentir, loin de 
toucher, dégoûte, par cela même qu'il est trop 
fréquent. Elle s'en pare comme d'une robe de 
chambre coquette, afin de vous faire croire 
qu'elle s'y sent à l'aise, et qu'elle est contente 
d'être rendue à son état primitif d'innocence. 
Impossible de rencontrer un esprit plus rebelle 
à la persuasion, au vrai. De l'intelligence, de la 
ruse, de l'esprit même, quoique du plus bas; 
* mais tout cela sans un atome de raison. De là 
vient que la musique et tous les autres arts sont 
de l'hébreu pour elle. De même le champ entier de 
la création. Son esprit, fermé aux vues d'ensem- 
ble, ne saisit point la véritable nature des choses 
et leurs rapports mutuels. C'est en partie l'inca- 
pacité, en partie la vanité et l'égoïsme qui l'em- 
pêchent d'y voir clair. Quoi qu'il en soit, l'on ren- 
contrerait difficilement un esprit plus naturelle- 
ment menteur, et menteur déplus mauvaise foi. » 
Le morceau suivant, sur quatre personnes 



MADAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 281 

vaines^ me paraît encore supérieur : « Les qua- 
tre personnes les plus vaines que j'aie jamais 
rencontrées sont assurément madame d'A..., le 
docteur B..., le major C... et le comte D... Mais 
madame d'A... et le docteur B... sont les modèles 
du genre. Voici tantôt trente ans qu'ils se com- 
plaisent à se faire mutuellement la cour, par 
intérêt, bien entendu, et, sous prétexte d'estime, 
échangeant des visites qui se passent en flatteries 
réciproques. Rien de plus comique que ces en- 
trevues. On dirait qu'ils vont se fondre en dou- 
ceurs et en fadeurs. Ils se répètent sans cesse, 
imaginant sur leur propre compte des romans 
dont pas un mot n'est vrai, ne se refusant aucun 
don, s'octroyant généreusement Tun à l'autre 
les qualités les plus rares, en un mot, se rendant 
heureux à peu de frais et sans façon. Si quelque 
audacieux de leur monde se permet de les juger 
à sa manière, ils n'en témoignent qu'une colère 
feinte, et cela parce qu'au fond le jugement d'au- 
trui ne saurait les atteindre. Mais une semblable 
témérité, à leurs yeux, n'en est pas moins un 
renversement de l'ordre, et, comme tel, digne 
du châtiment le plus sévère. Le monde en lui- 
même, il faut le dire, ne les intéresse que par 

24. 



28^ MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

les hommages, les attentions, les égards de poli- 
tesse ou de respect qu'ils se croient dus par le 
reste des humains. Ils sont, sans contredit, les 
deux fous les plus amusants de la terre, et d'ati- 
tant plus remarquables qu'avec tant de travers 
ils ne sont pas vulgaires, comme la plupart 
des vaniteux ; même, si le mot pouvait s'em- 
ployer, je dirais que madame d'A... montre 
quelques dispositions qui, jusqu'à un certain 
point, sembleraient indiquer une belle âme, dis- 
positions, il est vrai, noyées dans une tendresse 
absolument intolérable pour son moi, et d'au- 
tant plus intolérable qu'elle se manifeste en éta- 
lage d'airs langoureux, et non pas franchement. . . 
Quant au docteur B..., il ne manque pas certes 
de dispositions à l'esprit ni même à l'intelli- 
gence, mais son vice est de pousser l'amour du 
bien-être jusqu'à la cruauté. pour autrui; joi- 
gnez à cela des prétentions telles, que le plus 
grand ténor du monde lui-même deviendrait in- 
supportable s'il s'avisait d'en élever de sembla- 
bles à propos de son talent. Dans toute l'huma- 
nité il n'aperçoit que lui-même, édifié sur un 
trône de médicaments, et le reste des mortels 
prosterné dans la poussière autour de ce trône. 



MADAME M YARNHAGEN D ËNSE. 285 

Rencontre bizarre : mes deux originaux sont 
nés dans la même ville littéraire d'Allemagne, 
dans les mêmes conditions de fortune, sont du 
même monde, ont vu les mêmes pays ; tous deux 
enfin sont du même âge, oiit les mêmes goûts, 
et se méprisent cordialement. » 

La chute est presque du Labruyère ; mais le 
ton général rappelle Saint-Simon. Évidemment 
Rahel était vindicative en écrivant ceci. Ma.is on 
n'est pas impunément un sot devant des gens 
d'esprit, et les femmes comme Rahel ont bien le, 
droit de venger leurs bâillements. 
. L'on souhaiterait même la vengeance plus 
complète, et par exemple on aimerait à voir un 
peu plus au physique la personne qu'elle décrit, 
sa façon de saluer, jMmagine, et le mouvement 
de tête langoureux dont elle doit accompagner 
ses récits. Rahel, fidèle à la méthode allemande, 
reste un peu trop dans le vague, et donne plutôt 
le résumé de ses impressions que celui de ses 
observations. Ainsi, quand parlant de son jeune 
ami Marwitz, elle dit : « Le résumé de toutes mes 
études sur lui, c'est toujours un sourire, » on lit 
un mot qui peut paraître vrai aux amis du dé- 
funt, mais qui n'apprend rien aux autres per- 






284 MADAME DE VAR^iHAGEN D'ENSE. 
sonnes. Rahel, au surplus, connaissait son (M'- 
faut; elle dit que : «^Tandis que les Allemands 
[ se devinent entre eux sur la moindre indication, 
un Français a besoin de traduire sa pensée en 
termes précis pour s'entendre lui-même comme 
pour se faire entendre d'autruî. » Le mot ne 
manque pas de vérité, malgré son tour un peu 
pesant ; cependant Ton pourrait répliquer avec 
Condillac que « l'art de raisonner se réduit à une 
langue bien faite, et que pour bien parler, il 
suffit de penser clairement. » Cela ne sufflt point, 
néanmoins, pour parler avec éloquence. Seuls, 
les grands mouvements de Fâme communiquent 
ce don, Ton n'émeut qu'à condition d'être soi- 
même touché et ému. Rahel l'était le jour où, 
apprenant le divorce de Napoléon, elle écrivit 
cette page grandiose en l'honneur d'une infor- 
tune grandiose : « Joséphine forcée de redes- 
cendre du trône I Cela achève la grandeur de sa 
destinée, à mes yeux. Voir ses enfants, ceux 
d'une union ordinaire, élevés au rang suprême ; 
se voir soi-même, comme en rêve, sacrer la pre- 
mière d'entre les femmes couronnées, et cou- 
verte de la plus puissante des protections... Con- 
templer bien au-dessous de soi, courbé à ses 



MADAME DE YARNHAGE.N D^ENSE. 9^5 

pieds, tout un olympe d'adulateurs, brillants 
courtisans, altières filles de rois que Ton tient à 
distance par un regard, que l'on remet en faveur 
par un sourire... Puis soudain, sentir s'ébranler 
les marches du trône... Illusion! il demeure 
ferme sous les pieds de César, qui demeure 
César. Sa fille à elle, Hortense, ne descend point, 
le peuple, comme la cour, continue de la saluer 
reine. Seule, l'impératrice déchue, la femme 
répudiée, sort chancelante de son appartement, 
descend lentement les dernières marches du pa- 
lais qu'elle ne doit plus revoir. Mais son siège de 
pourpre ne restera pas longtemps vide, et bientôt, 
de son portique désert, elle pourra entendre la 
formidable voix du canon qui proclame la nais- 
sance du fils de César. Moment terrible ! la voilà 
qui se iève, sans larmes et le regard fixe, une 
Niobé de marbre, attentive au bruit de la foudre 
qui va briser le diadème de ses enfants... » 

Cette « Niobé de marbre » me semble de la 
même famille que l'iphigénie de Goethe. Comme 
ses fatidiques sœurs, elle est de race antique et 
mérite une place à leurs côtés à l'entrée de cette 
grande école moderne de philosophie dont le 
péristyle athénien fut l'œuvre de Goethe. 



^86 MADAME DE VARNHAGEN D*RNSE. 



m 



LES OPINIONS 



€( Mon trait particulier, c'est de pouvoir sortir 
de moi-même pour comprendre tout entier mon 
semblable. Je puis comme me dédoubler pour 
emprunter son âme, vivre tout à la fois de ma 
vie et de la sienne sans m'égarer. Moi, Rabel la 
juive, je suis aussi unique que la plus grmtdiose 
d'entre ]es apparitions humaines. Le plus grand 
d'entre les artistes, les poètes, les philosophes, 
n'est pas mon supérieur. Nous sommes de la 
même substance, du même sang, et celui qui 
voudrait m'en exclure, s'en exclurait lui-même. 
Je n'en conviendrais pas si en apparence j'étais 
autre chose qu'une ruine. Pourtant rien n'est 
plus vrai. Seulement, nos missions diffèrent. 
La part qui m'a été assignée dans mon siècle, 
c'est de représenter un type, le type de la vie. On 






MADAME DE \AR]NHAG£^ D'EISSË. '287 

" ne saurait imaginer Téternel épanouissement de 
la mienne ; la douleur elle-même y participe. Évi- 
demment, on ne se laisse mourir que par inad- 
vertance. 11 est une manière, j'en suis convaincue, 
de l'éviter... Comprendre la vie, mesurer reten- 
due de nos forces, définir la grandeur de nos 
aspirations, voilà l'elixir d'immortalité que nous 
donne l'immortelle sagesse. » 

Ces paroles semblent bien orgueilleuses ; elles 
ne le sont pas cependant, car elles ne font qu'at- 
tester l'indépendance légitime qui appartient à 
tout esprit original. Tout esprit et toute àme 
qui sent et pense par lui-même, sans emprunt 
ni imitation, mérite d'être respecté à l'égal des 
plus grands, sinon d'être admiré à Tégal des 
plus grands. Il est une source : petite ou grande, 

1 il n'importe; les flots ne sont qu'à lui et ne dé* 
rivent pas d'un autre. 11 a sa manière propre de 

.refléter les choses, le ciel infini aussi bien que la 
pointe d'un brin d'herbe; et tes eaux qui, pour l'a- 
limenter, arrivent jusqu'à lui à travers les entrail- 
les de la terre, lui arrivent avec une teinte et une 
saveur qu'on ne retrouve point ailleurs. Il coule 
par sa propre force, et c'est par un élan naturel 
qu'il se développe lui-même et arrose autrui. 



288 MADAME DE YARiNHAGEN D ËNSE. 

Aucune femme, avant elle et après elle peut- 
être, n'a jamais manifesté le besoin d'agir et 
de penser avec plus d ardeur, mis plus de sé- 
rieux, et aussi moins de pédanterie dans les re- 
cherches qu'elle jugeait indispensables à la sagesse 
et au bonheur. Au contraire de la plupart des 
femmes et même des hommes, Rahel n'y trouve 
aucune satisfaction intéressée, elle n'y cherche 
point un prétexte pour montrer la profondeur de 
son esprit, ou pour se faire Tavocat d'un parti. 
Mérite rare, ce me semble, et qui à lui seul suf- 
firait pour appeler l'attention sur ses jugements. 
Son tort, certes, est de n'avoir pas su les écrire, 
de déguiser soùs de longues périodes diffuses 
des aperçus souvent profonds, de mettre des 
rêves à la place des raisonnements : défaut tout 
féminin, bien plus, tout allemand, et qu'elle 
possède en commun avec maint grand penseur 
de son pays. Mais ses idées n'en sont pas moins 
élevées, généreuses, quelquefois même frap- 
pantes. D*ailleurs la bonne foi, quoique suscep- 
tible d'erreurs, mène au vrai, tout au moins elle 
aide à en trouver le chemin. Montaigne l'a prouvé, 
et l'on s'en convaincra mieux encore en parcou- 
rant les écrits de Rahcl. 



MADAME D£ yARNHA6E> D^ENSE. 289 



I 



Rahel,on le sait, naquit juive, et à une époque 
où Ton se servait de Dieu pour appuyer des thèses 
politiques, ou pour étaler des tirades sentimen- 
tales, où l'on prouvait la divinité par un lever 
de soleil ou par une leçon de morale. Si cela 
n'apprenait pas grand'chose, en revanche cela né 
nuisait pas beaucoup, et l'esprit religieux ne 
pouvait guère s'égarer parmi ces pastorales où 
les hommes politiques se reposaient des affaires 
en jouant aux jeux innocents. « Je suis née au 
milieu d'une forêt humaine où personne jamais 
ne songea à rien m'apprendre. Mais le ciel qui 
me prit en pitié m'a préservée de l'impureté et 
du mensonge. De cette façon, néanmoins, je ne 
puis rien apprendre, surtout en fait de religion. 
Aussi, j'en attends une d'en haut, un nom pour 
la mienne, du moins, ou bien une révélation 
pour m'éclairer. » Évidemment, ce ii'^st pas du 
haut de la chaire qu'elle devait l'attendre. Les 
Marseillaises sacrées avaient fait leur temps; les 
vieux plaidoyers en faveur de la vertu ne trou- 
vaient plus d'auditeurs ; une philosophie vague 

25 



390 MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

remplaçait les théories sentimentales, et les 
fidèles mystifiés crurent un moment retrouver 

/ ' '\!^^^/f un Dieu au fond des nuages où le leur mon- 
/ trait Schleiermacher. Rahel, moins prompte à 

"^^^ '"^ s'exalter, ne vit dans sa théorie qu'une théorie, 

la théorie de Schleiermacher, un théologien greffé 
sur un philosophe, et le précurseur futur de 
la grande Ecole d'où sortit Hegel. D'ailleurs, 
elle pensait que la foi ne doit jamais sUmposer, 
même par persuasion; elle y voyait « un acte 
d'union intime entre l'bomme en Dieu, trop im- 
portant et trop intime pour qu'un tiers eût le droit 
de s'y interposer. » De semblables convictions ne 
disposent guère à la soumission envers des dog* 
mes déterminés, ni à la déférence envers les 
gens qui les enseignent. Pourtant l'idée d'une 
religion « positive » ne lui répugnait point ; elle 
y voyait une phase du développement humain, 
el comme telle une semblable religion lui parais- 
sait nécessaire, même utile. Mais il lui semblait 
nuisible de prolonger, au delà de leur durée, des 

: formes empruntées aux exigences d'une époque 

et d'une race* La superstition et la routine, selon 
elle, en sont inévitablement les effets ; et « quoi 
de plus dégradant que cette servilité niaise où 



MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 39t 

nous plonge Phabitude? Quoi de plus absurde que 
cette obstination stupide qui, repoussant tout 
bon sens, méprise la réflexion et nous pousse 
de force vers des cérémonies dont le sens nous 
échappe, ou nous oblige à accepter des usages 
vieillis et en contradiction ouverte avec nos 
mœurs, nos besoins, notre façon de penser ac- 
tuelle? » Cependant il est quelque chose d'encore 
plus révoltant, « les inventions nouvelles en ma- 
tière de foi, les interprétations arbitraires de 
l'Evangile, et ces assemblées où, du haut de la 
chaire transformée en tribune, un prédicateur 
en renom se croit le droit d'imposer ses doc- 
trines, de donner une religion de fantaisie aux 
fidèles venus là comme au théâtre pour applaudir 
et pour critiquer. » Noble emploi pour la reli- 
gion ! c( Il n'est de vrai que la prière, Thumble et 
ardente prière, ce recueillement, cette concen- 
tration de soi-même dans une autre volonté, ce 
besoin intime d'agir, penser, sentir selon des 
vues d'ensemble simplifiées à l'usage d'un cha- 
cun, cet ardent désir de se quitter soi-même, 
c'est-à-dire l'incomplet, pour se réfugier dans le 
centre, pour se réunir à l'essence. » Prier, voilà 
donc la plus grande consolation, Taide infaillible 



292 MADAME DE VARNHAGEX D^ENSE. 

offert à la faiblesse humaine. Mais combien peu 
savent prier, et par là obtenir les secours de cette 
redoutable puissance sourde aux cris de tous 
ceux qui l'invoquent mal !» « Si seulement on 
pouvait trouver la bonne manière de l'appeler, 
de la supplier, au plus fort de la maladie comme 
dans les accès du plus poignant désespoir, l'aide 
tout de suite arriverait. Mais chercher à l'envi- 
sager comme on le peut et le doit, à s'imprégner 
de Dieu complètement et entièrement ne réussit 
pas toujours, souvent on manque de forces pour 
vouloir et pouvoir. » Cette foi la rendait heureuse, 
et dans les moments de souffrance elle s'y repo- 
sait comme sur un oreiller doux où il fait bon 
s'étendre. « Souvent, dit-elle, il m est arrivé 
de rejeter loin de. moi tout souci, de tout re- 

• 

mettre aux mains de Dieu comme à celles d'un 
père, d'un ami avec lequel je suis sur un 
pied d'entière confiance. Je me dis qu'il com- 
prend les choses mieux que moi, et se chargera 
de tout arranger. Dans ces moments je m'appuie 
sur lui, en quelque sorte, ou me laisse tomber 
tout épuisée sur le bord de son manteau, pour y 
sommeiller un peu. » Cette idée du iiianteau 
provenait d'un rêve qu'elle avait fait étant enfant. 



Madame de varnhagbn d^ense. 293 

« Le bon Dieu, dit-elle, était tout près; il me 
semblait le sentir en quelque sorte répandu 
dans Tespace autour de moi, et le ciel était son 
manteau. Moi j'étais libre de m'étendre à Tun 
des coins et d'y sommeiller dans un repos béni. 
Aux moments critiques de ma vie, ce rôve m'est 
toujours revenu, même les yeux ouverts. Dieu 
me permettait de m'étendre à ses pieds, et d'y 
déposer tout souct en même 'temps que toute 
fatigue. » Toute sa religion est dans ces mots. 
Elle disait encore que « ceux-là seuls qui mar- 
chent en ce monde comme dans un temple, y 
trouvent un temple. » Comme l'Indou dans 
Brahma, elle aimait à se perdre dans le rêve ma- 
gnifique d un Dieu incorporé à la vie universelle, 
à sentir son impuissance se dissiper et se fondre 
dans Tétreinte toute-puissante de ce grand em- 
brassement. Ce désir intense se réveillait chez 
elle au moindre propos, tant il lui était naturel. 
Un jour, venant de descendra au jardin, elle y vit 
des gouttes de rosée trembler dans le calice des 
violettes. Elle les .regarda, devint rêveuse, et 
laissa tomber ces paroles : c< Gouttes de rosée, 
gouttes de l'infini, comme moi-mémo de la con- 
science infinie. Ahl que je souhaite aller la 

25. 



294 MADAME DE VAR>HAGËN D*ENSE. 

rejoindre, que je tiens peu à occuper en ce 
monde une place distincte, quand je puis re- 
tourner au lieu même d'où émane toute vie, et 
m'y absorber comme une goutte d'eau dans la 
mer. ut Mais ce ne sont là que des sensations fu- 
gitives, de ces aspirations passagères et vagues 
telles que toute créature en éprou^ve aux moments 
d'apaisement et de calme. D'ordinaire, Rahel est 
plus passionnée; elle l'est tant, qu'elle l'est trop. 
Il y a souvent tempête chez elle; et j'ai dit qu'il 
y a eu beaucoup de malheurs dans sa vie ; 
ses souvenirs, ses angoisses prolongées lui crient 
parfois son abandon; dans l'épaisse nuit où son 
vertige la plonge, elle erre inquiète et, d'une 
voix suppliante, implore l'apparition majestueuse 
dont elle poursuit la trace au milieu des ténèbres. 
A force de l'appeler, elle croit l'entrevoir, et toute 
en larmes, quoique joyeuse, elle invoque sa 
puissance et implore son aide contre l'injustice 
des hommes ou les pruautés du hasard. Ce se- 
cours enfin arrive, et avec lui la force de savoir 
se résigner. « Me voici donc attachée à ce lieu 
par les liens de la maladie et de^la misère. Déci- 
dément, c'est la volonté de Dieu. Mon histoire 
même est ma plainte auprès de lui. Lui seul en- 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 295 

tend le cri de mes entrailles. Depuis hier, il m'a 
accordé quelque calme. Je prie et sens mon âme 
se purifier. Je m'efforce de lui apporter en sacri- 
fice et mes souffrances, et mes haines, et mes 
souhaits de vengeance, sentiment cher à mon 
cœur, bien que je ne l'aie jamais pratiqué... » 
Une personne pareille est bien près du christia- 
nisme, quoiqu'on puisse discuter, et elle semble 
se compter parmi ses adeptes lorsqu'elle dit que 
« de son essence l'âme humaine est naturelle- 
ment chrétienne et sœur de Jésus-Christ. » Pour- 
tant, elle sent que le christianisme véritable est 
un sentiment, non une doctrine, et elle en voit 
le fonds, elle en dit les origines avec une luci- 
dité d'historien. « Toute cette doctrine est sortie 
d'un état des âmes qui ne peut durer. Elle est le 
moment sacré de l'abnégation et de la naissance 
intérieure. 11 faut qu'elle s'exalte dans chaque âme 
par un travail propre et personnel, pour y faire ex- 
plosîon et pour y vivre, et proprement elle ne peut 
pas être communiquée .Elle li'est pas fa i te pour être 
exercée en commun et pour devenir une religion de 
parade. Lorsqu'elle s'est étendue sur la terre, elle 
était une passion, et lorsqu'elle est belle et noble 
dans le cœur où elle règne, c'est à titrede passion.» 



296 MADAME DE VARNHAGEN DENSE. 



II 



Chercher à connaître Dieu, et chercher à se 
connaître soi-même, les deux entreprises se res- 
semblent beaucoup. Tout au moins Tun mène 
à l'autre ; en comprenant Dieu^ on comprend l'ob- 
jet de la vie ; cela fious aide à mettre d'accord 
nos sentiments et nos forces; cela nous permet 
de proportionner nos espérances futures et notre 
situation présente. Aussi s'efforcer de comprendre y 
selon Rahel, tel est notre premier devoir comme 
notre premier besoin. « Il faut tout d'abord sa- 
voir s'élever au-dessus de soi-même et se juger, 
effort qu'on ne saurait tenter que si on a Tesprit 
complètement cultivé (gebildet), c'est-à-dire assez 
ouvert pour entendre les enseignements de Tex- 
périence et assez courageux pour oser les appli- 
quer. » Qu'enseigne-t-elle, cette expérience ? Il y a 
une loi secrète à laquelle les événements, comme 
les hommes, sont soumis, et qu'on nomme desti- 
née ; c'est là le point fixe sur lequel Rahel s'ar- 
rête pour fonder tout son raisonnement : « Notre 
caractère fait notre destinée, en quelque Sorte; 
ou mieux, ce que nous appelons ainsi est sim- 



MABAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 297 

plemcnt l'accord ou le désaccord fortuit de nos 
qualités et de nos goâts avec certaines données 
dues au hasard, l'époque à laquelle nous vivons, 
par exemple, ou la situation que nous occupons. 
De ce mélange d'accidents intérieurs et extérieurs 
nait nécessairement un conflit de forces supé- 
rieur à notre volonté et contre lequel il est vain 
de nous débattre. » Ce mélange est le plus sou- 
vent malheureux ; quelquefois par rencontre il 
est heureux; par exemple lorsque de beaux dons 
bien équilibrés, l'intelligence, la santé, la fortu- 
ne, viennent concourir avec un heureux assem- 
blage de circonstances et de climat, cela forjne 
ce que Rahel appelle <c une destinée réussie. » 
Il n'y faut pas même tant de frais ; trois ou qua- 
tre de ces bonnes choses mises ensemble suffi- 
sent pour faire une destinée réussie. L'accord, 
la convenance, voilà le véritable bien. Le point 
important, c'est donc de se laisser vivre har- 
monieusement, de ne point contrarier des for- 
ces qui demandent à se répandre et à agir, a Le 
mal n*est point dans la sensation de la souffrance, 
mais dans le désordre que cette souffrance intro- 
duit dans la règle établie. » Aussi rien de plus 
dangereux que ce que certains esprits appellent 



298 MADAME DE YARNHAGEN D'EIVSE. 

« le renoncement. » « N'essayez jamais de maî- 
triser un élan généreux, de refouler un sentiment 
vrai, écrit-elle à un ami. Le désespoir, le décou* 
ragement est le fruit inévitable de tout raisonne- 
ment sec. Examinez-vous avec soin et redoutez 
avant tout les arrêts d'une sagesse que le cœur 
n'éclaire point. Car le mal qui conduit au décou- 
ragement amène avec lui un autre mal, non 
moins redoutable, celui d'abaisser l'homme, de 
l'avilir, de lui enlever son innocence, en un mot.» 
« J'appelle innocence la situation d'une âme qui 
ne connaît pas le malheur, j'entends le malheur 
dégradant. Le jour où, vous torturant de ses te- 
nailles, la douleur vous a poussé à crier grâce, 
le jour où l'humiliation vous a forcé à maudire 
l'instant de votre naissance, ce jour vous avez 
cessé d'être une créature pure, la sœur aînée des 
créatures inanimées et paisibles. » « Tant qu'on 
aime la vie, dit-elle ailleurs, rien n'est encore 
perdu. x> Le premier soin pour lliomme, c'est donc 
de fuir le mal, qui produit rabattement, de l'évi- 
ter autant que possible à ses semblables comme 
à soi-même ; doctrine dangereuse, et qui le mè- 
nerait loin sans Tassentimënt tacite qu'il doit 
donner aux lois universelles. C'est cet assenti- 



MADAME DE YÂRNHAGEN D'ENSE. 299 

ment courageux et calme que Rahel réclame de lui 
contre le mal inévitable, afin de le garantir des 
désordres qu'amène le désespoir. « Tant que l'in- 
justice, l'amère injustice, qui fait jaillir de nos 
yeux aveuglés le flot brûlant des larmes, tant 
que cette injustice, dis-je, ne nous apparaît pas 
encore comme équitable et comme nécessaire, 
nous continuons à nous agiter dans les plus pro- 
fondes ténèbres. » Noble pensée toute stoïcienne; 
cette acceptation du mal nous enlève au décou- 
ragement; bien plus, elle nous affranchit de 
toute dépendance et de tout asservissement. 
L'homme d'accord avec Dieu ne lui obéit plus, il 
règne avec lui, <x incorporé aux grandes puissan- 
ces créatrices, » mêlé aux forces mêmes dont sa 
rébellion autrefois le faisait dépendre. En d'au- 
tres termes, c'est là ce que TÉvangile, si je ne me 
trompe, appelle la <c nouvelle naissance, » et le 
point de départ où l'âme atTranchie se relève pour 
recommencer sa course dans un meilleur chemin. 
Entendre son devoir, voilà la première con- 
dition à laquelle cet état nous oblige. Et on ne 
saurait Tentendre à moins d'être un être cul- 
tivé^ « Un être cultivé, dit-elle, n'est point celui 
envers qui la nature s'est montrée prodigue de 



300 MADAME DE YARNilAGEN D'ENSE. 

dons, mais celui qui use modérément, judicieu- 
sement, avec sagesse, de ceux qui lui ont été dé- 
partis ; qui a le ferme désir et aussi le pouvoir 
de découvrir ce qui lui manque, afin d'en mieux 
employer ce qu'il possède. Cela seul,à mes yeux, 
constitue V homme cultivé^ et non point la posses- 
sion de dons naturels. J'oubliais l'efTorl indispen- 
sable a qui veut connaître son devoir et partant 
se connaître soi-même : cet effort est celui qui 
consiste à généraliser ; je veux dire à s'élever à 
Tensemble par les détails, tout au rebours du 
défaut trop fréquent qui consiste à n'envisager 
l'ensemble que par rapportr aux détails. » Se con- 
server vivant, intact, entier contre l'abattement 
et les défaillances, et pour cela se cultiver, s'éle- 
ver à des vues d'ensemble, pacifier son âme par 
le sentiment de la nécessité, voilà, je crois, toute 
sa morale. 



ni 



L'esprit de Rahel, on l'a vu, prend volontiers 
un tour subtil, même paradoxal ; on y trouve un 
mélange parfois surprenant de rouerie et de can- 
deur; souvent même on hésite, on s'arrête in- 



MADAME DE VâRNHAGEN D'ENSË. 501 

terdit : puis on se demande si elle parle sérieu- 
sement et sincèrement ; on songe à ces enfants 
spirituels, qui tout en ayant l'air de dire ce qu'ils 
pensent, au fond se moquent de nous et semblent 
vouloir venger leur faiblesse sur nos ridicules. 
Le vrai, au fond, me parait ceci : Rahel, par un 
travers assez commun aux esprits de haute race, 
et qu'imitent volontiers ceux du second rang, s'é- 
loigne instinctivement de tout chemin frayé, ce 
chemin d'ailleurs fût-il le plus uni et le plus 
court. Le genre sentencieux prête naturellement 
à ce défaut, très-sensible dans ses « aphorismes », 
pensées détachées, qui, sous une apparence de 
recherche, manquent souvent de clarté, et par- 
/ fois de fond. On rencontre rarement l'esprit quand 
on le cherche, ou quand on le rencontre on a l'air 
le l'avoir cherché. On écrit des phrases ingé- 
nieuses au lieu d'inventer des pensées fortes. 
Tel est cette jolie antithèse : « Nous ne faisons 
point de nouvelles expériences ; ce sont de nou- 
veaux hommes, bien au contraire, qui font d'an- 
ciennes expériences. » Ou bien on tombe dans 
une naïveté en ayant Tair d'atteindre une sen- 
tence. « D'ordinairp on ne regrette jamais ce 
.qu'on a fait avec plaisir, seulement ce qu'on a 

26 



SOâ MADAME DE VARNBÂGËN D*EMSE. 

fait avec peine: » D'aulres fois, à force de vou- 
loir couper le fil en quatre, on a Tair de composer 
une énigme. « Je n'envie personne davantage que 
pour des biens que personne ne possède. » Voilà 
où la subtilité exagérée mène un écrivain. Passons 
sur ces traits de bel esprit trop vantés au détri- 
ment du reste, il me semble, et qui, dans les 
écrits de Raliel, occupent à peu près la place de 
la trop fameuse sonate pathétique dans les œu- 
vres de Beethoven. Pourtant, à force d'herboriser 
dans cette flore un peu maigre, oii trouve çà et là 
des pensées fines et pourtant vraies, et par là, 
dignes d'être conservées. 

« Bonheur amène honneur ; malheur, déshon- 
neur. 

« Ceux-là seuls vieillissent, qui n'ont jamais 
été que jeunes. 

« Nous vantons Tinnocence des enfants, et 
nous nous plaisons à les traiter en coupables. 

« Il est heureux pour nous que le commerce 
des honnêtes gens soit parfois insupportable, au- 
trement on serait sans excuse à préférer celui 
de personnes moins dignes d^estime, mais plus 
aimables. 

« Du courage pour soi-même, de la justice 



M.4DAME DE YARNHAGEN D^ENSE. 505 

envers autrui, deux vertus qui renferment toutes 
les autres, à mon sens. 

<x La manière de questionner, telle est la seule 
marque à laquelle on reconnaît les gens d'esprit. 
On ne peut jamais répondre que comme tout le 
monde. 

(c Ce n'est pas sans intention qu'un grand 
poète, dans Wilhelm Meister^ n'a pas cru devoir 
laisser vivre Mariane, Aurélie et Mignon, celles 
de ses héroïnes qui ont aimé. Aucun pays ne 
possède d'hospice convenable pour ce genre d'in- 
valides civils. 

« La figure d une personne est comme le texte 
de tout ce qu'on peut dire sur elle. 

« Shakespeare m'apparait comme le type de 
la vie incarné en paroles, comme la vie dans la 
vie. Soyons plus clair : Par là même que toute 
observation se transforme aussitôt chez lui en un 
tableau vivant, il ignore l'art d'observer. Et 
pourtant lui-même tout entier, il n'est qu'obser- 
vation. 

« Qu'est-ce qu'une nation ? Un établissement, 
un troupeau d'hommes qui fait cause commune 
pour mieux se soutenir. Malgré moi, je songe à 
ces hirondelles qui passent par bandes au-dessus 



S04 MADAME DE YARNHAGEN D*ENSE. 

des marais et n'oseraient les traverser seules. 
L'établissement deviendrait bientôt inutile, si 
chacun savait voler de ses propres ailes. » 

Tout cela est joli, n'est-ce pas, même juste, 
sous la forme un peu paradoxale qui est la mar- 
que de cet esprit et le propre de ce talent? 
Néanmoins, à part la remarque sur Shakespeare, 
très*belle et très^profonde sous son allure em- 
barrassée, j'y trouve je ne sais quoi d'apprêté et 
d'artificiel; je me dis que le véritable esprit, 
comme la véritable beauté, peut se passer de 
parure ; je songe à ces fleurs charmantes, mais 
imitées, qui, sous un jet de clarté factice, agi- 
tent des gouttes de rosée sans fraîcheur. 

Somme toute, je ne crois pas que Ton doive 
accorder beaucoup d'importance aux essais par- 
fois heureux, parfois inhabiles, dont je viens de 
donner un échantillon. De toute façon, ils n'ajou- 
tent ni ne retranchent rien à sa renommée d'écri- 
vain et de penseur. Évidemment le génie de Rahel 
ne pouvait se plier aux sentences, à ces arrange- 
ments de mots bons pour les rhéteurs, et qui ne 
valent guère mieux que les jeux de mots. Lors- 
qu'elle s'y forçait, c'était certainement par conces- 
sion aux goûts de Tépoque, fort pervertis par les 



MADAME DE VARNHAGBN D*£NSE. 305 

écrits maniérés de Novalis et de Jean-Paul. On 
aurait tort de la juger autrement que sur sa cor- 
respondance, de la chercher ailleurs que dans 
ces entretiens familiers, où, libre de toute con- 
trainte et dédaigneux des maigres ressources du 
style, son esprit ondoyant retrouvait sa sou- 
plesse naturelle et passait sans effort d'une idée 
à une autre, du début de Tactrice nouvelle à la 
publication du dernier roman de Gœthe. 



IV 



Les gens du monde aimables sont naturelle- 
ment fins critiques. La finesse innée du goût se 
développe incessamment chez eux au contact 
des sujets les plus variés ; leur esprit, toujours 
en éveil, se purifie et s'éclaire à Técole des plus 
belles choses. Bref, ils sont artistes, sans vou- 
loir Tétre, moins exclusifs que les artistes de 
métier, mais en revanche plus cultivés^ pour em- 
ployer un mot de Rahel, c'est-à-dire d'un juge- 
ment mieux exercé par la comparaison des 
différents arts, moins émoussé par la routine 
de l'habitude ou celle du parti pris. J'ai dit que 

20. 



306 MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 

Tesprit critique régnait plus à Berlin que dans 
toute autre ville d'Allemagne. Le plus souvent, 
néanmoins, il se bornait à des appréciations va- 
gues, et, transformant la critique en passe-temps 
banal, mettait les phrases à la place des faits et 
les nuages d une métaphysique boursouflée à la 
place d'une analyse incommode pour ceux qui 
aiment moins à réfléchir qu'à rêver. Rahel ne 
tarda pas à s'en apercevoir; et, frappée de l'inu- 
tilité à laquelle on réduisait la critique, elle s'apn 
pliquait à rechercher quel pouvait en être tout 
à la fois et le but et Técueil. Voici ce qu'en 1794, 
elle écrivait à propos du fameux compte rendu des 
poésies de Matthison, par Schiller, a Ceci de la cri- 
tique, et de la critique qui passe pour le sublime 
du genre. Sublime, je TaccordcOn aurait pu aussi 
bien, ce me semble, intituler ce chef-d'œuvre : 
Idées sur Vart poétique, ce qui du moins aurait 
ime signification. Mais nommer cela un compte 
rendu ! Pendant queje lisais ce soi-disant compte 
rendu, je songeai^à Lessing, à son analyse si vi- 
vante et si fine du Laocoon. A la bonne heure, 
me disais-je, quand Lessing émet un blâme ou 
* manifeste un doute, il ne dédaigne point de vous 
en exposer les motifs ! Schiller, par contre, se 



MADAME DE YARNHAGEN D*ENSB. 307 

contente de généraliser partout et toujours. C'est 
bien plus noble, dira-t-on ; un poète comme lui 
ne saurait s'abaisser aux détails. D'accord; mais 
enfin qui vous oblige à faire de la critique? En 
serai-je bien avancé quand je saurai que le génie 
est la plus haute manifestation du divin dans 
rhomme; et autres explications du même genre, 
qui, à mon sens grossier, n'expliquent rien du 
tout ? Tout cela pour arriver à me prouver que 
le génie, après tout, ne saurait se définir, qu'il 
en est du génie comme de l'âme, comme de Dieu, 
comme de l'absolu. » 

Dès 1 794, ceci le prouve, on rencontrait, comme 
chez nous en 1864, le critique grand homme qui 
fait des phrases afin d'éblouir les petites gens, et 
ne fait semblant d'examiner le talent des autres 
qu'afin de mieux démontrer la supériorité du sien. 
D'autre part, comme nous en i 864, Rahel jugeait 
que la morale et l'art sont choses distinctes et quer 
le sens commun défend de mêler. De là son anti- 
pathie un peu exagérée pour madame de Staël, 
qu'elle appelle « radoteuse^ » et ses épigrammes 
sans nombre sur le livre « de l'Allemagne, » 
qu'elle intitule « tin Soupir lyrique, y^ Somme toute, 
Rahel devance son temps, et, par exemple, on 



308 MADAME DE YARNHAGEN D^ENSE. 

est tout surpris de lui voir des opinions con- 
formes aui nôtres sur la composition et l'intérêt 
du roman de mœurs. « L'auteur, sans doute, 
doit poursuivre un plan nettement conçu, s'effor- 
cer de prouver une thèse. Autrement, manque 
d'unité, dispersion des idées qui doivent fendre 
vers un même but. Mais cela ne suffit point pour 
attirer Tintérêt : on n'est romancier qu'à condi- 
tion de partager le sentiment que Ton décrit, dé 
s'y intéresser au point de le rendre vivant et 
comme palpable... Il ne suffit point de nous ana- 
lyser votre émotion, il faut en traduire les effets 
extérieurs; autrement vous êtes un mathémati- 
cien plutôt qu'un romancier, vous soutenez une 
thèse de philosophie plutôt que vous ne déve- 
loppez un caractère ou dépeignez un sentiment. » 
Trente ans plus tard, Goethe disait à son confi- 
dent Eckermann : « Le sentiment puissant d'une 
.situation combiné au don de la traduire en pa- 
roles, voilà l'art entier du poêle. — « Laisse-toi 
aller, abandonne-toi, » écrit -elle une autre fois 
à Yarnhagen, encore un peu empesé dans son 
style, c< ne te préoccupe ni de moi, ni de tes amis 
littéraires, ni même des maitres du genre, sinon 
pour te rappeler leurs faibles. Affranchis-toi de 



MADAME DE VARNilAGfiN D*ENSE. 509 

toute gène, ne vois, ne suis que ton penchant per- 
sonnel ; mieux, représente-toi toi-même en écri- 
vant, montre les choses que tu vois, et telles que 
tu les vois ! Ce qui te touche comme le plus inti- 
me, comme le plus fort, ce qui fémeut comme 
le plus précieux et le plus rare, trouve des for- 
mes pour l'exprimer. Tu le fais bien quand tu 
m'écris. Fais comme si tu m'écrivais, cela sera 
toujours bien. Se représenter, se recréer dans 
çon œuvre, n'est-ce pas là, comme moi, ce que 
tu trouves bien, ce que tu admires dans Gœthe, 
dans Shakespeare, dans Cervantes? » 

Tout cela est remarquable sans doute, moins 
remarquable néanmoins que ses idées sur la 
danse, art assez lestement traité de nos jours, 
en dépit de son origine antique et du talent de 
quelques artistes. Son sentiment naturel du beau, 
d'accord avec ses penchants classiques, le lui 
faisait au contraire envisager comme le plus noble 
et le plus parfait de tous les arts. « N est-ce pas, 
dit-elle, celui-là même où libres, heureux, nous 
nous représentons idéalisés, élevés à la hauteur 
d'une œuvre d*art, en quelque sorte. Que de 
choses dans cette seule pensée I Mille images de 
grâce, d'élégance, d'innocence, de pudeur. 



310 MADAME DE VARNUAGEN D^ENSE. 

l'absence de misère, de faiblesse, de contrainte 
et de lutte. Les autres arts ne nous représentent 
que des sensations passagères, celui-ci Tëlan 
par lequel nous nous élevons jusqu'à eux. On 
objectera, je le sais, son peu de durée : au vol 
léger de telle danseuse on opposera le plaisir 
moins éphémère qu'offre Taspect d'un beau ta- 
bleau, la lecture d'un bon livre. Mais le plaisir 
en vaut-il mieux parce qu'il dure davantage? 
D'ailleurs ces œuvres elle-mémes, si parfaites 
qu'on les fasse, ne témoignent-elles point de 
l'imperfection de nos forces, des bornes posées à 
nos efforts ? Il n'en est point ainsi de la danse, 
moment divin où le corps affranchi s'enlève de 
terre, et nous offre les traits mêmes de la per- 
fection sous ceux du bonheur. » 

Certainement ces lignes ne furent point tracées 
sous l'impression d'un jour d'opéra, au souvenir 
des pirouettes et des entrechats. Je croirais 
plutôt que Rahel, ce jour-là, venait de lire une 
page d'Homère; que, souriant à quelque rêve 
intérieur elle se sentait transportée en Grèce, 
parmi les oliviers et les marbres, au bord d'une 
mer aux flots d'émeraude, sous l'azur limpide du 
plus beau ciel, dans le pèle-méle lumineux de 



MADAME DE YARNHAGEN D^ENSË. 511 

quelque paysage divin. « Il m'a semblé, dit-elle 
à propos de Sammengo, fameux danseur, voir 
le vol précipité du dieu Mercure, sentir son essor 
fougueux quand, rasant les airs, il s'élance au* 
devant de la nymphe imprudente qui a quitté ses 
compagnes endormies au fond des bois... » 

Ce sentiment si profond et si vrai de l'antiquité 
classique explique en partie son idolâtrie pour 
Gœthe, idolâtrie qui touche au fanatisme et néan- 
moins ne dégénère jamais en un sentiment per- 
sonnel; chose d'autant plus remarquable que 
Rahel, infidèle à ses procédés ordinaires d'ana- 
lyse, se renferme à son endroit dans des for- 
mules d'enthousiasme un peu monotones, et ne 
trouve rfen d'intéressant à dire sur des écrits ir- 
réprochables, à son sens, et placés, comme l'au- 
teur lui-même, au-dessus des jugements bornés 
du vulgaire. Le marquis de Custine, qui n'était 
point tout à fait de cet avis, lui reprochait, un 
jour, de trop céder à l'engouement général, d'ou- 
blier, en faveur de Gœthe, une de ses qualités dis- 
tinctives, l'indépendance. Rahel, toujours modeste 
quand il s'agissait de Gœthe, répondit qu'elle 
n'était indépendante que du vulgaire, mais que 
le génie avait sur elle un pouvoir absolu. On ne 



515S MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 

le voit que trop, quand dans son enthousiasme 
elle appelle son préféré « le point de réunion pour 
fout ce qui s'appelle homme et tient à justifier ce 
titre. » D'autres fois, il est vrai, la sincérité de 
cet enthousiasme touche et émeut, comme tout 
sentiment profond, par exemple le jour où elle 
parle du jubilé célébré à Weimar en l'honneur de 
Goethe. « Toutes les écluses de mon passé s'ou- 
vrirent (Rahel avait alors près de soixante ans) 
devant un torrent de souvenirs, d'émotions, d'im- 
pressions multipliées et puissantes. Tout ce que 
je puis posséder de grand, de bon, de généreiix, 
tout cela à ce seul nom de Gœthe, se dressa im- 
médiatement en moi sous les armes, comme pour 
lui faire honneur. Pourtant à côté de ces larmes 
de joie, j'en ai versé d'autres bien amères. Je n'é- 
tais point de cette fête, moi, celle du monde qui 
l'aime, qui le comprend le mieux; moi 'qui de- 
puis quarante ans l'adore ; moi dont depuis l'âge 
de quinze ans il a été l'ami, le précepteur, le 
confident, l'interprète, le souverain modèle d'a- 
près lequel je mesure mes infirmités, et qui néan- 
moins me permet de les supporter avec or- 
gueil... » 
Elle jouait de malheur avec Gœthe; elle ne le 



MADAME DE VâRNHâGEN B'ENSE. 515 

connut personnellement que fort tard, bien après 
son mariage avec Yarnhagen, alors absent, et à 
qui elle raconte ainsi les détails assez grotesques 
de celte première entrevue : « Je venais de me 
lever fort tard, par extraordinaire, comme neuf 
heures allaient sonner. Tout à coup, comme je 
m^habillais, voilà Dora, une carte à la main, me 
disant qu'il y a en bas un monsieur qui veut ab- 
solument me parler; mais ses moments sont 
comptés, il ne pouvait attendre. Je jette les yeux 
sur la carte, j'y vois en toutes lettres : « M. le 
conseiller intime de Goethe. » Figure-toi mon 
éblouissement, mon bonheur, et avec cela le plus 
affreux des négligés, de la flanelle, les cheveux 
ébouriffés et pendants. Cependant Dora (sa femme 
de chambre) me jette à la hâte je ne sais quoi sur 
le dos ; je descends, désolée, ahurie, et en même 
temps gonflée de vanité, joyeuse à en perdre les 
sens. Naturellement je débute par une sottise. 
« C'est moi, me suis-je écriée, qui ai couru après 
vous pour vous voir de plus près à Francfort. » 
C'était ridicule, je le sais ; mais que veux-tu, l'é- 
tourdissement de la possession après une aussi 
longue attente! Lui n'a rien répliqué; j'ai rougi, 
il a souri de son plus grand air; nous avons causé 

27 



514 MADAME DE VARNHAGËN D ENSË. 

de chose et d'autre, de toi surfout, et au bout de 
dix minutes il est reparti. Je ne me sentais plus 
d'humiliation et de joie; je suis tombée sur un 
fauteuil anéantie, ne sachant si je devais pleurer 
de plaisir ou de rage. Enfin je sonne Dora, je me 
fais apporter ma plus belle robe, mon plus élé- 
gant bonnet. Au moins après coup, j*ai voulu 
me parer en l'honneur de Gœthe. » Les grandes 
passions sont toujours un peu aveugles, ce trait 
le prouve une fois de plus; il prouve aussi la vé- 
rité de ce mot du poète Henri Heine, qui disait de 
Gœthe : «c Un dieu, certes, un dieu ; mais un dieu 
un peu philistin, soit dit entre nous, et qui porte 
un gilet en tricot par- dessus son torse antique. » 
Le gilet en tricot, ici, c'est le sourire compassé 
du grand homme qui craint de compromettre sa 
dignité en se faisant bonhomme. Faute de se 
montrer bonhomme, il devait du moins, ce me 
semble, se montrer homme de cour, faire hon- 
neur à son rang et à cet habit de ministre, relevé 
d'une étoile, qui le rendait si imposant pour son 
brave ami Eckermann. On ne sonne point à huit 
heures du matin à la porte d'une femme du 
monde chez qui l'on n'est jamais allé, quand on 
s'appelle M. le conseiller intime de Gœthe, et sur* 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 515 

tout on ne fait point dire à la maîtresse du logis 
à peine éveillée que l'on s'en ira si elle ne des» 
cend pas tout de suite. Après cela on n'est pas 
dieu pour rien, j'en conviens, et Jupiter plus 
qu'un autre est en droit de commettre des bévues, 
voire même des fautes plus graves, si tel est son 
bon plaisir. C'est bien là, sans doute, ce que dans 
la simplicité de son cœur se disait la pauvre Ba- 
bel, toujours prête à traiter d'irrévérence toute 
admiration moins exclusive et moins prévenue. 
Le grand Gœthe, plus fidèle aux errements my- 
thologiques qu'à sa parole donnée, venait, en vé- 
ritable poète ancien, de publier l'églogue char- 
mante de ses amours avec Frédérique, la fille du 
pasteur de Sesenheim. En échange de sa vie bri- 
sée, de son bonheur détruit, il lui octroyait gé- 
néreusement l'immortalité, cadeau peu coûteux 
pour un dieu, et dont il ne se montre jamais 
chiche envers les mortelles qu'il daigne aimer. 
Ici, pour mieux montrer, j'imagine, son empres- 
sement à payer ses dettes, il publie, détail tou- 
chant, le quatrain jadis accompagné d'un beau 
ruban qu'il offrait un jour à sa bien-aimée. Ce 
gage de foi, peint d'une main divine, représen- 
tait une guirlande de roses, emblème que le qua- 



516 MADAME DE VARNDAGEN D'ENSE. 

train se charge d'expliquer. Voici ce commen- 
taire séduisant pour la simple bergère trop igno- 
rante des coutumes chères aux immortels : « Sens 
les battements de ce cœur qui t'appartient, 
donne-moi libremetit le tien^ et que ce lien qui 
va nous unir soit mieux qu'un faible lien tressé 
de roses. » Le manque de foi s'exprime ici sous 
des formes trop candides pour ne pas obtenir la 
symphathie deRahel; il est impossible d'avouer 
en termes plus clairs que l'on se croit dispensé 
d'avoir de l'honneur. « Il le fallait ^ dit Rahel, re- 
venant malgré elle à sa croyance en l'antique fa- 
turriy il était né pour empoisonner sa vie, lui ; la 
destinée, la nature, tout s'était réuni pour l'écîra- 
ser et pour la meurtrir. Tant pis pour elle; pour- 
quoi ajoute-t-elle foi à ses promesses? /t/i ne pouvait 
faire autrement. » Superbe apologie, à mon sens, 
et qui méritait bien une récompense de la part 
de ces dieux antiques qu'elle avait toujours si 
fidèlement aimés et vénérés. Évidemment ce n'est 
pas Goethe, ce sont les dieux qu'elle aimait en 
Goethe, et ils ne devaient point l'oublier. 



MADAME DE VARMIAGEN D^ENSE. 517 



IV 



I 



Rahel et Vamhagen ayaieiit formé, en se sé- 
parant, le projet de se réunir un jour. Mais Tab- 
sence est souvent fatale aux liens les mieux 
affermis, et, plus d'une fois, celui-ci manqua de 
se rompre. Les idées sont bien flottantes, à vingt- 
quatre ans ; les sentiments vifs, mais peu pro- 
fondement enracinés .ressemblent à ces germes 
prompts à lever, mais frêles, et dont les tiges 
délicates plient au moindre vent, se fanent à la 
moindre gelée. 

On voit alors bien des éternités d'un jour, bien 
des projets renversés par d'autres projets. La 
mobilité des idées est extrême; et l'abondance 
des sentiments, qui s'effacent ou se confondent, 
est comme celle des parfums mélangés que Ton 
respire en passant devant un parterre, senteurs 
opposées et néanmoins unies dans Tair odorant 
d'un beau jour. 

i7. 



518 MADAME DE VARNHAGEN D ENSE. 

Certes, une Rahel trouve difficilement une 
rivale, j'entends une rivale sérieuse : d'ailleurs, 
une intarissable énergie l'égalait aux plus jeunes. 
L'âge, sur ses traits, semblait hésiter à im- 
primer sa marque, comme le chagrin à flétrir 
son cœur. Cependant, chose triste à dire,* passé 
trente ans, une femme qui n'a point le titre 
d'épouse n'a plus rien à espérer. L'extrait de 
naissance est impitoyable, et la jeunesse prou- 
vée par papier timbré l'emporte sur la jeunesse 
de l'esprit et de Tâme. Le plus fier esprit peut se ) 
jvoir obligé de baisser pavillon devant une cer- 
[velle de pigeon, le plus noble front de pâlir de- 
vant une paire de joues roses, dignes de figurer 
dans la devanture d'un marchand de jouets. Je 
n'ai point à rechercher si ce fut un motif sem- 
blable, ou un autre moindre encore qui détourna 
Varnhagen. « Les guêpes n'entament que les 
meilleurs fruits, » a dit un proverbe allemand ; 
peut-être de petites haines de salon, des jalousies 
ingénieuses à se déguiser parvinrent-elles à ob- 
scurcir son jugement et à troubler son cœur. 
Peut-être quelque jolie valseuse se prit-elle à 
sourire d'un air moqueur en voyant c< Tattentif 
de la juive; » peut-être Varnhagen vit l'élonne- 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 319 

ment significatif de quelque camarade en cra- 
vate blanche, futur avocat ou pasteur, dont le 
jcœur avait eu la prudence de bien s'adresser. 
Peut-être aussi l'égoïsme, qui se cache dans le 
cœur de tout être humain, chercha à se déguiser 
à lui-même et à se donner le nom honorable de 
sagesse ou de raison. De Tégoïsme à l'injustice, 
il n*y a qu'un pas, et on le fait vite. 

Le premier moment d'enthousiasme passé, 
Varnhagen, peut-être, se prit à regretter ses en- 
gagements, à trouver Rahel trop prompte à les 
accepter. Puis cherchant à son insu une arme 
contre elle, il la trouva dans ces confidences 
échappées aux heures d'abandon, confidences 
qu'autrefois il avait trouvées nobles. Plusieurs 
conseils sages, jusque-là oubliés, purent fort à 
propos lui revenir en mémoire pour appuyer ces 
scrupules tardifs ; il put se souvenir de quelque 
parent célibataire ou mal marié qui lui avait re- 
présenté la générosité comme une sottise, de 
quelque ami dupé qui enterrait dans l'algèbre les 
piqûres d'un amour-propre impuissant et blessé. 
Sans doute H ne songea jamais à renoncer à une 
affection dont il connaissait le prix ; sans doute 
il offrit son dévouement en échange, et crut qu'il 



320 MADAME DE VARNIIAGËN D^ENSE. 

pouvait donner sa fidélité sans engager son 
nom. 

Mais Raliel ne pouvait acœpter un compromis 
aussi humiliant pour son amour-propre que dan- 
gereux pour sa réputation. Il aurait fallu pour 
cela renoncer à tout sentiment de dignité, et 
Yarnhagen n'était pas en droit de demander un 
pareil sacrifice. Il serait trop commode de res- 
pirer à son gré le parfum de la fleur sans s'en 
faire le jardinier. Nulle femme bien née ne re- 
nonce volontiers à Testime du monde, quand 
même, comme Rahel, elle pourrait s'en passer. ' 
Il lui était permis de la préférer à un lien fragile 
et soumis à tous les hasards d'une vie d'artiste et 
d*homme du monde. L'on blâmerait à bon droit 
le riche capitaliste qui risquerait d'un seul coup 
toute sa fortune dans les chances d'un voyage pé- 
rilleux. Le cœur d'une Rahel se retrouve moins 
aisément qu'une douzaine de millions englou- 
tis. Pour être généreux, il n'est pas nécessaire 
d'être dupe; c'est l'être que troquer ses diamants 
contre quelques menues verroteries, et le meil- 
leur de soi contre les chances d'un sentiment 
que le moindre accident peut venir renverser. 
Rahel ne commit point cette faute indigne de son 



MADAME DE VARNHAGEN D*ENSE. 521 

grand cœur. Elle refusa nettement et douloureu- 
sèment, en personne qui sait ce qu'elle vaut et 
ne peut consentir à ce qu'autrui l'oublie tout à 
fait. Mais à travers le plus juste étonnement on 
n'en voit pas moins percer son inébranlable foi 
en rtiomme à qui elle a donné sa confiance, et 
rimpossibililé de croire à un sentiment déloyal 
chez celui qui a voulu l'abriter de son cœur. 
c( L'amertume égale au moins la peine, quand 
toij l'unique, le seul qui me connaisse tout à fait, 
se détourne de moi, ou, ce qui est tout un, 
quand tu te manques à toi-même en m'abandon- 
nant. Ce mot est sévère, il esl pourtant vrai, mon 
ami. Mais je dois me montrer sévère envers le 
seul qui m'ait mise en droit d'attendre quelque 
chose de lui. De toi seul j'espérais quelque 
chose, et je croirais te faire injure en te disant 
que j'ai cessé d'espérer. » La douleur n'en était 
pas moins forte, et ce qui la rendait plus cui- 
sante, c'est qu'elle atteignait Rahel au moment 
même où tout semblait se réunir pour l'accabler. 
Les absents, d'ordinaire distraits, lancent leurs 
coups de foudre sans se demander s'ils frappe- 
ront une victime en état de les supporter. « On 
peut mourir vingt-cinq fois en une demi-heure, » 



52S NiADàME D£ YiRNHAGËN D'ËNSE. 

disait le poète Heine, qui s'y connaissait. Varn- 
hagen avait oublié que Raliel était pauvre. A dis- 
tance, tout s'efface et s'amoindrit, même les cha- 
grins de ceux que nous aimons le mieux. Rassuré 
sur des embarras d'argent dont elle ne lui faisait 
pas rentière confidence, il avait cessé de songer 
à l'espèce d'abandon dans lequel languissait 1 a- 
mie dont il s'était toujours fait le soutien. On est 
aisément disposé à traiter d'exagérées les plaintes 
d'une personne délicate et peu accoutumée à 
souffrir. L'impatience vient; on n'entre plus 
dans les détails ; Yarnhagen avait cessé d'être le 
protecteur paternel et minutieux dont Rahel au* 
rait eu besoin. Il ne se représentait plus aussi 
vivement les tourments d'une vie empoisonnée 
par l'envie, affaiblie par la maladie, gâtée par 
l'indiscrétion des proches parents, déchirée par 
les mains mêmes qui devaient la soigner et la 
guérir. 

D'ailleurs on ne confie certains tourments qu'à 
l'homme dont on porte le nom ; il est des confi- 
dences sans intérêt comme sans motif pour celui 
à qui il n'a plu de partager de votre vie que les 
moments heureux. Sans doute Yarnhagen, comme 
les autres personnes qui allaient chez Rahel, 



MADAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 553 

ignorait au prix de quelles privalions sa maison 
toujours bien tenue gardait un air d'aisance, par 
quels prodiges d'invention et d'adresse ses vête- 
ments, toujours élégants, faisaient Tenvie des 
femmes qui passaient pour savoir le mieux s'ha- 
biller. Tout cela était triste, dur à supporter, et 
j'ai passé beaucoup d'autres chagrins domesti- 
ques; il fallait compter l'ingratitude des siens, 
les ridicules dont la couvrait sa mère de plus en 
plus enfoncée dans l'avarice, ses reproches con- 
tinus, l'âpreté avec laquelle cette mère accusait 
les moindres dépenses d'une fille qui ne lui avait 
jamais emprunté un centime. Ajoutez encore 
mille maux que la solitude augmente, les mala^ 
dies privées de soins affectueux, les convales- 
cences compromises ou prolongées au delà de 
leur terme par l'indiscrétion de parents intéres- 
sés ou querelleurs, et qui ne la recherchaient que 
comme un juge de paix propre à régler leurs diffé- 
rends, ou comme un caissier bon pour acquitter 
leurs dettes. Si l'on met parmi tous ces maux la 
crainte d'une ruine prochaine, la menace de l'a- 
bandon, on ne s'étonne plus autant de l'amer- 
tume de ses sentiments et de l'indignation doii- 
loureuse qui lui faisait écrire : « II est des lois 



I 



524 MADAME DE VÂRNHÂGEA D'ËIHSE. 

pour punir l'ivrogne qui frappe un autre ivrogne, 
il n'en est point pour atteindre le lâche en habit 
noir, qui, par un simple trait de plume, de sang* 
froid et sans témoins, vise droit au cœur de la 
femme sans défense que son abandon va bri- 
ser. » 

Elle aurait pu ajouter que l'honneur d'une 
femme vaut bien, sans doute, la vie d'un oiseau, 
surtout dans un pays où les lois mettent en pri- 
son celui qui déniche un nid de fauvettes ou de 
rossignols. 



II 



Cependant Varnhagen, aidé du petit avoir pa- 
ternel, recherchait à l'étranger un emploi que la 
situation de plus en plus critique où se trouvait 
la Prusse ne lui permettait plus d'y trouver. Rien 
de misérable comme l'état d'un pays privé de 
son gouvernement naturel. Par ordre supérieur, 
les portes des universités venaient d'être fer- 
mées, les jeunes gens arrêtés au milieu de leurs 
études s'attroupaient sous les fenêtres de leurs 
professeurs déposés, ou se portaient en masse 
sous celles du palais où se mourait la plus ado- 



MADAME DE YARNHAGËN D^ENSE. 525 

rée reine. On ne pouvait plus étudier ; en revan- 
che, on voulait combattre; et Varnhageu, qui 
devait prendre un diplôme, se trouva une épée à 
la main. 

Il n'en fut point chagrin, et certes, pour lui 
du moins, ce n'était point dommage ; à le voir,- 
on ne l'eût point poussé vers cette carrière de 
médecin, on n'eût point imaginé qu'il dût passer 
sa vie à tàter le pouls aux malades. Il avait le 
regard moqueur et son abord un peu roide, et 
sous lequel perçait un fond de hauteur, faisait 
contraste avec le laisser-aller parfois excessif des 
autres étudiants. Mais ces façons étaient tem- 
pérées par une sorte de grâce aisée ; il s'expri- 
mait avec élégance et possédait ce tact inné qui 
distingue l'homme du monde de l'homme qui va 
ans le monde, le talent de se montrer véridi- 
que sans cependant se livrer, celui de plaire 
sans effort et par le seul ascendant de ces for- 
mes exquises que l'éducation ne peut enseigner. 
Au résumé, il était né diplomate, et personne ne 
possédait mieux l'art difficile de ménager les 
amours-propres sans s'abaisser au rôle avilissant 
de flatteur. Cependant l'homme de salon, le fin 
gentleman, n'excluait pas chez lui l'homme d'ac- 

28 



If 



326 MADAME DE VARNHiGEN D'ENSË. 
tion qui songe à lutter et à parvenir. Toute PAUe- 
magne, en ce moment, s'arrachait une procla- 
mation émanée du camp de Wagram. Au nom de 
l'Allemagne menacée par Napoléon, rAulriche, 
encouragée par la victoire récente d'Essling, ap- 
pelait sous ses drapeaux tout Allemand soucieux 
de conserver ce nom, l'invitant à la fraternité 
dans la haine, à l'oubli de dissensions fatales, 
à la défense de la patrie commune. Yarnhagen 
répondit à cet appel. D'abord, il ressentit quel- 
que surprise en présence des quolibets ironiques 
par lesquels il se vit accueilli. On trouvait les 
volontaires prussiens trop rares, et, en effet, les 
Allemands du nord n'affluaient point sous ces 
tentes poudreuses où se détachaient des groupes 
de visages basanés, parmi ces rangées dé soldats 
où Ton voyait étinceler ces regards perçants 
et quelque peu farouches, comme il y en a chez 
les Allemands du midi. Mais sa résolution était 
prise, et il n'hésita point à accepter le mince 
grade de sous-lieutenant dont on voulait bien 
l'honorer. Des façons empreintes d'une bonho- 
mie cordiale le mirent bientôt à Taise parmi ses 
futurs compagnons d'armes, impatients comme 
lui de voir Taction s'engager. En attendant, il se 



MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE, 337 

plaisait à étudier de près les mœurs militaires, 
à enrichir son journal et sa mémoire de maint 
détail intéressant ou piquant, propre à fournir 
plus tard une belle page d'histoire. L'une des 
physionomies qui s'y gravèrent le mieux fut celle 
de l'archiduc Charles, dont il trace ainsi le por- 
trait : « L'aspect du généralissime éveillait la con- 
fiance et commandait le respect; rien de plus 
noble, de plus loyal que l'expression de ces traits 
animés par un mâle courage, éclairés par un 
regard ferme et franc, adoucis par le sourire de 
l'humanité et de la bonté. Sa taille, peu élevée, 
mais svelte, était pleine d'élégance, et propor- 
tionnée au fin ovale de sa tète de soldat et de 
penseur. Rien de plus simple ni de moins ap- 
prêté que les façons de ce guerrier royal, qui, 
chaque matin, après avoir passé en revue ses 
troupes, passait une heure au piano à impro- 
viser. Au sortir de là, une sorte de nonchalance 
rêveuse l'eût fait passer pour un artiste orgueil- 
leux, sans réclair héroïque d'un regard qui sem- 
blait réfléchir des ondées de flammes. » Rien de 
surprenant si les soldats adoraient un chef pa- 
reil, ic Les yeux du plus rude Croate, » ajoute 
Yamhagen, «t se mouillaient au seul nom de l'ar- 



328 Madame de varnhagen d^ense. 

chiduc, des frémissements d'enthousiasme ac- 
compagnaient tous les pas de ce grand général.» 
La bataille se livra ; Varnhagen, qui se battit bra- 
vement, ne put assister à la fin du combat, et 
tomba grièvement blessé au moment même où 
rhorizon nocturne, encore appesanti par de lour- 
des nuées d'orage, s'illuminait d'une grande 
lueur mêlée de fumée, reflet des flammes à tra- 
vers lesquelles on distinguait les murs croulants 
de Wagram. Il avait déjà des amis au régiment, 
surtout parmi les officiers supérieurs. Sa bles- 
sure guérie, ses camarades lui firent le meilleur 
accueil; mais s'il se prenait d'amitié pour eux, 
il ne se prenait pas de goût pour la vie militaire ; 
peu habitué aux platitudes de la vie de garnison, 
il les trouvait moins beaux vus à travers la fumée 
d'un estaminet que sous le feu des obus. Son 
sens si fin se révoltait contre leurs plaisanteries 
de corps de garde; il n'éprouvait que du [dé- 
goût pour les intrigues vulgaires auxquelles on 
essayait de le mêler. Maintes fois, pendant qu'ils 
buvaient ou jouaient aux quilles, on le vit s'é- 
garer dans la campagne, et, son Homère en main, 
s'oublier à contempler la plaine avec son horizon 
de montagnes, le soleil prêt à disparaître der- 



MADAME DE YARNHA6ËN D'ENSE. 529 

rière la chaîne dentelée des grands sommets 
bleuâtres qui s'allongeaient à perte de vue. En 
ces moments, une image chère le visitait, et dans 
les chuchotements de l'heure tardive, il lui sem- 
blait reconnaître la voix qui seule avait su le 
charmer, l'entretenir et l'apaiser. 

Vers ce temps-là, un incident qui pouvait mal 
tourner lui valut la protection et l'amitié d'un 
assez grand seigneur. Au moment où ils allaient 
se mettre en marche, une fièvre pernicieuse at- 
teignit son colonel, le comte de Bentheim, qui 
fut bientôt en grand danger. Un médicament 
énergique pouvait seul sauver le malade, livré 
aux soins de l'aide-major, homme pusillanime, 
et qui perdait son sang-froid dès qu'il ne s'agis- 
sait plus d'une jambe à couper. Varnhagen, sen- 
tant qu'il serait bientôt trop tard, venait de 
prescrire une ordonnance, lorsque le comman- 
dant de la garnison le fit appeler. Ce vieillard, 
qui avait un visage sévère, le toisa du haut en 
bas et lui demanda s'il savait à quoi il s'exposait. 
Varnhagen ému, quoique calme, répondit qu'il 
le savait, mais qu'il préférait avoir à répondre 
du colonel devant les hommes que devant Dieu. 
« Que Dieu vous garde, alors, » fit le comman- 

28. 



350 MADAME DE VARNHAGEJH D^ENSE. 

dant, qui trouva la réponse belle. La guérison 
du malade mit fm à cet incident. Celui-ci, fort 
attaché à Yarnhagen quMl considérait comme son 
sauveur, voulut remmener à Paris, où l'appelait 
un ordre de Tempereur. On y célébrait le mariage 
de Marie-Louise, les fêtes s« succédaient à Tam- 
bassade d'Autriche, où l'on préparait le fameux 
bal qui devait coûter la vie à tant de personnes. 
Ses portes s'ouvrirent pour Yarnhagen, qui, 
chargé d'une missive pour le prince de Metter- 
nich, se vit reçu sur un pied presque intime, et 
partagea les. honneurs dont Paris se plaisait à 
combler les compatriotes de la nouvelle impéra- 
trice.» Mais un deuil nouveau, cette fois royal, 
arrêta bientôt ce tourbillon, et vint répandre 
une ombre jusque sur les traits de Napoléon. La 
reine de Prusse s'éteignait après de longues 
souffrances ; les larmes, enfin, s'étaient figées 
dans ces beaux yeux limpides et profonds 
comme le regard d'une étoile. Pourtant l'esprit 
demeurait, si la form^ s'évanouissait; la morte 
conservait sa garde d* honneur recrutée jusque 
dans les derniers rangs de son peuple, une 
resplendissante forêt d'épées nues se dressait 
toute prête au souvenir de celle qui, demeurée 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE 351 

hautaine en face du tout-puissant conquérant, 
avait un jour donné son sein au fils d'une men- 
diante dont le lait venait de tarir. Presqu'au 
même moment où la reine succombait, un grand 
poète, un fier soldat, Henri, baron de Kleist, se 
brûlait la cervelle, ne pouvant, disait-on, survivre 
à l'opprobre de son pays, ni se résoudre à ac- 
cepter la domination d'un gouvernement étranger. 
Ilommes et femmes, tous s'associaient au mou- 
vement national ; des mères vendaient leurs bi- 
joux peur armer leurs fils, des soBurs équipaient 
leurs frères. Pour venir en aide à leur pays hu- 
milié et appauvri, on voyait des fiancées se 
dépouiller de leur anneau d'or, des jeunes filles 
pauvres livrer, en retour d'un écu, les beaux 
cheveux blonds qui étaient tout leur orgueil et 
toute leur parure. La poésie planait sur le champ 
de bataille lui-même. Parmi ce bataillon redou- 
table dont les soldats portaient l'emblème de la 
mort, on distinguait Théodore Kœmer, un vrai 
barde ; l'accent vibrant de ses chansons, soutenu 
par les acclamations de mille voix jeunes et en- 
thousiastes, semblait un bruit de bataille, et 
comme l'écho des canonnades dans lesquelles il 
allait tomber. 



332 MADAME DE YARNUÀGEN D'ENSE. 



m 

C'étaient là des signes redoutables, et comme 
des traînées d'éclairs sur un horizon encore uni. 
Devant une crise prochaine, à l'aspect du tour- 
billon qui pouvait l'engloutir, Varnhagen, revenu 
à son ancienne tendresse, voulut une fois encore 
serrer la main de Rahel, alors en Bohême, où 
elle était allée rejoindre une amie. Leur réunion 
fut courte, malgré la paix qui semblait devoir la 
prolonger. Varnhagen aimait l'Autriche ; mais en 
présence d'un camp où le danger avait disparu, 
il redevint Prussien, et d'accord avec Rahel, de- 
manda son congé et se tourna vers la Russie, 
où il obtint le grade d'aide de camp auprès du 
général Tettenbom , celui-là même en qui les 
villes libres d'Allemagne, deux ans plus tard, 
devaient saluer leur sauveur. 

Cependant de nouveaux malheurs attendaient 
Rahel à son retour à Berlin. Ses mains, toujours 
tendues vers ceux qui souffraient, semblaient 
prédestinées à adoucir la fin de ceux dont elle 
avait le plus à se plaindre. La maladie l'appela 
d'abord au chevet de sa mère, qui mourut au 



MADAME DE YARNHACtËN D*ENSE. 335 

bout de trois mois, ensuite à celui d'un frère 
dont rinconduite avait éloigné ses autres parents. 
Ils s'éteignirent doucement, en bénissant Rahel, 
qui seule se trouvait présente à l'heure de leur 
mort. Les embarras d'argent, mille soucis ma- 
tériels se joignirent bientôt chez elle aux perles 
du cœur. Sans doute elle n'était point prodigue, 
mais sa qualité principale, on le sait, n'était 
point l'économie ; on pouvait avec raison lui re- 
procher son dédain, sa répugnance pour la chan- 
delle, quand la bougie valait six francs, ou 
l'abondance dans laquelle vivaient ses domesti- 
ques, quand elle rognait sur sa dépense particu- 
lière afin de leur épargner des privations. Une 
amie officieuse, piquée de ne pouvoir garder ses 
serviteurs quand Rahel ne changeait jamais esl 
siens, lui insinua un join* qu'elle les gâtait. 
« C'est par pur égoïsme, j'aime mieux les gâter 
que me gâter moi-même, » répondit-elle de ce 
ton de supériorité moqueuse si charmant dans la 
bouche des honnêtes gens spirituels. 

La bonté, certes, est un luxe dont Rahel ne 
savait point se passer. Sa fortune, diminuée déjà 
par ses bienfaits, reçut un nouveau coup par 
la faillite d'une grande maison de banque et les 



354 MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 

charges de plus en plus lourdes que l'état du pays 
imposait à tous. Sa maison fut transformée en 
caserne, et il lui devint impossible d'y demeurer 
sans s'endetter. Il lui fallut se réfugier à Prague, 
pays neutre et d'où la domination autrichienne 
éloignait les troubles politiques. Faute de pou- 
voir suffire à un autre arrangement, Rahel lo- 
geait et mangeait chez une actrice, personne dis- 
tinguée, qui était tout ensemble une femme de 
talent et une femme de bien, comme cela se ren 
contre souvent en Allemagne. Son unique dis- 
traction était d'écrire à Vamhagen, qui recevait 
d'elle un compte exact de tout ce qu'elle pensa 
et voyait. Prague alors encombrée de bless 
ressemblait à une sorte de vaste hôpital, mais 
aussi à un hôpital pauvre, dont les ressources 
bornées ne pouvaient sufSre aux besoins de tous 
ceux qui y entraient. Les prisonniers de. guerre 
évadés y affluaient, on ne savait plus comment 
héberger les malheureux mourant de faim, à 
peine vêtus, qui chancelaient le long des quais, 
ou s'efforçaient de gravir la pente escarpée qui 
mène au Hradschin. Heureusement les femmes 
étaient là avec leur esprit toujours prompt dès 
qu'il s'agit d'être secourable. Rahel, la première. 



MADAME DE YAKNHAGËN D'EMSË. 335 

eut l'idée d'organiser un comité de dames- char- 
gées de distribuer les secours. La pauvreté, à 
ses yeux, n'était point un motif suffisant pour 
ne point donner. Faute d'argent, elle payait de 
sa personne, écrivait à droite et à gauche pour 
obtenir des vêtements, du linge, ou de quoi en 
acheter. Déjà à Berlin elle disait à Varnhagen : 
« Ce matin, il me faut courir après des chemises 
que doit me donner mon frère... En pareil cas, il 
faut savoir trotter, grimper des escaliers, ne 
craindre aucun refus, aucune démarche... La 
promptitude de Taide accroît son efficacité, quand 
il s'agit de malheureux dont l'état s'aggrave faute 
de linge blanc. Chose honteuse, notre grand hos- 
pice, ici, manquait de tout. Désordre, mauvaise 
administration, peut-être pis. Mon ami, voilà le 
cas ou jamais de dire un mot contre ceux qui 
pillent les pauvres malades. Pour l'amour du 
Christ) je t'en prie.*, dis-leur que de tous les 
crimes, c'est là le plus odieux ^ le plus lâche; 
qu'un fournisseur, un inspecteur public n'a point 
le droit de s'enrichir. A l'honneur de la ville, je 
dois dire que ces infamies ont soulevé un cri 
d'indignation; cela fit comme une émeute, les 
gens se pressaient pour pourvoir au plus pressé; 



536 MADAME DE VARNHAGËN D'ËNSË. 

Moi, pour roa part, j'organisai une quête : les 
Juifs les premiers répondirent à mes coups d'é- 
peron. Leur cœur est actif, comme leur esprit, 
et les autres imitent leur exemple. Les méde- 
cins eux-mêmes quêtent, et leurs maisonsre- 
gorgent d'envois de linge, de literie. Je ne parle 
pas des fourneaux qui ne s'éteignent plus dans 
nos cuisines, des cent vingt-cinq dames et plus 
qui ne prennent plus le temps de dormir... » Ce 
n'était rien auprès de Prague, où, dans l'excès 
de leur détresse, une centaine de malheureux 
affamés venaient de mettre le feu à l'abbaye de 
Saint-Nicolas, leur asile. c< Je viens d'y expédier 
à manger pour cent personnes, et des vêtements 
pour vingt. C'est à recommencer demain. A pré- 
sent je cours acheter des bas, de la toile, puis 
faire porter le tout chez le banquier Laemel, où 
plus de cinquante personnes attendent leur tour. 
Sans compter celles qui vous accostent dans la 
rue, qu'il faut encourager, exhorter. Par bon- 
heur j'ai de l'argent pour les blessés ; mon loge- 
ment n'est plus qu'un bureau de secours où l'on 
vient chercher de l'argent, du linge, des vivres. 

Les satisfactions ne me manquent point. J'ai 

« 

déjà remis sur pied trois Prussiens de marque, 



MADAME DE VARNHAGEN D'ENSE. 537 

sans compter les simples soldats. Voici à l'instant 
le petit-fils du conseiller Albrecht, de Berlin. Je 
ne puis lui faire Taumône, à celui-là, je lui prête 
sur mes fonds particuliers une douzaine de tha- 
1ers que son grand-père me rendra au premier 
jour. » Notez qu'au moment où Rahel se dépouille 
de cette petite somme, importante en temps de 
pénurie, elle n'a plus ni gants, ni chaussures, 
et passe ses nuits à raccommoder ses vieilles 
robes. « L'affaire de Dresde, poursuit-elle, nous 
a inondés de blessés. Blessés de trois nations, 
sans compter ceux de l'ennemi. La semaine 
passée, on pouvait les voir gisant par charretées 
dans les longues rues sombres de Prague. Une 
pluie battante inondait ces pauvres membres sai- 
gnants. On n'imagine point pareille misère. Évi- 
demment l'État avait mal pris ses mesures. Les 
habitants ont fait tout à eux seuls, comme dans 
les temps bibliques. Les plus grandes dames sta- 
tionnaient dans les rues, transformées en ambu- 
lances, les unes pour panser, d'autres pour dis- 
tribuer des rations de pain et de viande. Les jui- 
ves surtout se montraient habiles chirurgiens ; 
une sage-femme Israélite, en un jour, n'en pansa 
pas moins de trois cents. Enfin on fit l'impossi- 

29 



338 MADAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 

ble. Les femmes de Prague ont du cœur. Je me 
précipitai chez la comtesse Brûhl; je la sup- 
pliai de tourmenter ses parents. On n'obtient 
qu'en tourmentant. J'écrivis à mesdames deHum- 
boldt, Bartholdi, à Lia Mendelssohn. Caroline, 
chargée par moi d'organiser une quête, m'envoie 
avant-hier cent trente florins. Moi je surveille la 
cuisine, j'achète, je prête à oui peut rendre, je 
donne à qui n'a rien. Grands et petits, tous me 
donnent un coup de main. Tu connais mon ta- 
lent de me faire bien venir et de forcer les gens 
à m'obliger. C'est qu'aussi le monde est plein 
de braves gens. Rassure-toi, Auguste. Dieu m'a 
feouri, tu vois, puisqu'il m'a permis d'aider les 
/autres. » 

Belles paroles, et qui peuvent se passer de 
commentaire. Le style hâtif peint les préoccupa- 
tions du moment, les phrases rapides et comme 
tronquées montrent la généreuse activité d'un 
esprit qui ne croit point s'appartenir. Rahel est 
certainement parente des Beecher Stowe, des 
Miss Nightingale* Elle a la simplicité du cœur^ 
ces frémissements de charité humble qui ont 
produit la parabole du bon Samaritain ; on trouve 
en elle cet ardent besoin de se dévouer et d'ai- 



MADAME DE YARNBAGEN DENSE. 339 

mer auquel on doit les sainte Elisabeth de Hon- 
grie et les sœur Rosalie. 

Plus tard mourante et au plus fort d'une crise 
qui faillit l'emporter, ses propres souffrances 
ne faisaient que lui remettre en mémoire ce que 
les autres pouvaient souffrir, a que j'aime 
mes semblables, » disait-elle à Yamhagen; puis, 
lui montrant ses^bras amaigris et convulsive- 
ment agités, « vois, quand Tun d'eux souffre, 
tout en moi frémit ainsi ; je me sens de sa diair 
et de son sang, » ajouta-t-elle en souriant de ce 
sourire passionné et étrange qui jusqu'au bout 
illumina son visage. Elle n'exagérait ni n'affec- 
tait rien, en parlant de la sorte, et plusieurs fois 
au moment de manger et à une époque où les 
vivres [étaient rares, elle- se levait de table, et 
sous prétexte d'un manque d'appétit, descendait 
porter sa part aux pauvres, toujours attroupés 
devant sa porte. 

Cependant la véhémence de ses sensations 
usait ses forces, ce corps naturellement frêle 
pliait sous l'excès des privations et des fatigues 
qu'elle ne cessait de s'imposer. Seules, les per- 
sonnes très-énergiques savent quelle résistance 
acharnée la volonté roidie peut, en certains mo- 



540 MADAME DE YARNHAGEN D^ENSE. 

inents, opposer aux défaillances du corps. D'a- 
troces douleurs pourtant finirent parl'abatlre; 
la forte volonté qui jusque-là l'avait soutenue, 
se brisa contre l'invasion du mal qui devait la 
confiner durant trois mois dans son lit. De là 
même, encore, elle s'efforçait de lutter, et c'était 
un spectacle étrange autant que déchirant que 
celui de cette chambre de malade dans laquelle 
des soldats blessés se rassemblaient autour d'un 
lit où d'une main amaigrie une femme mourante 
usait ses dernières forces à distribuer des bien- 
faits. La maladie, cependant^ avait épuisé ses 
ressources, la succession de sa mère n'était point 
liquidée, et dans cet embarras elle s'adressa au 
négociant Marcus, Tainé de ses frères, et aussi 
le plus riche, le priant de lui envoyer un peu 
d'argent à titre de prêt et sur la promesse d'un 
prochain remboursement. Mais le frère, non 
content de refuser l'argent, la tança au sujet de 
ses habitudes dépensières et lui adressa une 
longue mercuriale à laquelle elle répondif sim- 
plement ceci : c< Tu f étonnes^ frère, quand je 
dis que ma dernière maladie me coûte trois 
cents écus. Hélas! songe que j'ai passé bien des 
mois dans mon lit, ne pouvant me soulever qu'à 



MADAME DE YARISHAGEN D^ENSE. 341 

l'aide de deux personnes, qu'il m'o fallu payer. 
Songe aux médicaments coûteux, aux vins forti- 
fiants, aux comestibles ordonnés puis perdus 
faute de pouvoir les prendre. Une gâcherie 
atroce, et à laquelle une infirme ne peut mettre 
ordre. Songe aux mémoires du pharmacien, aux 
honoraires du médecin qu'il me faut acquitter. 
Les gens, me voyant malade, ne s'informaient 
point si j'avais le moyen d'être malade. Ils 
m'ont acheté de la flanelle, et la flanelle coûte 
cher. Mes quelques draps, tous ceux que je pos- 
sédais, se déchirent. De même mon autre linge. 
Au temps même de ma splendeur, tu sais que 
j'avais peine à joindre les deux bouts. Impos- 
sible de prendre quarante ou cinquante écus sur 
ma dépense pour me monter un peu, m'acheter 
un petit trousseau, comme font d'autres. Toi- 
même, plus d'une fois, tu te scandalisas sur la 
pénurie de ma garde-robe. Ta sœur te faisait 
honte. Hélas! qu'était le dessous comparé au 
dessus ! La maladie l'a achevé. Ne pouvant m'en- 
lever mes chemises collées contre mon corps 
abimé de vésicatoires, on les coupait en deux. 
On ne va pas loin, avec six mouchoirs de batiste 
usés, il a aussi fallu m'acheter des mouchoirs, 

29. 



342 MADAME DE VARNHAGEN D'ËNSE. 

de gros mouchoirs. Maintenant je n ai plus de 
bas pour quand je me lèverai. Sans compter tout 
le bois brûlé pendant l'hiver, du feu nuit et 
jour, et cela sur l'ordre très-précis du médecin, 
qui ne s'informait point si j'avais le moyen de 
payer. Adieu, la plume m'échappe ; il me semble 
que je vais succomber... » 



IV 



Il était dit que tout se réunirait pour l'acca- 
bler. Les communications étaient interceptées, 
les dépêches enlevées, les courriers arrêtés ou 
tués. Six mois durant, au plus fprt de sa détresse, 
Rahel, sans nouvelles de Varnhagen, put le sup- 
poser agonisant sur un chevet d'hôpital, se le 
représenter couché sans vie parmi des tas de 
morts. Un matin, à son réveil, et presqu'au 
même jour où TAUemagne, victorieuse à Leipzig, 
fêtait sa délivrance, ses yeux à peine ouverts 
tombèrent sur une lettre que Ton venait d'ap- 
porter. Son visage devint blanc, un tremble- 
ment l'empêcha de briser la cire du cachet où 
on lisait un A et un V. Aux battements plus pré- 
cipités de ses artères, Rahel comprit qu'elle te- 



Madame de varnhagen d^ense. 343 

nait le bonheur, le frémissement de ses mains 
agitées lui révéla d'avance ce qu'elle alkit lire. 
Tout d'abord, l'annonce d'un prochain retour, et 
Toffre renouvelée d'union longtemps reculée par 
la force des choses. 

Mais à cette nouvelle, la plus importante de 
toutes, venaient s'en joindre d'autres qui en re- 
haussaient encore le prix. Varnhagen, non con- 
tent de lui rapporter son cœur, lui revenait la 
poitrine ornée d'une étoile dont l'éclat allait 
rejaillir sur Rahel. Il y avait loin du Varnhagen 
de 1808 à celui de 1813, de l'étudiant timide à 
l'écrivain célèbre et considéré avec qui les grands 
de la terre allaient bientôt être obligés de comp- 
ter. A peine âgé de vingt-neuf ans, on le jugeait 
digne d'un grand poste diplomatique, et on allait 
le rappeler à Berlin. Dix jours après ce retour, 
il épousait Rahel. Mais cette fois encore, ils ne 
purent rester longtemps réunis. Le congrès de 
Vienne se préparait et Varnhagen, devenu secré- 
taire d'ambassade, dut y accompagner le grand 
chancelier prince de Hardenberg , représentant 
de la Prusse. Il ne pouvait emmener sa femme, 
dont la santé toujours frêle supportait difficile- 
ment les fatigues d'un voyage. D'ailleurs, l'état fort 



544 MADAME DE YARNHAGEN D'ENSE. 

réduit de leur fortune les obligeai ta modérer leurs 
dépenses, on le voit par cette lettre où Rahel? 
d'un ton badin, s'oppose à l'achat d'un cachemire 
que son mari veut absolument lui donner. 

« Pardon, mon bien cher, si je décline positi- 
vement une attention dont je te sais gré de tout 
mon cœur. Je sais que tu aimes à fêter ta femme, 
ô le plus prodigue des amants. Mais ici c'est moi 
qui dois décider. Cher aimé, à quoi bon si ta 
Rahel promène sur son dos ce coûteux chiffon. 
Mon orgueil, à moi, ma vanité, c'est de n'en 
point avoir. Que l'on nous sache assez riches pour 
me permettre ce luxe, le voilà par là même inu- 
tile ; on se passe admirablement de tout ce qu'on 
peut avoir. J'admets, au contraire, que nous ne 
puissions le faire sans nous gêner. Eh bien, en 
ce cas, il est juste de savoir s'en passer. De toute 
façon, mon ami, nous pouvons, ce me semble, 
employer notre argent mieux qu'à faire du 
luxe. Et quel luxe ! Franchement, je le vou- 
drais plus grandiose, si jamais je me mettais à 
en faire. » 

Jolie lettre, toute française par la légèreté du 
tour, tout allemande par le sentiment, et qui 
montre on ne peut mieux le caractère tendre et 



MADAME DE VARNHAGEN D'KNSE. 345 

confiant de leur attachement. « Il voudrait trans- 
former pour moi la vie en fête, me faire reine 
tout à fait, » écrit-elle quelque part. En revan- 
che, elle ne trouvait d'autre satisfaction que de 
s'occuper de son bonheur. L'humilité dans la 
joie, comme le sarcasme devant l'outrage, voilà 
la marque à laquelle on reconnaît les grandes 
âmes. Rahel heureuse oubliait de se montrer or- 
gueilleuse ; un sourire reconnaissant effaçait sur 
sa lèvre le pli hautain de l'ironie. « Va, tu ne te 
repentiras pas de m'avoir épousée, » lui écrit-elle 
peu de temps après son mariage. » Cher, pré- 
cieux, fidèle ami. Aime-moi, ne m'aime plus, 
à la grâce de Dieu ! Quoi qu'il arrive, je te suis 
acquise; tu peux compter sur moi. Je suis sûre 
comme tu as été sûr. Rahel ne te manquera pas. » 
Elle demeura fidèle à cet engagement, malgré 
des sacrifices pénibles. Sacrifices de goûts, de 
plaisirs, de vanité même. L'homme le plus noble 
et le plus discret ne saurait toujours les éviter à 
la femme dépourvue de jeunesse et de beauté 
qui porte son nom. Cependant si jamais caractère 
fut propre à une union pareille, c'était celui de 
Rahel. La. solitude où .la laissaient les absences 
de son mari ne lui pesait point, et sûre dé son 



456 MADAME DE VÂRNHA6EN D ENSÉ. 

attachement, elle ne comprenait pas que l'on pût 
prétendre aimer quelqu'un en l'enchaînant. 
« Comme toi, lui disait-elle, j'ai beswn de soli- 
tude et de liberté. Même il eat des moments où 
pour mieux sentir la plénitude du sentiment qui 
nous lie, j'aime à le regarder à distance; il me 
faut envisager mon bonheur en face, avant d^ou- 
vrir les bras pour le serrer de nouveau sur mon 
cœur. » Évidemment elle se connaissait et s'es- 
timait assez pour se rendre compte du profond 
sentiment qu'elle inspirait, « Tu m'aimes, ajoute- 
t-elle, parce que je suis vraie, le plus rare, 
comme le plus beau de tous les dons, un don 
^ vraiment divin, et qui consiste dans la régula- 
^ rite, dans la proportion parfaite de tous les traits 
^ qui forment une âme. Je les possède, et voilà 
pourquoi tu me trouves belle. Je n'en suis pas 
orgueilleuse, mais heureuse, humblement et 
sincèrement heureuse de me sentir aussi riche. 
Quedechoses m'eussent manqué, autrement! » 
Si grande que soit la félicité, néanmoins elle 
laisse le plus souvent au cœur un souhait inac- 
compli, ceè regrets cachés que le monde ne 
soupçomie point. Rahel, après son mcriage, avait 
pris rhabitude d'écrire l'emploi de sa journée 



MADAME DE VARNHAGEN D^ENSE. 547 

comme les réflexions qui pouvaient lui venir. 
Dans ce journal, dont la plus grande partie s'est 
perdue, on sent bien des défaillances, bien des 
tristesses; avec l'âge, les doutes lui viennent et 
aussi ces inquiétudes vagues qui souvent attris- 
tent les heures solitaires des femmes privées 
d'enfants. Mais à travers ces tristesses secrètes; 
perce comme un sourire éternel; le rayonne- 
ment de son inaltérable confiance en Dieu, en 
Varnhagen, en elle-même, se manifeste dans le 
calme et la simplicité même avec lesquels elle 
retrace quelques-unes de ces agitations passa- 
gères. Le motif, ici, est bien léger, il s'agit je 
croîs d'un dîner ou d'une soirée où Rahel indis- 
posée avait refusé d'accompagner son mari, qui 
n'ajoutait pas trop foi à cette excuse. « Je ri af- 
fecte jamais rien, comme certaines personnes 
parfois se l'imaginent. Bien au contraire, je cache 
de mon mieux mes souffrances, ne leur donnant 
d'autres témoins que Dieu et Dora, qui seuls sa- 
vent jusqu'à quel point je me fais souvent violence 
pour plaire à Varnhagen. C^est mon devoir et 
j'ai conscience de m'en acquitter. La machine, 
néanmoins, commence à se ressentir du poids 
des années, je sens que je vieillis» Peu m'impor^ 



348 MADAME DE VARiNHAGEN D'ERSE. 

lerait, sans autrui. Mais je ne peux cependant 
pas avoir l'air d'un emplâtre. Aussi je ne me 
plains jamais, excepté dans les moments où la 
souffrance aiguë m'arrache un gémissement 
involontaire. Je suis naturellement calme, et 
puis un rien, comme chez les enfants, a le don 
de ramener le sourire sur mes lèvres. Seulement 
point d'embarras, de contrainte entre Varnha- 
gen et moi. Excepté cela, je puis tout souffrir. » 
Vous venez d'assister à la bouderie, voici main- 
tenant le raccommodement : « Varnhagen, à son 
retour, avait l'air doux et souriant, et moi par 
conséquent j'ai senti aussitôt le calme et la joie 
redescendre dans mon cœur. Une amie, Netty, 
était venue me voir en son absence. Nous avons 
causé, pris le thé, puis, comme si de rien n'était, 
Varnhagen fit l'aimable et de la meilleure grâce 
du monde se mit à nous lire des passages d'un 
livre français, la correspondance de la princesse 
palatine, mère du Régent. Brave femme, vraie 
Allemande du temps jadis, rude, franche, bru- 
tale, pleine de bon sens pratique, de sagesse 
même. Netty partie, Varnhagen s'approcha de moi> 
et comme nous causions de choses et d'autres, 
un silence se fit. Nous nous regardâmes; puis, 



MADAME DE YARNHÀGEN D'ËNSE. 349 

d'un élan spontané, sans rien nous dire, nous 
nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. 
Varuhagen avait le regard humide. « Si jamais, 
« me dit-il, tu me témoignes du froid, je croirai, 
« Rahel, sentir le sol vaciller sous mes pieds. » 
Sa voix tremblait; moi je ne sus que l'embrasser 
et fondre en larmes, comme une vieille enfant 
que je suis. » 

En somme, elle était heureuse, heureuse par 
Tamour de son mari, et aussi par le'respect et 
Tadmiration que chacun lui témoignait. 

Varnhagen venait d'être nommé ministre de 
Prusse auprès du grand-duc de Bade, et Rahel 
devenue ambassadrice se vit adulée et entou- 
rée comme en son meilleur temps. Mieux qu'en 
son meilleur temps, car le bonheur, s^il fait 
des envieux, ne manque jamais de courtisans 
et amène les honneurs à sa suite, selon l'expres- 
sion de Rahel. \< Ils me savent sans consé- 
quence, » disait-elle autrefois de ceux qui se 
mettaient à l'abri derrière sa faiblesse pour pou- 
voir impunément la maltraiter. L'àme orgueil- 
leuse de madame de Varnhagen dédaignait les 
petites vengeances, pourtant elle n'en ressentait 
pas moins l'offense, et une bassesse par trop 

30 



350 MADAME DE VARNHAGEN D'ËNSË. 

manifeste la révoltait et la réveillait. Un de ses 
anciens amis, un de ces hommes trop sensibles 
qui ne peuvent supporter la vue du malheur-, et 
qui jadis l'avait traitée en inconnue, la rencontra 
un jour au théâtre et avec force révérences lui 
demanda s'il lui serait permis de se présenter 
chez madame de Yarnhâgen. « Mais oui ; est-ce 
' que vous avez besoin de moi? b lui rèpondit-elle 
brutalement devant tout le monde. 

Le bonheur, on le voit, lui prêtait quelque 
peu de cette audace propre aux femmes privilé- 
giées, que, pour les distinguer des femmes moins 
haut placées ou moins heureuses, on appelle, 
je ne sais trop pourquoi, « grandes dames. ^ Un 
jour, et dans son propre salon, il lui arriva de 
plaider la cause du « peuple » devant un audi- 
toire de chambellans et de grands cordons, tout 
à fait surpris de voir qu'une personne de leur 
monde pût s'intéresser à cette « canaille. » 
Rahel trouva l'épithète plus violente que con- 
cluante, même dans des bouches d'altesses. Elle 
/|Osa déclarer hardiment qu'injurier n'était point 
/.raisonner; que l'on pouvait fort bien, et sans se 
compromettre, prendre le parti des pauvres gensj 
à condition toutefois de s'exprîmet en pei*- 



MADAME DB YÂRNHAGEN D'ENSE. 351 

sonne du monde, et non comme les gens du J 
peuple le feraient, s'il leur était permis de se [ 
plaindre de nous. 



Une pareille verve empêche de vieillir, et à 
soixante ans ses amis lui trouvaient le sourire 
et les illusions d'une jeune fille. « Que parlez- 
vous de déceptions? » leur disait-elle, « il n'en 
est point pour Thomme innocent, c'est-à-dire 
pour celui qui a conscience d'avoir vécu sans 
nuire à autrui. Vous trouvez T humanité laide? 
Pourquoi? Un rosier vous semble-t-il laid parce 
que sur vingt roses qu'il porte il s'en trouve une 
ou deux mal venues ou déformées? » D'autre^ 
fois, elle soutenait fort sérieusement que la jeu- 
nesse, plus généreuse et meilleure que l'âge mtir, 
est seule dans le vrai quand elle voit tout en beau, 
que ce que nous appelons « l'expérience de la vie » 
ne sert qu'à nous pervertir et à nous corrompre. 
Elle avait soixante-deux ans quand elle disait 
ces choses et souffrait de la maladie qui allait 
bientôt l'emporter. Au milieu de ses souffrances, 
et comme les médecins commençaient à repren- 



552 MADAME DE YARNHAGEN D*ENSE. 

dre espoir, le choléra lui enleva en très-peu de 
temps son frère préféré, le poëte Louis Robert, 
et la femme de ce dernier, sa belle-sœur, per- 
sonne jeune encore, et forl belle, celle-là même 
à qui Henri Heine a adressé quelques-uns de ses 
sonnets les plus beaux. Elle eut aussi la douleur 
de perdre son vieil ami, le diplomate Gentz, et 
cela au moment même où la fortune, qui l'avait 
toujours traité en enfant gâté, lui souriait une 
dernière fois sous les traits charmants de Fanny 
Elsler. 

Cependant son mari, qui ne la quittait plus, 
essayait de la distraire par des lectures, et Henri 
Heine, apprenant qu'on lui ordonnait d'appliquer 
des feuilles de roses fraîches sur ses yeux en- 
flammés parles larmes, lui envoyait ses premiers 
poèmes au fond d'une corbeille remplie des plus 
belles roses. Elle avait toujours beaucoup aimé 
la Bible, surtout le Nouveau -Testament, dans le- 
quel elle ne pouvait se lasser d'entendre lire 
l'histoire des souffrances et de la mort de Jésus- 
Christ. Un jour, se sentant faible, elle prit la 
main de son mari, et la serrant contre son cœur, 
le regarda et lui dit ; « Je vais mieux, mon ami, 
je viens de penser longuement à Jésus, et il me 



MADAME DE YARNHAGEN D^ENSE. 553 

semble n'avoir jamais senti comme en ce moment 
combien il est mon frère, le frère de tous les 
hommes. Cela m'a soulagée. » Une autre fois, fai- 
sant un retour sur son origine juive, elle lui 
avoua combien elle en avait souffert jadis. « Et 
maintenant, » ajouta-t-elle, « ce qui faisait mon 
opprobre fait ma joie. L'exilée de Palestine, la 
juive méprisée et répudiée a trouvé asile et con- 
solation dans tes bras. Non, pour tout un royau- 
me, à présent, je ne voudrais pas effacer de ma 
vie ce triomphe* » 

Je veux m'arrèter sur ce cri, joyeux comme 
un chant de victoire après une longue journée 
de fatigues et de dangers, Tun des derniers 
qui s'échappa de ces nobles lèvres. Elle mou- 
rut le 6 mars, au soir, en 4832, et dans la dix- 
neuvième année de son union avec Varnha- 
gen. 



FIN 



TABLE 



Préface 

EUGÉNIE DE GUÉRIN. . . 



• • • 



I. Intérieur et vie de famille. — Ses occupations. — II. La 
poésie dans le ménage. — III. Un poète paysagiste. — IV. In- 
convénients d'un journal. — Son style. — Eugénie de Guérin, 
écrivain et critique. — Ses vers ; vers de jeune fille. — V. La 
charité .au Cayla. — YI. La religion dans le raidi. — La reli- 
gion d'Eugénie de Guérin. — VII. Ferame mariée et vieille 
fille. — On n'est femme qu'à condition d'être aimée, et d'ai- 
mer. — Maurice de Guérin. — Education et caractère. — 

VIII. Premières amours. — Son séjour à La Chênaye. — 

IX. Départ pour Paris, espérances et luttes. — X. Les lettres 
de sa sœur. — XI. Défaillances, talent. — XII. Le CetUaure. — 
XIII. Mariage de Maurice. — Sa mort. — Dernières années 
d'Eugénie. 

CHARLOTTE BRONTÈ 

1. — L'ÉCRIVAIN 85 

t. Un intérieur de presbytère anglais. — II. Système d'édu- 
cation. — III. Les magasiner en Angleterre. — IV. Iranwell 
Brontê. — L'artiste bokàne anglais. — V. Portrait de Char- 
lotte. — VI. Premiers essais.— Mort de deux sœurs. — VII. Peu* 
sions françaises et anglaises. — Charlotte pensionnaire. — 
Rectitude précoce de jugement. — Talent de raconter. — 
Vllf. lectures. — Scrupules religieux. — Charlotte bous-mat- 
tresse.— IX. Retour au presbytère. — Vue stoïcienne anglaise. 
— X. Incertitudes , projets, naïvetés. — Les trois sœurs écri- 
vains. — Les grands hommes vus à distance. — Lettre de 
Charlotte à Southey. — Déceptions, mécomptes» — XI. Char- 
. lotte à Bruxelles. — Une jésaitesse flamande opposée à l'An- 



356 TABLE. 

glaise protestante et puritaine. — Retour au presbytère. — Ten- 
tatives manquées. — Cécité du père. — Un éditeur accepte 
Jme Eyre. 

II. — Les Œuvres 154 

I. Ses héroïnes. Jane Eyre, Shirley. — II. Sa morale. — Son 
talent. — Fautes de goût. — Caricatures. — Elle ne connaît 
et n'estime que ses compatriotes. — III. Le romancier. — 

IV. Succès et malheurs. — Morts des sœurs et du frère. — 

V. Vie littéraire. — La femme écrivain en Angleterre. — Ses 
relations , ses amitiés. — Réponse à un article de M. E. For- 
cade. — Avis aux critiques et au public. — Trois vicaires or- 
thodoxes oubliés par Thackeray. — VI. Mariage et mort. 

MADAME DE VARNHA6EN D ENSE 

I. — 219 

r. Un salon israélite en Prusse au dix-huitième siècle.— 
Rahel mêlée au mouvement littéraire de l'époque. — Son ca- 
ractère, son naturel, son genre d'esprit. — 11. Déceptions. — 
Séjour à Paris.— Rahel, fille de Shakespeare.— III. Sa famille. 

— Son salon. — Ses amis.— IV. Inconvénients de la célébrité. 

— Utilité et caractères de raraitié moderne. — Son insuffi- 
sance à l'égard de Rahel. — Vamhagen, penchants mutuels. 

— Projets de mariage. — Son départ. 

II. — Le Talent et l'Ecrivain 265 

I. L'observateur et l'artiste. — II. Portraits, style. 

III. — Les Opinions 286 

I. Son jugement sur elle-même. — II. Dieu, l'homme, le de- 
voir. — III. Aihorismes. — IV. Rahel critique devance son 
temps. — Jugement sur Gœthe. 

IV. — Suite de la Biographie 317 

I. Scrupules de Vamhagen. — Brutalités de l'extrait de nais- 
sance. — Abandon de Rahel. — II. Portrait de Vamhagen. — 
Situation du pays. — Sa présence dans le camp autrichien. — 
III. Retour de tendresse pour Rahel. — Il prend du service ■ 

dans l'armée russe. — Les événements politiques. — Rahel rui- { 

née. — Son séjour à Prague. — Malversations et mauvaise ad- \ 

ministration dans les hôpitaux. — Rahel présidente d'un comité 
de dames pour le secours des blessés. — Sa maladie, sa mi- 
sère. — IV. Retour de Vamhagen. — Mariage. — Rahel femme ' 
mariée et ambassadrice. — V. Ses dernières années et sa mort. j 



PARIS. — IMP. SIMOK nJ.ÇO.> £T COUP., UVE d'eHFUIVTU, 1. 



NeuTralizIng Hf^nt. MagneErum Oxide 
T:M1men,DalB: g^ ^^ 

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